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Jules BERMOND (1881-1967)

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    Le doyen et paratonnerre de la Mission, le P. Jules Bermond a rejoint la maison du Père, le 12 septembre 1967 après une vie de missionnaire bien remplie.

     

    Il naquit à Saint-Auban d’Ose, canton de Veynes, dans les Hautes-Alpes, le 12 février 1881, de Pierre et de Marie Cornaud. Son père fut maire de la commune jusqu’à sa mort, et il hérita de sa mère une foi profonde et un esprit de sacrifice qui devaient le conduire aux missions. Il fréquenta l’école primaire mais n’y apprit guère l’orthographe et, entre temps, son père lui confiait la garde d’une centaine de moutons. Comme le curé d’Ars, il aimait à rassembler les petits pastoureaux de son âge pour leur faire réciter le chapelet. C’est, sans doute, cet amour tendre envers sa Mère du ciel qui lui valut sa vocation.

     

    Il avait « justement »  un oncle curé, et c’est chez lui qu’il apprit les rudiments du latin et du grec, études assez rébarbatives, et il lui arrivait souvent de porter un regard d’envie vers les belles montagnes alpestres, un peu comme la chèvre de M. Séguin. Un jour donc, la tentation fut trop forte d’escalader une haute montagne qui se profilait à l’horizon et d’en respirer l’air embaumé et exaltant : Vive la liberté ! Il avait repéré le tiroir où son oncle mettait ses traductions d’auteurs. Or, un jour que le tonton allait à confesse chez le doyen de Veynes, Jules remarqua qu’il avait oublié d’emporter la clef. Quelle aubaine ! Ce fut l’affaire d’un rien de copier les versions et de prendre la clef des champs. Il emporta un croûton de pain et une motte de fromage de brebis, pensant bien être de retour avant son oncle ; mais en montagne les distances sont trompeuses, si bien qu’il ne rentra au presbytère qu’à la nuit tombée ! S’il ne rencontra pas le loup sur la montagne, il trouva un tigre à la maison : « Ah ! petit gredin ! je t’y prends à ouvrir mon tiroir et à copier tes versions ! Si jamais tu récidives, je te mets à la porte ! » C’eût été vraiment dommage, et l’oncle manquait totalement du don de prophétie !

     

    Pour distraire son neveu, il faisait avec lui des parties de domino... et il perdait plus souvent qu’à son tour ! C’est que le petit Jules, rusé malgré son air bonasse, avait marqué le dos des gros numéros de signes presque imperceptibles, et il s’arrangeait pour les refiler à son oncle qui ne s’aperçut jamais de rien ! Mais, en mission, il ne put jamais apprendre les échecs ! ni ne voulut jouer au tarot. « Je suis trop bête », disait-il. En réalité, s’il ne voulut jamais toucher aux cartes, même sans mise d’argent, c’était pour donner l’exemple.

     

    Les études au petit séminaire de Gap ne furent pas des plus bril­lantes et il ne décrocha pas sa peau d’âne, mais il savait assez de latin pour tenir des conversations avec les prêtres coréens, ses voisins de Masan, et il en remontrerait aux générations actuelles. Ses études terminées au petit séminaire, il demanda son admission au séminaire de la rue du Bac, où il entra, laïque, le 15 septembre 1900. Rien de bien saillant, sauf des ennuis de santé. Lui, le montagnard des Alpes, habitué à l’air pur des hauteurs et à une nourriture simple et frugale, supportait mal l’air vicié de Paris et la nourriture trop carnée du séminaire et il craignait d’être jugé inapte aux Missions pour raison de santé. Il trouva, heureusement, en la personne de son condisciple Villebonnet, qui fut missionnaire à Hanoï, un infirmier compatissant et à l’esprit très ouvert. Celui-ci plaçait tous les soirs des œufs frais dans un placard du corridor pour que l’aspirant Bermond les gobât ! Il put ainsi tenir le coup et fut ordonné prêtre le 29 juin 1905. avec la mission de Corée comme destination. Parti de Paris le 16 août 1905, il arrivait à Séoul le 11 octobre en compagnie du P. Chizallet, d’un an plus jeune que lui, et maintenant notre doyen.

