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Jules BERGEZ (1835-1891)

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    M. Jules-François Bergez naquit à Fay-Billot (Haute-Marne), le 19 octobre 1835. Il entra au Séminaire des Missions-Étrangères, le 27 juillet 1853, fut ordonné prêtre le 29 mai 1858 et partit pour Pondichéry, le 26 août suivant.

    Il a terminé sa longue carrière par une sainte mort, à Montbeton, le 26 novembre  1891.

    Nous sommes heureux de publier, à la louange du défunt, l’édi­fiante notice qui suit, sur sa vie et ses travaux apostoliques.

    Le Père Jules Bergez naquit en 1835 au diocèse de Langres. Dieu qui distribue ses dons à  qui il veut et comme il veut, avait donné à cet enfant un cœur aimant et une belle intelligence. À seize ans, il avait terminé ses études classiques ; les problèmes les plus difficiles de l’algèbre et de la géométrie n’étaient qu’un jeu pour lui ; il avait déjà pénétré les secrets de la littérature et les auteurs français et latins lui étaient familiers. Ses compositions en prose et en vers faisaient l’admiration de ses maîtres et laissaient deviner ce que ce jeune homme serait un jour, si les circonstances le favorisaient. À ce même âge, il avait abordé presque sans guide l’étude de la philoso­phie scholastique et y avait fait de tels progrès qu’une page de saint Thomas était déjà pour lui un régal intellectuel ; il la comprenait sans peine et en saisissait immédiatement l’ensemble et les détails.

    Le jeune Bergez avait perdu son père avant d’avoir atteint sa septième année. Sa mère fondait sur lui ses plus chères espérances. Les progrès rapides de son fils dans la vertu et la science faisaient sa joie et son orgueil ; elle se promettait qu’il serait plus tard l’hon­neur et le soutien de sa vieillesse et saluait de loin cet avenir heu­reux qu’elle ne devait pas voir.

    Jules Bergez, ses brillantes études terminées, dut choisir sa carrière. C’est peut-être le moment où un jeune homme a le plus besoin du cœur et des conseils d’une mère. Mais Dieu voulut montrer que lui seul suffit, et qu’il peut donner à un enfant une sagesse que n’ont pas les vieillards : « Super senes intellexi, quia mandata tua quœsivi. » À peine le jeune homme était-il de retour au foyer paternel que Mme Bergez tomba gravement malade. Bientôt il n’y eut plus d’espoir de la sau­ver. Un jour, son fils se trouvant seul auprès d’elle, s’approcha de son lit : « Mère, dit-il, avec un regard suppliant, j’ai quelque chose à vous dire. Je ne saurais vous cacher mon secret plus longtemps. » Un nuage passa sur le front de sa mère. « Parle, » dit-elle, en le regar­dant avec anxiété. « Eh bien ! Mère, il y a déjà longtemps que je songe à devenir missionnaire. Le médecin vous dit bien malade, vous même vous sentez que vous ne guérirez pas. Pourrais-je vous laisser mourir sans vous avoir communiqué mon dessein et reçu votre béné­diction ?» Il n’en dit pas davantage. La mourante leva les yeux au ciel, de grosses larmes roulèrent sur ses joues amaigries, elle serra son fils sur son cœur : « Pars, mon enfant, dit-elle, du haut du ciel j’accompagnerai tes pas. » Le temps du Purgatoire a dû être court pour cette femme généreuse.

    Après avoir fermé les yeux à sa mère, prié et pleuré sur sa tombe qu’il ne devait plus revoir, Jules Bergez partit pour le Séminaire des Missions-Étrangères. Il avait à peine dix-sept ans.

    À Paris, il se livra avec ardeur à la piété et à l’étude de la science sacrée et fit les plus grands progrès dans l’une et l’autre. À la fin de son séminaire, il était capable de revoir, de compléter, et pour ainsi dire de refondre la théologie de Thomas de Charmes. C’est à lui qu’on doit le dictionnaire des termes scholastiques qui se trouve à la fin de l’ouvrage, travail éminemment utile pour l’intelligence des grands théologiens. Malgré sa jeunesse, il était en rapport avec ce que Paris avait alors de plus éminent en science et en piété. Il suffisait de cau­ser avec lui, un quart d’heure, pour deviner immédiatement une intelligence d’élite.

