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Jean-Baptiste BERGER (1864-1891)

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    Monsieur Caron, condisciple de M. Berger à la petite communauté d’Issy, nous écrit d’Hakodaté :

    « Les années que Philippe Berger, du diocèse de Paris, passa avec moi à la petite communauté peuvent très bien se résumer dans ces quatre mots que notre bon supérieur, M. l’abbé Mulot, nous répétait si souvent : Pietas, charitas, regula, gaudium. Le témoignage que je me plais à rendre ici à la vertu de mon cher condisciple, pourra peut-être paraître exagéré à ceux qui liront cette notice, mais pour ceux qui ont connu Philippe, il ne sera que la simple expression de la vérité.

    « La piété, il faut le dire, n’était pas au petit séminaire d’Issy, l’apanage de notre cher Philippe. Le vénérable fondateur et supérieur de cet établissement, homme à qui on pouvait appliquer cette parole des saints livres : Justus meus ex fide vivit, avait su faire pénétrer dans le cœur de ses enfants cette foi vive dont il était animé : la communion fréquente, la visite au Saint Sacrement pratiquée tous les jours, le respect profond pour les choses saintes en conversation, des con­tributions nombreuses et toutes spontanées aux trois œuvres de la Propagation de la Foi, du Denier de saint Pierre et de Saint-François de Sales témoignaient assez de l’esprit de piété qui régnait dans la maison. Mais ce qui mettait Philippe au rang des plus pieux, c’était sa régularité remarquable dans ses pratiques de piété. La visite au Saint-Sacrement, par exemple, était laissée à la liberté de chacun : en général tous la faisaient, mais que de fois cependant une partie de barres ou de balle détournait les moins fervents de l’accomplissement de ce devoir. On regardait sa montre : « J’ai encore un quart d’heure devant moi, j’ai bien le temps, » et le quart d’heure passait, la cloche sonnait, et l’on rentrait à l’étude le cœur tout triste d’avoir préféré l’intérêt d’une partie de barres à une douce conversation avec le divin prisonnier de l’autel. Pour Philippe Berger, rien de semblable ; à l’heure qu’il s’était fixée pour la visite au Saint-Sacrement, rien ne pouvait le retarder dans l’accomplissement de ce pieux devoir, ni l’entraînement du jeu, ni l’intérêt d’un récit commencé. Il quittait tout, se dirigeait vers la chapelle et là faisait sa visite comme il faisait toutes choses, avec calme et piété. Sa tenue à l’église était non seule­ment irréprochable, mais même très édifiante.

    « Que dirai-je de la patience, de l’aménité de mon cher condisciple ? Ses supérieurs remarquèrent bien vite sa régularité et le nommèrent réglementaire. Cette charge était faite pour exercer la patience même d’un ange. Le malheureux réglementaire sonnait-il un peu trop tôt la fin de la récréation, il était sûr de s’entendre dire par ses camara­des : « Allons, Philippe, mets donc tes lunettes désormais pour regar­der ta montre, » et autres aménités de ce genre. Sonnait-il deux minutes en retard, le maître d’étude accourait comme une tempête : « Mais que faites-vous donc ? à quoi rêvez-vous ? » Même chose en promenade, où il était chargé de tenir la tête et de régler la marche. Quelqu’un trouvant qu’il allait trop lentement, lui marchait sur les talons ; un autre trouvant qu’il allait trop vite, lui faisait parvenir ses plaintes d’une façon assez peu civile. Néanmoins, dans toutes ces petites contrariétés, notre réglementaire restait la douceur même. Sous le coup d’une punition imméritée, il se soumettait sans murmure, alors qu’il eût pu se justifier aux dépens de ses condisciples.