     

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    On ne moisissait pas à l’évêché en ce temps-là ; aussi à la retraite de printemps 1906, le P. Bermond fut envoyé dans la vieille chrétienté de Toitjai, au fin fond des montagnes du Tjella septentrional. Il y avait là une communauté très fervente composée de descendants de chrétiens qui avaient cherché refuge en ces lieux solitaires, lors des persécutions sanglantes de 1836 à 1866. Le P. Villemot, qui construisit à Séoul la première église en briques, fut procureur de Mgr Mutel, curé de la cathédrale, provicaire, etc... et devait mourir en 1950, à l’âge de 82 ans, lors de la « marche à la mort » vers le Yalou, le P. Villemot, dis-je, y avait bâti, en style coréen, la première chapelle et le premier presbytère. C’est là qu’on envoyait les nouveaux missionnaires pour leur formation. Mais, en dehors du centre, il y avait une vingtaine de « kongsos » (chrétientés) disséminées dans les montagnes qu’il fallait visiter chaque année, sans compter les extrême-onctions à porter en tous temps. Pour cela il avait, comme tous les missionnaires, un de ces petits chevaux coréens robustes, aux pieds sûrs comme ceux d’un mulet.

     

    Selon la coutume des anciens, il partait après la Toussaint pour revenir avant la Noël. En Corée, c’est la bonne époque pour voyager : temps sec, beau soleil ; la moisson étant faite, les gens sont chez eux... et il y a du riz à manger, avec accompagnement de « kimtchi » précieusement conservé dans de grandes jarres.

     

    Ah ! le kimtchi ! C’est avec le riz, la base de la nourriture en Corée ; ce sont des salaisons spéciales de choux chinois et de navets bien macérés dans une saumure pimentée à souhait et où entrent toutes sortes d’ingrédients : crevettes, œufs de poisson et, chez les riches, viande de bœuf, de cochon, de sanglier, etc..., découpée en tranches très fines ; c’est l’accompagnement idéal du riz cuit à l’eau. L’odeur en est... forte mais, avec un peu d’habitude, on trouve le ragoût délicieux ! Malheureusement, l’estomac du P. Bermond n’était pas de cet avis et rejetait ces « delicatessen » ! Par ailleurs, pas question de boulangerie ni de boucherie ; aussi devait-il se contenter de soupe aux navets et aux algues marines et d’œufs à volonté mais, souvent, ces braves gens, fidèles à la consigne du bon roi Henri IV, mettaient la poule au pot, même en semaine ! Il survécut à ce régime, mais il était maigre comme un cent de clous quand retentit le tocsin de la mobilisation générale en août 1914 ; aussi fut-il réformé à son passage à Hongkong. Mais n’anticipons pas !

     

    Un mois avant sa tournée, le Père envoyait « une lettre pastorale » à toutes ses chrétientés avec l’itinéraire. La première station députait deux porteurs escortés d’un notable mis sur son trente et un : « touroumak », espèce de blouse blanche en chanvre écru, et « kat », chapeau  « sui generis », tressé en crins de queue de cheval, l’équivalent de notre gibus ! L’étiquette exigeait ce cérémonial. Les gosses venaient de fort loin à la rencontre du Père. Arrivé à la maison de kongso, — une maison coréenne qu’on avait vidée de ses meubles pour la circonstance, car il n’y avait pas encore de chapelles — après les salamalecs, le Père commençait l’examen de catéchisme que tous, même et surtout les anciens, savaient parfaitement ; après le dîner, préparation aux confessions, plus ou moins nombreuses selon l’importance de la chrétienté ; quand il le fallait, on restait un ou deux jours de plus.

     