    À cette époque, M. Dupuis, provicaire de Pondichéry, commen­çait déjà à se sentir fatigué. Il prévoyait le temps où il ne lui serait plus possible de mener de front la direction de sa communauté et le travail de l’imprimerie. Il avait donc demandé à MM. les Directeurs de Paris un homme apte à le seconder et à le remplacer un jour. Le jeune prêtre eût préféré au tranquille pays de l’Inde, le Tonkin et ses combats sanglants. Il voyait déjà briller à ses yeux l’auréole du martyre ; plusieurs fois il avait demandé à ses supérieurs le poste d’honneur et de péril, mais Dieu en avait décidé autrement. Il se soumit avec joie et humilité, et le 29 décembre 1858, il débarquait sur cette plage, séjour du soleil et de la chaleur, qui s’appelle Pondi­chéry. C’était le moment où tous les missionnaires du Vicariat allaient se réunir en synode pour examiner et, autant que possible, résoudre certaines questions de théologie pratique, ayant trait à quelques usages ou cérémonies des Indiens. Quoique le P. Bergez ne fit qu’ar­river dans le pays, telle était déjà l’opinion qu’on avait de ses lumières et de ses talents que Mgr Bonnand, de glorieuse mémoire, le nomma secrétaire et rapporteur du synode.

    Pour remplir ses fonctions d’imprimeur, le P. Bergez devait acquérir une connaissance approfondie du Tamoul. On l’envoya donc exercer le saint ministère. Il fut d’abord vicaire à Karikal et à Purtacoudy. Dans ce dernier poste, il eut le bonheur de rencontrer le P. Legout et d’avoir ainsi un saint pour supérieur et pour. modèle. Il garda fidèlement toute sa vie le souvenir de cet homme de Dieu, et il aimait à se rappeler les jours heureux passés en sa compagnie, à raconter les beaux actes de vertu qu’il lui avait vu pratiquer, à citer les belles maximes et les sages conseils recueillis de sa bouche. Le P. Legout était, en effet, un esprit fin et observateur, qu’une expé­rience de quarante ans avait mis à même de connaître les hommes et les choses.

    Le Père Bergez fut ensuite envoyé à Paleam et enfin à Comba­conam. Ce dernier poste avec les districts qui l’entourent formait alors une seule et immense paroisse. La principale difficulté pour les ouvriers évangéliques était de faire admettre aux chrétiens la publication des bans de mariage et de les amener à se marier à l’église en présence du prêtre ; en d’autres termes, il fallait mettre en vigueur les décrets du Concile de Trente que les circonstances n’avaient pas permis d’appliquer jusque-là. Avec l’aide de Dieu, le Père Bergez triompha de tous les obstacles et vainquit toutes les résistances. Il avait d’ailleurs les qualités qui charment les Indiens et leur rendent l’obéissance facile. On admirait sa prononciation cor­recte, son élocution facile, son talent oratoire, et je ne sais quel ascendant que donne la supériorité de l’esprit. Une phrase, un mot, un geste quelquefois, suffisait pour réduire son interlocuteur au silence. Avec cela, une rectitude de jugement égale à la pénétration de l’intelligence, un tact qui ménageait toutes les susceptibilités, une sûreté de coup d’œil qui allait droit au but sans le dépasser ou rester en deçà, un esprit souple et insinuant qui, pour gagner ses adver­saires, savait au besoin leur prêter ses propres conceptions et leur en faire honneur.

    Si à ces belles qualités naturelles on ajoute une connaissance approfondie de la théologie, une piété éminente, le zèle de la maison de Dieu, un désir ardent du salut des âmes, cette humble simplicité qui grandit le savant en le faisant descendre au niveau des petits enfants pour balbutier avec eux les éléments de la foi, enfin cet esprit de renoncement qui fait du prêtre de Jésus-Christ l’humble serviteur de tous ses frères, on pourra se faire une idée des succès qu’obtint le Père Bergez dans le ministère, on comprendra l’ascendant qu’il exerçait sur les populations et la réputation qui s’est attachée à son nom.

    Dans les districts qu’il a évangélisés, après plus de vingt ans, Le nom de Vedapodager (prédicateur de la religion, nom tamoul du Père Bergez) est encore prononcé avec amour et reconnaissance. En 1871, le Père Bergez fut appelé à Pondichéry. Il était mûr pour les fonctions qu’on voulait lui çonfier et pour apporter enfin à M. Dupuis le secours attendu depuis si longtemps. Trois ans après, le vénérable Provicaire, chargé d’années et de vertus, passa à un monde meilleur, et le Père Bergez se trouva seul chargé de l’imprimerie et de la Congrégation du Saint-Cœur de Marie. « On ne peut servir deux maîtres », a dit Notre-Seigneur : Il est presque aussi difficile au même homme de mener de front deux sortes de travaux, l’un sera presque nécessairement sacrifié à l’autre. Le Père Bergez, sans aucun doute, fit faire à l’imprimerie de la Mission des progrès considé­rables. Il la mit sur un très bon pied ; mais il est regrettable que ce beau talent ne se soit pas, pour ainsi dire, survécu à lui-même, et n’ait pas laissé à l’honneur de l’Église et à l’édification des fidèles un plus grand nombre d’ouvrages. Quelques petits livres de piété, quelques livres de classe, à l’usage de sa Congrégation, voilà tout ce qui reste de lui. Pourtant que n’eût-il pas pu faire avec son incroyable facilité ? Personne ne l’entendait prêcher sans être saisi d’admiration. Cependant ses sermons n’étaient pas appris : il les préparait sans les écrire, comme on le raconte de quelques grands hommes. Mais ce qui eût été témérité ailleurs, n’était chez lui que la juste connaissance de son talent. Son plan d’ailleurs était si bien ordonné, ses idées si précises et si suivies, sa mémoire si sûre, sa facilité d’élocution si merveilleuse, qu’on n’apercevait aucune redite dans les pensées et aucun embarras dans l’expression. C’était un fleuve de doctrine cou­lant dans un style d’une clarté rare.