    « Une qualité qui, avec sa charité, contribuait à le faire aimer de tous, était sa gaieté inaltérable. Balmès nous trace quelque part le portrait de l’homme dont le caractère, comme l’aiguille sur le cadran, fait un tour complet entre le lever et le coucher du soleil. Il n’y a que quelques natures privilégiées qui échappent à ces changements d’humeur, et Philippe Berger était de ce nombre. Quelque temps qu’il fît, quelque chose qu’il arrivât, il était toujours le même avec son bon sourire sur les lèvres. Sans doute, cette gaieté peut être regardée comme l’effet d’un tempérament heureux, mais pour moi, j’aime mieux en chercher une raison plus cachée, plus vraie. Je crois que l’inaltérable bonne humeur de mon cher condisciple prenait sa source dans sa grande pureté de cœur. Son âme souriait toujours à la pluie comme au beau temps, au malheur comme au bonheur, parce qu’elle reflétait l’image de Dieu. Cette pureté de cœur éclatait dans tout son extérieur : son visage était franc et ouvert, son regard limpide, sa démarche digne et ferme sans être lourde ni empesée, ses habits, quoique très simples, étaient toujours d’une propreté remar­quable. C’est à sa pureté que Philippe Berger a dû le saillant de toute sa vie ; c’est elle qui a donné le ton à tous ses actes, qui l’a rendu aimable à tous, qui, devant Dieu et les hommes, l’a rendu, comme dit l’Écriture : Quasi lilia quœ sunt hi transitu aquœ, quasi thus redolens in diebus œstatis, quasi vas auri solidum ornatum omni lapide pretioso.

    « Après ce que je viens de dire du séjour de Philippe Berger au petit séminaire d’Issy, il est inutile de dire ce qu’il fut au séminaire des Missions. Il était de ces gens qui ne varient pas, dont les actions s’enchaînent les unes aux autres, partant toutes d’un même principe, le devoir.

    « Envoyé en mission, il y porta, avec toutes les qualités que je viens d’énumérer, une autre qui jusque là n’avait pu s’exercer à l’aise : le zèle. D’après ce que j’ai entendu dire par mes confrères, le Père Berger parlait bien japonais et réussissait surtout dans les « sekkyos » ou conférences sur la religion. C’est que, dès l’abord, il avait su vaincre la timidité, le plus formidable ennemi de tous ceux qui étudient une langue étrangère.

    « Tout faisait donc espérer que son zèle donnerait d’heureux fruits, lorsque Dieu l’a rappelé, au début de sa carrière. Il mourut comme il avait fait toutes choses, avec calme et sérénité. »

    Mgr Osouf écrivait dans sa circulaire du 21 janvier 1891.

    « En nous affligeant tous profondément par la mort de notre cher Père Berger, le bon Dieu, dont les vues sont impénétrables, envoie encore une épreuve bien cruelle pour ce Vicariat, et, en particulier, pour la nouvelle Mission qui doit en être bientôt détachée. Que sa sainte volonté se fasse cependant et qu’elle soit toujours adorée et aimée !

    « Le télégramme annonçant cette mort, qui a été envoyé diman­che dans tous les postes éloignés de Tokio, n’aura pas moins causé de surprise que de douleur à ceux d’entre vous qui l’ont reçu. Hélas ! les confrères plus voisins, qui ont pu visiter le cher malade la semaine dernière, n’ont guère été moins saisis du coup qui nous a frappés.

    « Je me fais un devoir et une sorte de consolation dans notre deuil commun, de dire à ceux qui l’ignorent, comment le bon Père Berger nous a été ravi.

    « Après la retraite du mois d’octobre, il était resté à Tokio pour s’y livrer, pendant quelques mois, à l’étude de l’anglais, langue si utile maintenant aux missionnaires du Japon. L’influenza s’étant déclarée à Tokio et ayant envahi, en particulier, l’orphelinat de Sekiguchi, les Pères Cadilhac et Berger y allèrent porter secours au Père Rey, qui succombait sous le poids des soucis et du travail, au milieu de ses cent quatre-vingts malades que son orphelinat a comptés à la fois !

    « Quand l’état de ces malades se fut amélioré, le Père berger revint à Tsukiji pour prendre un peu de repos. Or, le lendemain, au lieu de regagner Sekiguchi, comme il se l’était proposé, il dut garder la chambre, éprouvant lui-même les premiers symptômes de l’in­fluenza. Pendant plusieurs jours, sans que personne de nous ne crût à aucun danger, il prit les précautions ordinaires, comme le faisaient de leur côté les Pères Ligneul et Steichen ainsi que quelques élèves de l’école préparatoire au séminaire, atteints également de l’épidémie. Ce ne fut guère que le vendredi matin, 16 courant, que l’état du Père Berger parut beaucoup plus grave, les poumons s’étant nota­blément engorgés ; dès l’après-midi, le docteur déclarait que le danger de mort était sérieux. Le cher malade en fut immédiatement averti, et, avec son calme ordinaire et sa piété toujours si simple et si vraie, il se prépara à recevoir les derniers sacrements. Il les reçut en effet dans la soirée.