    Après le souper, explications de la doctrine, examen des futurs baptisés et mariés, compte rendu par le catéchiste de la marche de la communauté et, s’il y avait en scandale, on amenait le coupable pour qu’il reçût son châtiment ; on l’étendait sur un paillasson et il recevait un nombre de coups de bâton proportionné à la gravité du délit ; cet office de justicier était dévolu au palefrenier du Père qui présidait, solennel, en tirant des bouffées de sa longue pipe coréenne. Qu’on ne se scandalise pas : c’était le « phounsok», la coutume, la loi. Certains n’attendaient pas cet espèce de jugement populaire. Dès son arrivée, certain missionnaire vit arriver un chrétien avec un faisceau de verges : « Père, dit-il, faites-moi donner cent coups sur les fesses, car j’ai marié ma fille à un païen, mais ne me refusez pas les sacrements! » Autres temps, autres mœurs ! Le P. Bermond répugnait à ce genre d’apostolat mais il devait s’incliner devant la force du sentiment inné de la justice qui animait ce peuple à l’âme droite et qui ne pouvait compter sur la justice légale. Aussitôt que ce fut possible, il fut le premier à renoncer à ces moyens de coercition. La soirée se clôturait par les longues prières du soir et le Père s’étendait sur un mince matelas posé à même le sol en terre battue recouverte de papier huilé et chauffée par dessous. Le lendemain, à la pointe du jour, les chrétiens se réunissaient pour les longues prières du matin, et celles avant la communion, communiaient à la messe, précédée des baptêmes d’adultes et des mariages quand il y en avait. Longues prières d’action de grâces et supplément des cérémonies des baptêmes conférés par le catéchiste aux enfants de chrétiens dans les trois jours qui suivent leur naissance. Après le déjeuner, on partait pour la chrétienté suivante.

     

    Les étapes variaient entre 30 et même 100 lis, soit entre 12 et 40 kilomètres ; un mois et demi ou deux mois de ce régime étaient assez fatigants, mais le missionnaire y recueillait bien des consolations : « C’était le bon vieux temps ! » comme disait un de nos anciens, le P. Vermorel, qui fonda la florissante chrétienté de Napaoui, à 3 kilomètres de Kangkyeng, justement. Parti sans le sou, en plein bled païen, il écrivit au P Villemot, procureur de Mgr Mutel : « Je n’ai ni chrétiens, ni argent ; que faut-il faire ? » Il reçut la réponse suivante :  « Des chrétiens, on en fait, de l’argent, on en trouve ! C’étaient les temps héroïques ! De fait, le P. Vermorel ayant loué d’abord une paillote coréenne, acheta la belle colline de Napaoui, y bâtit une église qui fut longtemps la plus belle de la région, puis un presbytère et amené à l’église plus de 4 000 chrétiens, avant d’être nommé provicaire et curé de la cathédrale par Mgr Demange. Ce régime dure encore, avec cette différence que les districts ont été décuplés ; les distances et le nombre des kongsos ont diminué malgré la formation de nouveaux, mais il y a toutefois dans notre mission de Taijen des districts qui comptent plus de 20 kongsos ou chrétientés.

     

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    La mobilisation générale de 1914 causa un grand vide dans la mission de Taikou, car, érigée en 1911, elle ne comptait encore que 3 prêtres coréens ; aussi Mgr Demange, nouvel évêque, dût lâcher du lest et abandonner temporairement les postes moins importants : Toitjai fut donc sacrifié et le P. Bermond fut nommé à Masan pour y remplacer le P. Canelle qui allait être tué au front en juin 1918 ; il devait y rester jusqu’en 1948, soit 34 ans. Il y trouvait une maison bâtie à la japonaise par le P. Mousset, appelé à Taikou comme procureur de Mgr Demange, à qui il devait succéder en 1939 ; une chapelle en torchis, couverte en chaume, servait d’église ; par contre, l’emplacement était spacieux et magnifique, car il dominait la ville et le port. Le district était encore plus vaste que celui de Toitjai et comptait une trentaine de chrétientés, y compris l’île de Ketjé. Là aussi, il travailla et donna sa mesure; son district divisé donna naissance à ceux de Ketjé et de Haman, et cela de son temps ! il y en a bien d’autres maintenant. Il continua à entretenir l’école primaire fondée par le P. Mousset, bâtit une maison pour les religieuses coréennes de Saint-Paul de Chartres et réussit à construire une église rustique en granit de 18 m de long sur 8 de large, plus un chœur et un bel autel en granit poli.