    Lorsque vers 1882, le gouvernement français créa pour ses profes­seurs indigènes un cours de grammaire et de poésie tamoule, ce fut au Père Bergez qu’il confia cet enseignement difficile, telle était la connaissance que le Père avait de cette langue.

    Mais là n’était pas son cœur . Il était à la formation de « ses religieuses ». Il ne les appelait pas autrement, et certes il avait le droit de parler ainsi. Car, après Dieu, c’est bien à lui que la Congrégation du Saint-Cœur de Marie doit d’être ce qu’elle est. Le Père Bergez croyait à l’influence future de la femme dans la société indoue. Il était convaincu que, si humiliée qu’elle soit aujourd’hui, le christia­nisme la relèvera un jour et en fera, ici comme ailleurs, l’ange tuté­laire du foyer domestique. Il pensait que, dans un temps plus ou moins éloigné et que Dieu seul connaît, les préjugés s’évanouissant peu à peu à la lumière de la vraie religion, la femme indienne com­prendrait que pour être respectée, elle devait se faire chrétienne. C’était par elle, à ses yeux, que s’opérerait la conversion de l’Inde.

    Quoi qu’il en soit de ces espérances, le Père Bergez avait donné à son couvent, tout son esprit et tout son cœur . Il ne vivait que pour ses chères filles, cherchant sans cesse les moyens de les faire avancer dans la science et la vertu. C’était chez lui un dévouement de tous les instants, et pour apprendre ce qu’est le zèle des âmes, ses reli­gieuses n’ont eu qu’à regarder ce qu’il faisait pour elles. La Congré­gation du Saint-Cœur de Marie compte aujourd’hui 200 religieuses, 22 couvents, 25 écoles fréquentées par plus de 2,000 jeunes indiennes. La régularité de cette communauté, ses succès et la confiance que lui accordent les familles, montrent mieux que tout ce qu’on pourrait dire à quel point Dieu a béni les travaux de son serviteur.

    Les dernières années du P. Bergez furent des années de souf­frances et d’infirmités : c’est d’ailleurs le cadeau que Dieu fait à ses amis pour les récompenser ici-bas de leurs travaux. Vers 1883, le Père avait eu une légère attaque d’apoplexie, et peu après un anthrax très douloureux. Cependant il s’était bien remis et avait pu continuer à gouverner sa communauté. Au mois d’avril 1890, survint une nou­velle attaque. On le crut perdu. Il échappa, mais quand il revint à lui, il n’était plus, hélas ! que l’ombre de lui-même. Sa mémoire était partie. Il avait oublié le français, le tamoul même. Cet homme naguère si savant, en était réduit à rapprendre presque chaque mot, ainsi qu’un petit enfant. Mais il avait conservé la lucidité de son esprit ; il se rendait compte de sa position et sentait vivement tout ce qu’elle avait de pénible pour la nature ; Dieu le permettait ainsi, sans doute, pour avoir à récompenser plus de mérites.

    On pensa qu’un retour en France amènerait peut-être un heureux résultat. C’était là que le bon Dieu attendait son serviteur pour lui demander un grand et dernier sacrifice, celui de mourir loin de ses chères filles.

    Au mois de septembre 1891, une maladie de cœur se déclara. Le Père comprit que c’était la fin. Il fit écrire un mot à sa communauté. C’était le chant d’adieu. Son âme s’y retrouve tout entière. Faisant allusion à son éloignement et à sa fin prochaine : « Dieu, disait-il, est un bon  Père. Tout ce qu’il fait, il le fait pour notre bien. Il n’y a pour nous qu’une seule affaire en  ce monde, c’est d’accomplir la sainte volonté de Dieu. Il faut donc nous remettre « entièrement entre ses mains. Adieu, mes chères filles, je vous bénis de tout mon coeur, je vous bénis mille fois, je vous bénis comme le plus aimant des pères bénit ses enfants bien- aimées, pour le temps et pour l’éternité.

    Son corps repose là-bas, bien loin, sur la terre de France ; mais son esprit sera au milieu du troupeau qu’il a tant aimé et pour lequel il a tant travaillé.

     

     

     

     

    • Numéro : 719
    • Pays : Inde
    • Année : 1858