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Alexandre BERLIOZ (1852-1929)

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    L’année 1929 se fermait pour la Société des Missions-Etrangères sur un deuil bien sensible : Mgr Berlioz, ancien Evêque de Hakodaté, nous quittait le 30 décembre, nous donnant rendez-vous dans l’éternité. Ce deuil fut aussi celui de sa petite patrie ; nous lisons dans la Quinzaine religieuse de la Savoie du 17 janvier 1930, sous la signature de S. G. Mgr Grumel, Evêque de Maurienne : « La nouvelle de la mort de Mgr Alexandre Berlioz est venue « attrister les débuts de l’année. On savait qu’il avait dû résigner ses fonctions, usé par l’âge et « les fatigues d’un ministère exténuant, mais on espérait que sa robuste constitution lui « permettrait de vivre quelques années encore pour la satisfaction de ses amis, l’édification de « ses confrères, et ces mille détails où jusqu’au bout sait s’employer une âme comme la « sienne. »

    Alexandre Berlioz naquit le 12 septembre 1852 à Serrières-en-Chautagne, diocèse de Chambéry, d’une famille profondément chrétienne apparentée à celle de M. Cottin, ancien missionnaire ­du Setchoan, puis Directeur au Séminaire des Missions-Etrangères. Il perdit sa mère de très bonne heure, aussi semblait-il n’en avoir gardé qu’un vague souvenir, tandis qu’il aurait à rappeler traits et anecdotes regardant son père, à qui il avait voué une­ affection qui grandissait avec les années ; l’enfant était alors de complexion délicate ; on le plaça en octobre 1865 au Collège de Pont-de-Beauvoisin, où, grâce à des relations particulières avec un professeur, il pouvait recevoir des soins spéciaux. Il commença par la huitième, pour finir en rhétorique, d’où il sortit le 4 août 1870 avec huit nominations.

    Au Grand Séminaire de Chambéry, il eut comme professeur le futur Evêque de Tarentaise et de Nancy, Mgr Turinaz ; il n’y resta d’ailleurs pas longtemps ; en 1872, il entrait au Séminaire des Missions-Etrangères pour y terminer ses études et se préparer d’une­ manière plus immédiate à sa formation apostolique. Ses cours terminés, comme son âge lui interdisait les ordres sacrés, il accompagna à Rome le Procureur de la Société près le Saint-Siège, et durant un an lui servi de socius en même temps qu’il l’aidait selon son pouvoir dans les choses matérielles.

    Ce ne fut qu’en 1875, le 10 octobre que M. Berlioz fut ordonné prêtre ; en même temps il recevait sa destination de jeune missionnaire. Mais quelle déception ! on l’envoyait dans les Procures ; on faisait de lui un comptable, un commissaire, le serviteur de tous les confrères pour les choses matérielles : adieu donc les rêves d’évangélisation directe ! Il faut croire qu il ne réussit pas dans une tâche aussi ingrate, ou plutôt Dieu le retira de sa faction ad sarcinas pour l’envoyer sur un champ sinon plus absorbant, du moins plus conforme à ses aptitudes comme aussi à ses goûts personnels. Après un séjour de trois ou quatre ans dans les Procures, il fut affecté à la Mission de Tôkyô dont le chef  était alors Mgr Osouf, premier Vicaire Apostolique, et plus tard premier Archevêque de Tôkyô. Là le nouveau missionnaire se sentit plus à l’aise ; doué d’une mémoire extraordinaire, il apprit rapidement la langue japonaise et parvint à la parler avec une rare distinction, qui faisait le charme de ses auditeurs. La ville de Morioka d’abord, ensuite la chrétienté florissante d’Asakusa à Tôkyô eurent les prémices de son ministère, mais c’est à Hakodaté qu’il devait donner toute sa mesure.

    Au printemps de 1884, ce poste, devenu vacant par la maladie de M. Langlais, fut confié à M. Berlioz ; il y dépensa tous ses soins durant dix-sept ans. Se dépensant sans mesure, il réussit à créer une chrétienté remarquable par sa ferveur et sa docilité, au point que, après quarante ans, elle n’a rien perdu du bon esprit que lui avait inculqué son vrai fondateur. En 1885, le choléra s’étant déclaré à Hakodaté et y faisant de nombreuses victimes, M. Berlioz sut garder son sang-froid au milieu de la panique générale ; au mépris même de sa vie, il ensevelissait les morts que beaucoup redoutaient d’approcher.