     

    Masan étant un site agréable et jouissant d’une température plus clémente en été, Mgr Demange fit ajouter trois chambres pour les confrères désireux d’y prendre quelque repos. Le P. Jules, comme nous l’appelions, avait toutes les qualités d’un parfait amphitryon: sa bonne humeur constante, sa délicatesse, ses prévenances maternelles mettaient tout le monde à l’aise et remontaient le moral, si besoin en était. Et puis, Masan n’était pas Toitjé ; on trouvait en ville tout le ravitaillement désirable et Pontiano, son cuisinier, faisait du bon pain français et une tambouille très convenable ; un grand jardin fournissait fruits et légumes et de Tarragone arrivaient la provision de vin. Il avait aussi des chèvres et le P. Jules faisait des fromages délicieux, je ne vous dis que ça ! A ce régime, il reprit du poil de la bête et retrouva son pied montagnard pour parcourir son vaste district. S’il n’était pas ce qu’on appelle un intellectuel, il était un grand liseur, un abonné de la Croix, du Pèlerin, de l’Ami du Clergé, et il profita des années 20..., époque où le change nous était favorable, pour faire venir de France des vies de Saints, des livres d’auteurs spirituels et même des romans intéressants, sans compter d’autres livres plus sérieux. Il avait constitué une vraie bibliothèque qu’il mettait à la disposition des confrères.

     

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    Non loin de Masan était établie la base militaire de Jinhai ; sur la colline dominant la rade, les Japonais avaient érigé une statue de bronze à l’amiral Togo, le vainqueur de Tsushima, au large de Jinhai, justement. Inutile de dire qu’à la libération, les Coréens, exacerbés par une police tracassière et qui avait manqué de psychologie, s’empressèrent de renverser la statue, de la mettre en pièces et de démolir les « jinja », ces temples shintoïstes, où, sous la menace, ils avaient dû s’incliner devant « Sa Majesté divine l’Empereur du Japon, fils de la déesse Amateratsu ». Jinhai, haut lieu du nationalisme japonais, était presque tabou pour les étrangers, et la police voyait d’un mauvais œil les visites que le P. Bermond y rendait à sa petite chrétienté du lieu : un catéchiste japonais y avait construit une petite chapelle pour les réunions des chrétiens. Elle avait été emportée par un typhon et la police s’opposait à sa reconstruction.

     

    Après maints palabres, grâce à la diplomatie de Ri Maria, la catéchiste du Père, et aussi à la suite d’un vœu à Notre-Dame du Laus de lui ériger une statue sous le vocable de « Refuge des pécheurs » s’il parvenait à relever la chapelle, la police permit l’érection d’un petit oratoire mais dans un village situé à 2 km de la ville. Et la statue fut commandée aux ateliers des Pères jésuites de Zi-Ka-wei. Vers la fin de la guerre, alors que déjà on sentait venir la défaite, la police japonaise redoubla de rigueur et interdit toute visite, même aux prêtres coréens. La défaite arriva ; le Japon, réduit à ses îles, perdit la Corée, l’Empereur renonça à sa divinité. Le P. Bermond, qui avait à Jinhai semé dans les larmes, eut la joie de voir se lever une moisson prometteuse : la petite chrétienté qui avait subi persécution s’épanouit et groupe aujourd’hui autour de sa belle église ses 3 272 fidèles.

     

    Au départ des troupes japonaises, le P. Beaudevin put obtenir les bonzeries japonaises de Pusan, aujourd’hui cathédrale, de Jinhai et de Thong Yeng. Celle-ci, magnifiquement construite et couverte d’une toiture de cuivre, sert d’église. Les deux autres, assez vétustes, ont laissé la place à de belles églises modernes. Celle de Jinhai est située au cœur de la ville, bordée de trois rues et du plus grand boulevard, au pied même de la sacro-sainte colline...

     

    A Masan même, l’église et le presbytère du P. Bermond sont devenus le centre d’un nouvel évêché et Mgr Etienne Kim, sacré le 21 mai 1966, s’est installé provisoirement dans l’ancien appartement du P. Bermond. Celui-ci fut spécialement invité et fut à l’honneur comme le patriarche. A cette occasion, le maire lui remit le diplôme de citoyen d’honneur de la ville et l’emblème de sa dignité : une magnifique clef dorée dans un riche écrin de maroquin. Le P. Jules était fier comme Artaban !

     

    Ajoutons que, depuis son départ de Masan, deux nouvelles paroisses ont été fondées, comptant ensemble plus de 3 500 fidèles. « Euntes eunt plorantes... venientes veniunt manipulos portantes ».