    « Inutile de dire qu’à partir de ce moment jusqu’à celui où il expira, un confrère au moins resta près de lui pour le veiller. M. Vigroux y passa la première moitié de la nuit du vendredi au samedi. Or, pendant cette veillée, le cher mourant lui donna, avec un calme parfait, divers renseignements qui devaient servir après sa mort, ainsi que l’adresse des personnes auxquelles il désirait qu’on l’annonçât. Le reste de la nuit, je remplaçai le Père Vigroux, près du malade. Il s’assoupissait à peine quelques instants par intervalle, sa respiration était embarrassée ; cependant quand je m’approchais de lui, il me disait ne pas souffrir. On l’entendait d’ailleurs fréquemment invoquer les saints noms de Jésus, Marie, Joseph, et demander la grâce d’une bonne mort.

    « La journée du samedi se passa à peu près de la même manière, sauf que les progrès de la maladie devenaient de plus en plus visibles. L’excellent docteur qui le visitait assidûment jusqu’à trois et quatre fois par jour, étant encore venu le samedi soir, annonça la fin comme très prochaine. Vers neuf heures nous la crûmes arrivée et nous récitâmes les prières de la recommandation de l’âme. Ce ne fut cepen­dant qu’à trois heures et demie, le dimanche matin, que, sans secousse aucune, le bon Père Berger rendit son âme à Dieu. Comme nous le disait ensuite, pour notre consolation, le confrère dépositaire des secrets de sa conscience, il est mort à la manière des enfants, sans chagrin de quitter la terre, répondant à l’appel de Dieu en toute soumission, simplicité et confiance

    « Dimanche, la mort de notre bien-aimé et regretté confrère fut annoncée par télégramme dans les différents postes de la Mission, ainsi qu’à Nagasaki, à Kobe et à Kyoto ; de sorte que, dès le lende­main, un bon nombre de messes purent être célébrées pour le repos de son âme.

    « L’enterrement n’a eu lieu qu’hier, mardi 20. Je me suis réservé le douloureux privilège d’officier à la messe et au cimetière. Une vingtaine de missionnaires prenaient part à la cérémonie : outre ceux de Tokio et de Yokohama, plusieurs confrères des postes les plus voisins étaient venus, avec un religieux empressement, rendre ces derniers devoirs au cher défunt. Quoique la maladie retînt encore grand nombre des membres de nos maisons, chez les Frères Marianites, les Sœurs du Saint-Enfant Jésus et de Saint-Paul de Chartres et à l’orphelinat de Sekiguchi, l’église de Tsukiji était remplie de fidèles, européens et japonais. Parmi les premiers, on remarquait M. le Ministre de France et le Sécrétaire de la Légation, M. le Mi­nistre d’Autriche, plusieurs membres de la famille du Chargé d’Affaires de Portugal, et autres amis des missionnaires.

    « Après la messe, le convoi s’est mis en marche pour le cimetière d’Aoyama, et a dû ainsi traverser une grande partie de la ville de Tokio. La croix et le clergé en habit de chœur  précédaient le corbillard. Les fidèles, en très grand nombre, ont suivi le corps au cimetière malgré la distance considérable à parcourir. Parmi ces fidèles, il y en avait deux dont la présence témoignait d’une manière touchante du religieux attachement que le cher défunt avait inspiré aux chrétiens qui l’avaient connu. Ceux de Sendai, où il avait passé les premières années de son séjour  au Japon, ont voulu, en effet, en apprenant sa mort, être représentés à ses funérailles, malgré les cent lieues qui les séparent de Tokio ; et ils se sont cotisés pour payer, à cette fin, le voyage de deux catéchistes.

    « Maintenant, chers confrères, souvenons-nous avec une charité toute fraternelle, dans nos prières de chaque jour et surtout au saint autel, de notre bon Père Berger, afin que Dieu lui accorde sans délai le bonheur du ciel, et que nous retrouvions là nous-mêmes, parmi nos intercesseurs, celui que nous avons eu la douleur de perdre comme collaborateur de cette mission. »

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1767
    • Pays : Japon
    • Année : 1887