    Nommé Evêque de Hakodaté en 1891 et sacré à Tôkyô le 25 juillet de la même année, Mgr Berlioz se vit du jour au lendemain appelé à gouverner un diocèse qui, par sa superficie, était le plus vaste du Japon : il comprenait avec sept départements dans le Nippon, l’immense île du Hokkaidô (Yezo) et son annexe géographique l’archipel des Kouriles. Six ou sept résidences dans les principales villes et quelques pied-à-terre secondaires formaient alors le bilan du catholicisme dans ces régions.

    Le premier soin de Sa Grandeur fut de multiplier les postes à raison de plusieurs par département et d’occuper les principaux centres du Hokkaidô, qui tous furent dotés de chapelles ou même de véritables églises. Aux écoles et orphelinats que dirigeaient les Sœurs de Saint-Paul de Chartres à Hakodaté et à Niigata, furent ajoutés deux établissements similaires à Sendai et à Morioka. D’au­tre part, Trappistes et Trappistines, invités à venir prendre part à l’œuvre commune de l’évangélisation du Japon, arrivèrent en 1896 et 1898 et jetèrent dans les environs de Hakodaté les bases de deux monastères aujourd’hui en plein épanouissement. Il était aussi dans les plans de Mgr Berlioz d’appeler les Marianistes, déjà établis dans les autres diocèses japonais, mais les circonstances défavorables qui marquèrent le début du siècle ne permirent pas la réalisation de ce dessein.

    Entre temps, l’Evêque de Hakodaté ne pouvait oublier la portion la plus déshéritée de son troupeau, la tribu des Aïnos. Dans le but de faire luire à leurs yeux la lumière de l’Evangile, il n’hésita pas à les visiter à maintes reprises, séjournant au milieu d’eux, partageant leurs demeures dénuées de tout confortable, se pliant même à un régime de nourriture bien peu fait pour plaire à un palais européen. Il est vrai que ces périodes ne modifiaient pas sensiblement le régime ordinaire de Monseigneur, qui, sur ce point, laissait loin derrière lui celui même des Trappistes les plus austères, et la perspective de vivre dans une masure ouverte à tous les vents n’avait rien de bien effrayant pour quelqu’un qui passait tous ses hivers sans autre chauffage qu’un petit brasero presque toujours éteint.

    En 1906, Mgr Berlioz, se rendant bien compte qu’il n’était pas possible de faire face aux multiples besoins de son immense diocèse, fit appel aux Religieux du Verbe Divin et aux PP. Franciscains, et leur céda quelques années plus tard les régions qui devaient donner naissance aux deux Préfectures Apostoliques de Niigata et de Sapporo.

    Quelque chose aurait manqué aux travaux de l’Evêque missionnaire si l’épreuve n’était venue leur donner ce je ne sais quoi d’achevé qui, depuis les souffrances de l’Homme-Dieu, couronne ici-bas le labeur des amis et des ouvriers de Dieu. L’incendie vient détruire les œuvres de Nigata et d’Aomori ; puis par deux fois, en 1907 et en 1921, à Hakodaté, cathédrale, résidences, écoles, dispensaires, tout est réduit en cendres. Ces coups, quelque pénibles qu’ils soient à la nature, n’arrivent pas à entamer son courage : depuis toujours l’Evêque missionnaire vivait de la Foi et sa confiance en la Providence était sans limites ; au pied du tabernacle il confiait à Dieu ses peines et ses anxiétés, puis, cela fait, il se remettait au travail, à la peine. Ne le vit-on- pas, déjà septuagénaire, s’embarquer pour l’Amérique, et y séjourner de longs mois, tendant la main en faveur de ses œuvres détruites ? Au cours de ce voyage, la grippe le terrassa et mit ses jours en danger ; il guérit, mais pas au point de ne pas ressentir chaque année des accès qui devaient avoir raison de sa robuste santé. Du moins eut-il la consolation de voir sa cathédrale se relever, plus grande et plus belle qu’auparavant.