     

    En 1940, durant la guerre, le gouvernement japonais avait demandé que les missions du Japon et de Corée passent sous la juridiction d’évêques japonais. Le Saint-Siège accepta. Mgr Larribeau à Séoul offrit sa démission et proposa, pour le remplacer, comme administrateur apostolique, « sede vacante », un Coréen, Mgr No, qui fut accepté. De même Mgr Mousset, à Taikou, fut remplacé par Mgr Irenée Hayasaka, frère de l’ancien évêque de Nagasaki, le premier évêque japonais. De nombreux changements eurent lieu dans le vicariat de Taikou : en particulier, en avril 1945. tous les missionnaires turent rappelés à l’église Saint-Joseph qui fut désaffectée pour la circonstance. C’est ainsi que le P. Bermond dût quitter Masan, où il avait peiné de longues années.

     

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    Mais quelques mois après, le 15 août, c’était la capitulation du Japon. La Corée était divisée en deux zones, le Nord occupé par les troupes soviétiques et le Sud par les troupes américaines. Le P. Bermond put regagner Masan, où ses chrétiens le réclamaient avec instance à Mgr Chou, nommé administrateur de Taikou. Au retour, il fut navré de constater qu’on avait coupé les grands acacias qui entouraient l’église, et les arbres fruitiers de son verger. Mais cette absence, qui n’avait pas duré un an, avait ravivé l’estime des chrétiens et leur attachement pour leur Père Mok (nom coréen du P. Bermond) si dévoué. Mgr Hayasaka, malade à l’infirmerie de la mission depuis des mois, s’éteignit dans l’indifférence générale.

     

    En 1948, le 15 août 1948, proclamation de la République de Corée (Sud), tandis que s’installait à Pyoigyang la République populaire. Mgr No, qui avait quatre provinces sous sa juridiction, obtint du Saint-Siège la cession de la province du Tchoungtcheng méridional aux M.E.P. et Mgr Larribeau fut nommé administrateur d’abord, vicaire apostolique dix ans plus tard, enfin premier évêque de Taitjon lors de l’établissement de la hiérarchie en Corée en mars 1962. De ce fait, la plupart des missionnaires de Séoul et de Taikou vinrent prendre possession de leur nouveau champ d’apostolat. Qu’allait faire le P. Bermond ? L’évêque, les prêtres de toute la mission de Taikou, les chrétiens de Masan auraient bien voulu le garder jusqu’à sa mort et l’entourer de leur vénération, mais il serait resté seul, isolé, parmi le clergé ; cette perspective ne l’effrayait pas, mais il décida de s’arracher à l’affection de ses chrétiens, d’abandonner un poste bien établi et de recommencer à défricher ailleurs.

     

    De fait, le poste de Kangkyeng qui lui échut était de date récente : 1946, et les gens de la ville s’étaient toujours montrés très rébarbatifs à l’Evangile. Après la reddition et le départ des Japonais, la mission avait obtenu une maison et un champ en plein centre de la ville. Un Père coréen s’était établi dans la maison et avait construit une petite chapelle dans le champ. Le P. Bermond occupa les lieux, mais grâce aux conversions, la chapelle s’avéra bientôt trop petite et il la doubla.

     

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    Puis survint l’invasion communiste. Le P. Bermond, en proie à une crise de fièvre, se trouvait alors alité. Malgré les objurgations du P. Singer qui voulait l’emmener, il refuse de partir. Il fallut bien se soumettre à la volonté du vieux missionnaire : il demande à son confrère de lui administrer les derniers sacrements et de le laisser seul, à la grâce de Dieu. Le P. Singer s’en alla, la mort dans l’âme. Ses chrétiens le transportèrent alors sur une civière dans une des chrétientés de montagne de la province du Tjella Nord où il avait fait ses premières armes. La police rouge, établie partout, ne tarda pas à le découvrir, mais le catéchiste fit comprendre aux policiers qu’il valait mieux le laisser se rétablir ; quelques rasades de vin de riz achevèrent de les persuader. Puis, vinrent des ordres stricts d’interner les étrangers ; les policiers revinrent donc ; même comédie que plus haut ; le P. Bermond gémissait sur son grabat comme un moribond prêt à rendre l’âme, et le rapport fut : intransportable ! Il fallait gagner du temps, mais finalement force fut d’obtempérer aux ordres et regagner Kangkyeng d’abord. Or, justement, la nuit précédente, des avions américains avaient bombardé la ville. Hyéronimo, le cuisinier du Père, dont le beau-père avait des accointances avec la police, fit valoir qu’il n’était pas sain de s’exposer aux bombes des Yankees, qu’il valait mieux déposer le Père chez son beau-père qui en répondrait sur sa tête! Et le P. Bermond resta dans le village, à 4 km de Kangkyeng. C’était le salut, car, peu après, le général Mac Arthur réussissait son débarquement à Inchon, s’emparait de Séoul et menaçait de couper la retraite des armées communistes. Celles-ci retraitèrent rapidement par les montagnes, pour éviter l’encerclement ; cinq divisions toutefois s’évanouirent sans laisser de traces : elles étaient composées de Sud-Coréens enrôlés de force. Le P. Bermond rentra donc chez lui ; sa maison n’avait pas souffert car un chrétien l’avait occupée pour éviter le pillage. Il n’en fut pas de même, hélas ! pour treize de nos confrères M.E.P. ; douze périrent de misère et de froid, lors de la « marche à la mort » vers le Yalou ; un seul survécut comme par miracle : le P. Coyos.

     

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    Le P. Bermond avait 69 ans sonnés : c’est l’âge où beaucoup sont en retraite ; pour lui commençait la période de beaucoup la plus féconde et la plus glorieuse de sa vie. Il y eut un peu partout un mouvement de conversions et le P. Bermond ne manqua pas de tendre sa voile au souffle du Saint-Esprit. Sa chapelle, qui pouvait contenir cinq cents personnes, se trouva trop petite, et sa maison menaçait ruine. Il demanda un plan au P. Beaudevin qui en fit un de maison à étage. Soit que le menuisier ne sût pas lire un plan établi selon le système métrique, soit qu’il ait mal calculé la longueur des bois à acheter, il fit des fenêtres de 1,60 x 0,75 au lieu de 1,70 x 1,00, ce qui donne à son presbytère une allure de forteresse. Ensuite son catéchiste Pak ramassa de l’argent pour l’église. Quand ils eurent cinq millions de won, soit environ 20 000 F, le P. Beaudevin fit un plan grandiose pour l’église : 9 travées de 4 m composées d’arcs ogivaux en béton, plus deux déambulatoires entre les arcs et les murs. Ces arcs supportent des murs de refend sur lesquels sont posées les poutres ; des feuilles de contreplaqué sont fixées aux poutres et séparées par des poutrelles pour former des caissons ; le tout est apparent et verni : économie de plafond, plus de hauteur, et l’ensemble donne une impression de majesté simple et d’atmosphère religieuse. Le clocher, avec ossature en béton et flèche de même, a 33 m de haut et une tribune s’étend sur deux travées du fond sur toute la largeur de l’église. On l’appelle « la cathédrale du P. Bermond », et certain confrère libelle ses lettres: « Sa Béatitude Jules Ier, Patriarche de Kangkyeng ! » Aucun inconvénient en Corée, car les postiers ne connaissent pas le français et se bornent à lire l’adresse en coréen.

     

    Son ancienne chapelle devenant libre, il la mit à la disposition du P. Joseph Sweeney, un missionnaire de Maryknoll expulsé de Chine qui vint se consacrer aux lépreux en Corée. Une doctoresse, Hoang Margarita et une infirmière, Ri Maria, ouvrirent un dispensaire gratuit, mais financé par le P. Sweeney. Ce dispensaire fit un bien considérable au matériel et au spirituel et fut l’occasion de nombreuses conversions. Le P. Bermond fut aidé aussi par... (je vous le donne en mille ! ) par le diable lui-même ! C’est un fait que de nombreux Coréens se déclaraient possédés du diable et s’adressaient à saint Père Mok pour leur délivrance. Nombre de ces possessions étaient imaginaires, mais il y en avait de réelles, telle celle de la fille d’un diacre méthodiste. Quand de telles requêtes lui étaient présentées, il priait pour les soi-disant possédés, car il n’était pas dupe et envoyait ses Légionnaires de Marie (il avait plusieurs praesidia) prier pour ces malades et leur remonter le moral, surtout en les amenant à prier eux-mêmes ; dans les cas sérieux, le P. Bermond n’hésitait pas à payer de sa personne, comme il advint pour la fille du diacre, et le plus remarquable c’est qu’au bout de peu de temps tous se déclaraient guéris et rendaient grâces au thaumaturge !