    Cependant, travaux et épreuves avaient fait leur œuvre sur le solide travailleur : l’âge était venu et, avec l’âge, les infirmités. Plusieurs fois il avait demandé à être déchargé de ses fonctions, mais ce ne fut qu’au cours de 1927 qu’il vit son désir de retraite exaucé. Le 9 octobre de cette même année, il nous quittait pour se retirer à notre maison de Nazareth à Hongkong. Dès son arrivée là, Mgr Berlioz, qui plus que tout autre aimait l’activité se rendit bien vite compte que jamais il ne pourrait se résigner au repos qu’exigeaient de lui son âge avancé et l’état de sa santé. Dans le but de se rendre utile, il prit contact avec la colonie japo­naise de Hongkong. Les catholiques qu’il découvrit l’ayant mis en relation avec les familles païennes de la ville, il entreprit la tâche ingrate de leur conversion. Chaque dimanche il réunissait son petit monde dans la chapelle du Calvaire, mise gracieusement  à sa disposition, catéchisait les enfants et les âmes de bonne volonté ; il eut même la consolation de conférer le baptême à plusieurs adultes. Sa messe célébrée avec la ferveur que tout le monde lui connaissait, il descendait vers la ville pour ne revenir qu’assez tard dans la soirée. Ces sorties, qu’il multipliait comme à plaisir en dépit du mauvais temps et des chaleurs de l’été, n’étaient pourtant pas sans causer de l’inquiétude au Père Supérieur de la maison, qui redoutait pour lui quelque accident fatal ; mais ses objurgations comme ses conseils restaient lettre morte. Pour le faire renoncer à ce ministère si conforme à son zèle, où il trouvait charme et consolation, il fallut que la nature, plus forte que les­ hommes, lui indiquât clairement que l’heure du repos absolu avait vraiment sonné pour lui. Dès lors sa présence à Nazareth ne signifiait plus rien à ses yeux, il tourna ses regards vers la France et s’embarqua à la fin de juin 1929.

     

    À son arrivée, Monseigneur reçut plusieurs invitations, notamment de Dom Bernard qui l’avait connu au cours de ses voyages au Japon. En reconnaissance des précieux services rendus par l’évêque de Hakodaté aux deux communautés cisterciennes du diocèse, le bon religieux mettait à sa disposition les meilleurs appartements de l’hôtellerie du monastère d’Aiguebelle. Il y passa quelques jours, mais notre Sanatorium de Montbeton eut toutefois ses préférences, et c’est là qu’il fixa son choix définitif : il s’y rendit au mois d’octobre. Durant tout son séjour au milieu de ses confrères âgés ou impotents, il leur fut tout édification par sa régularité à suivre les exercices de la maison, par sa ferveur au Saint Sacrifice de la messe et au cours de ses longs entretiens avec Notre-Seigneur dans l’Eucharistie, ferveur redoublée, comme si le contact avec Dieu se faisait plus intime au déclin de cette vie qui Lui avait appartenu tout entière.

    La fin du pèlerinage terrestre approchait en effet. Au début de décembre, Mgr Berlioz s’était rendu à une invitation d’un neveu établi à Lourdes depuis quelque temps ; il avait même participé aux fêtes de l’Immaculée Conception. Prit-il froid pendant la cérémonie ou au cours du voyage accompli en cette saison et à son âge ? Toujours est-il que, quelques jours plus tard, il était obligé de s’aliter, en proie à une fièvre que les remèdes ne purent enrayer. Le médecin n’eut pas de peine à reconnaître les symptômes de la pneumonie, généralement fatale aux vieillards. Malgré les soins les plus assidus, son état empira au point que lui-même, ne se faisant pas illusion, demanda l’Extrême-Onction : il reçut le Sacrement des mourants le 28 décembre, dans les sentiments de la plus vive piété. Prêt à partir pour le grand voyage de l’éternité, il voulut dire adieu aux confrères ; les mandant dans sa chambre, il leur dit avec une simplicité qui rappellerait bien celle de son saint compatriote François de Sales : « Dans « mon pays de Savoie, on ne se quitte pas sans vider la coupe de l’amitié ; et puis nous « sommes à la fin de l’année. » On apporta du vin, et de sa voix défaillante : « Adieu à tous, « dit-il ; à l’année nouvelle ! Qu’elle soit bonne et sainte pour tous, pour vous tous ! Pour moi, « je m’en vais. » Ce furent ses dernières paroles à ses confrères, puis il rentra dans son recueillement habituel. Le lendemain, il y eut un mieux relatif dans l’état du mourant, mais personne ne s’y trompa ; déjà on avait appelé par dépêche le neveu et la nièce de Lourdes ; ils arrivèrent très tard dans la nuit, alors que l’agonie était déjà commencée ; il les reconnut pourtant, put leur adresser quelques paroles et leur donna sa dernière bénédiction. Vers les sept heures du matin, il perdit connaissance et à dix heures, son âme se dégageait de ses liens mortels pour paraître devant Celui au service duquel il avait travaillé sans défaillance de si longues années.

    Les obsèques eurent lieu le jour même du nouvel an, en présence des confrères du Sanatorium auxquels s’était joint M. Chabagno, représentant le Séminaire de Paris ; prêtres et religieuses de la localité vinrent aussi s’associer à notre deuil et unir leurs prières à celles des missionnaires. La dépouille mortelle de Mgr Berlioz repose maintenant dans le petit cimetière du Sanatorium, au milieu des confrères, Evêques et simples missionnaires, revenus passer leurs derniers jours sous le toit hospitalier de Saint­-Raphaël.

     

     

    • Numéro : 1273
    • Pays : Japon
    • Année : 1875