     

    Un autre moyen très efficace d’apostolat fut sa grande bonté et sa charité envers les plus pauvres. Qui dira le nombre des aumônes qu’il fit à Masan ? On abusait souvent, et il le savait, mais il se laissait attendrir. A Kangkyeng, l’occasion lui fut offerte de travailler sur une plus grande échelle. Les Américains envoyèrent quantité de farine, de lait en poudre, etc... pour aider les pauvres et une bonne partie de ces secours nous arrivait par le Secours Catholique de New York. De plus, un Belge, M. Motte dit Palisse, de Liège, était venu en Corée pendant la guerre, et avait ouvert à Séoul un grand orphelinat pour accueillir les enfants abandonnés lors de la débâcle ; il allait sur les lignes charger sur son camion les surplus de l’armée. Il nous aida beaucoup et se prit d’amitié pour le P. Bermond ; aussi, retourné en Belgique, il établit l’œuvre des « boîtes de lait », sous le patronage de la reine, et, naturellement, le P. Bermond reçut la part du lion. Il faisait lui-même la distribution malgré un surcroît de travail et, comme il avait de sérieuses connaissances en médecine, il donnait au dispensaire ou distribuait à bon escient les remèdes qui lui arrivaient par le P. Sweeney ou M. Palisse.

     

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    Vint le moment où, à 83 ans, il ne suffisait plus à la tâche et il désirait passer la barre à des mains plus jeunes, mais il avait peur de mettre l’autorité dans l’embarras. Quand Mgr Larribeau partit pour le Concile, il laissa au P. Beaudevin, son vicaire général, la tâche délicate de régler cette question. Après avoir tâté le terrain, il nomma le P. Jean Blanc curé de Kangkyeng et laissa le P. Bermond jouir d’une retraite bien méritée dans son spacieux presbytère et finir ses jours auprès de sa « cathédrale » ; l’ancien et le nouveau s’entendirent à merveille ; qui, d’ailleurs ne se serait pas entendu avec le brave Jules ? Celui-ci fut ravi de la solution. Bien plus, quand le P. Blanc fut nommé curé de Yesan et vicaire général de Mgr Hoang, notre nouvel évêque, le jeune P. Denès fut enchanté de trouver dans la personne du P. Bermond, un homme d’expérience et de bon conseil et un vicaire bénévole qui lui rendait bien des services pour les messes et les confessions, car c’était un confesseur très apprécié des confrères et des fidèles ; même après sa retraite, son confessionnal était très achalandé et de nombreux pécheurs, et surtout pécheresses, de la mission voisine du Tjella, venaient à lui pour libérer leur conscience.

     

    Une vie si bien remplie et la personnalité si sympathique du P. Bermond attirèrent l’attention de M. Chambard, notre ambassadeur à Séoul. Peu après son arrivée, il visita tous les missionnaires français, logeant et mangeant à leur table, laissant, en guise d’adieu, une bouteille de mirabelle à un Lorrain, une de bénédictine à un Normand, à d’autres une bouteille de cognac, de marc et au P. Bermond un litre de chartreuse des Alpes ! Il marquait par là ses préférences, mais il fit mieux en usant de son crédit auprès du général de Gaulle, en sa qualité de résistant qui connut les geôles nazies. Il lui obtint la Légion d’Honneur et la lui remit solennellement à Rangkyeng en 1966.

     

    Il était temps ! Dès 1967, notre doyen renonça à bêcher son jardin, à soigner ses légumes et ses fleurs, soins qu’il ne laissait à personne. Peu avant l’Ascension, il tomba malade, reçut les derniers sacrements, et le médecin ne lui en donnait que pour quarante-huit heures ! mais son vigoureux tempérament triompha de la crise ; pas pour longtemps ; les terribles chaleurs de cet été l’affaiblirent. A partir du 1er août, il n’eut plus la force de célébrer la messe ni de dire son bréviaire ; il dut garder le lit et ne prendre que du liquide. Le P. Denès et une chrétienne lui prodiguèrent leurs soins et ils ne pensaient pas à une issue si proche ; lorsque son infirmière bénévole vint vers 4 heures du matin lui apporter son bouillon, elle le trouva normal ; elle revint une heure après lui apporter du lait : il était mort sur son lit encore chaud ! C’était le 12 septembre en la fête du Saint Nom de Marie. L’enterrement eut lieu le 15 septembre en la fête de N.-D. des Sept-Douleurs ; il semblait que la Sainte Vierge venait chercher elle-même son dévot serviteur !

     

    Ses funérailles furent un triomphe ; pendant trois jours il resta exposé dans son cercueil ouvert et incliné sur une estrade ornée comme un reposoir, et la foule des chrétiens se relayant nuit et jour devant sa dépouille pour prier, pouvait contempler à travers une vitre les traits de son visage serein qui portaient le reflet de la paix et de la félicité dont son âme était déjà comblée. L’enterrement eut lieu le 15 septembre, à 10 heures, dans sa « cathédrale », en présence d’une foule éplorée qui débordait sur le parvis. Le clergé de la mission était là au complet ; les évêques de Taikou, Pusan, Masan, Kwangtjou avaient envoyé leurs vicaires généraux pour les représenter ; de nombreux prêtres de la mission voisine du Tjella étaient venus ; la paroisse voisine de Nonsan (à 10 km) avait envoyé une délégation de l’école secondaire Taiken (nom coréen du Bienheureux André Kim) avec la fanfare, et les Sœurs de l’école secondaire de filles étaient venues avec de nombreuses élèves. Mgr Hoang, évêque de Taitjen, célébra solennellement la messe de Requiem, magistralement chantée en latin par les chorales de Kangkyeng et de Nonsan. Au premier rang, on pouvait remarquer S. E. M. Chambard, qui avait amené le P. Fromentoux, notre économe à Séoul, dans sa voiture.

     

    Après l’absoute, Mgr Hoang prononça un bref éloge funèbre du P. Bermond et M. Chambard lui adressa le salut de la France, des légionnaires, avec une note chrétienne :  « Maintenant que vous êtes dans la maison du Père, ayez un souvenir pour nous qui luttons encore dans la plaine ! » Les chrétiens de Kangkyeng avaient voulu que le défunt fît une dernière exhortation à la masse païenne ; en conséquence, le cortège prit un long détour par les rues de la ville avant de gagner le cimetière chrétien situé sur une colline à 2 km de Kangkyeng, sur le territoire du Tjella. Des milliers de païens se pressaient sur les trottoirs pour contempler ce défilé calme, digne et priant qui contrastait si fort avec leurs cortèges funèbres à l’allure de kermesse ! Une police nombreuse assurait l’ordre et bloquait la circulation ; Kangkyeng n’avait jamais vu ça !

     

    Les chrétiens avaient préparé un tombeau, d’au moins 50 mètres carrés sur le flanc supérieur de la colline « pour que le P. Mok ait une belle vue sur les montagnes du Tjella » où il fit ses premières armes et qui forment au midi un cirque grandiose de toute beauté. Un chrétien aisé de Kangkyeng avait préparé depuis sept ans un encadrement du cercueil en plaques de granit poli comme un miroir ; les catéchistes en grand deuil descendirent le P. Bermond dans sa tombe pendant que Mgr Hoang récitait les dernières prières, en présence du P. Denès qui l’avait soigné avec tant de dévouement et qui portait le deuil à la coréenne, comme un fils à la mort de son père !

     

    Les chrétiens, bien que pauvres pour la plupart, assumèrent les frais de l’enterrement, car il ne restait presque rien au P. Bermond: il avait tout donné ! et j’entendis Monseigneur dire à son procureur : « S’il manque de l’argent pour les funérailles, la mission couvrira le déficit ».

     

    Le P. Bermond fut une belle figure de missionnaire ; il ne reçut peut-être que deux talents, mais ils étaient d’or fin, et pendant son apostolat de 62 ans, sans un retour en France, il les fit si bien valoir qu’il en rapporta plus du double à son Maître, plus, sans doute que beaucoup qui en ont reçu cinq. Il est une des gloires du diocèse de Gap auquel il resta très attaché et un dévot de N.-D. du Laus ; ce fut un missionnaire qui fit honneur aux Missions Etrangères. Puisse son in­tercession auprès du Maître de la moisson, susciter de nombreux prêtres aussi zélés pour le renouveau de l’esprit de foi dans sa patrie et, pour les missions, des apôtres de sa trempe !

     

     

    • Numéro : 2856
    • Pays : Corée
    • Année : 1905