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Joseph BÉRENGER (1885-1920)

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    Joseph-René-Désiré Bérenger, naquit à Saint-Pierre-des-Landes, diocèse de Laval. Entré assez tard au petit séminaire, il eut quelque peine à se mettre au niveau de ses condisciples. Mais dès cette époque se manifestèrent en lui les qualités qui resteront sa note dominante : un jugement droit, une ténacité à toute épreuve et une bonne humeur inaltérable lui faisant surmonter toutes les difficultés. Tel il se montra dans son diocèse, tel il fut au séminaire de la rue du Bac : observateur exact de la règle, élève appliqué à ses études.

     

    Le 4 février 1911, M. Bérenger arrivait à Kouiiang exubérant de joie et de santé, enchanté de ses guides et de la route pourtant si pénible à un débutant. De suite il se mit à l’étude du chinois ; sa mémoire n’était pas très heureuse, son gosier avait quelque peine à se plier aux aspirations et aux tonalités. Il ne se découragea pas un instant, et après un peu plus d’un an de travail acharné il parlait suffisamment bien pour entreprendre la visite des chrétiens. Outchouan fut son premier poste.

    Situé à l’extrémité nord de la Mission, ce district est composé en grande partie des plus anciens chrétiens du Kouitchéou. Formés à la rude école du vénérable Moye, on dirait qu’ils gardent encore l’empreinte de cet ardent missionnaire. Là, peut-être, mieux qu’ailleurs au Kouitchéou, on sent davantage l’esprit chrétien. C’est donc un bon champ d’apostolat pour un débutant. M. Bérenger se consacra à sa tâche avec le plus entier dévouement. Par ailleurs les montagnes de ce district particulièrement hautes et escarpées ne pouvaient effrayer sa jeune ardeur. Dès son arrivée, au mois de novembre, il partit administrer les chrétiens, éloignés de sa résidence de deux, trois et quatre étapes, par la neige, le verglas, qui déjà à cette époque couvre les montagnes de Maoleao, l’une de ses vieilles stations. Son voisin se le rappelle encore rentrant d’un long voyage, boueux des pieds à la tête, transi, mouillé jusqu’aux os, insouciant de la pluie et de la fatigue, heureux du devoir accompli. Peu causeur avec les chrétiens, mais toujours calme, il écoutait tout le monde avec patience, ne réclamant jamais rien pour lui-même. Bref, au bout de quelques mois il était tellement bien habitué à son poste que pour tout au monde il n’eut voulu le quitter. L’obéissance en décida autrement.

    À une autre pointe de la Mission toujours au nord existe le vaste district de Jenhouay, dont les chrétiens ont un demi-siècle de christianisme ; quelques nouvelles stations ne sont ouvertes que depuis vingt ans. D’une extrémité du district à l’autre, on compte deux cent vingts kilomètres. Douze cents fidèles sont dispersés sur cet immense espace, dont un bon noyau autour de la résidence centrale à Eullangpa. M. Bérenger n’avait guère que deux ans de mission, dont un seulement de ministère, Monseigneur le trouva assez mûri pour lui confier ce poste. La douleur du missionnaire fut profonde, tant il s’était déjà attaché à ses chrétientés. « Mais, répondit-il à Sa Grandeur : je suis venu au Kouitchéou pour faire mon devoir et obéir sans réserve, j’obéis. » Eullangpa n’est pas mieux partagé qu’Outchouan pour ses sentiers étroits et le pittoresque des paysages : de plus, limitrophe de quatre sous-préfectures du Setchouan il est dans ce beau pays du Kouitchéou la terre d’élection des brigands et des détrousseurs de grands chemins. M. Bérenger plus d’une fois en fit l’expérience. Un jour sa caravane de porteurs engagée dans un ravin fut accueillie à coups de fusils et obligée de lâcher les bagages. Au premier coup de feu le Père enfourche sa mule et arrive sur les voleurs déjà en train de se partager le butin. Sa barbe rousse, ses yeux sévères, sa voix claironnante leur en impose ; ils lui rendent les objets et le laissent tranquillement continuer sa route. A Eullangpa comme à Outchouan notre confrère fut tout entier à son devoir : surveillant ses écoles et visitant avec soin ses chrétiens.

    Pour achever le portrait du missionnaire, ajoutons que cette fidélité au devoir prenait sa source dans une piété profonde. Après sa mort on découvrit dans son carnet de messes que chaque samedi il célébrait en l’honneur de la très sainte Vierge. Très exact à tous ses exercices de piété, il ne s’en laissait distraire sous aucun prétexte.

     

    M. Bérenger n’avait passé qu’un an à Outchouan, il n’avait pas encore un an de ministère à Eullangpa quand la mobilisation vint le ­surprendre. Il partit avec ses confrères au premier signal. Mobilisé à ­Tientsin il aurait pu y rester ; il sollicita et obtint son retour en France. C’est, peut-être, le seul désir qu’il ait jamais manifesté. Pendant ses quatre années de guerre sa vie peut se résumer en une phrase : ne rien demander, ne jamais rien refuser. Partout où il a passé ses­ chefs ont fait leur possible pour le garder le plus longtemps possible dans leur formation. C’est le meilleur éloge qu’on puisse lui décerner.

     

    Pour achever de narrer la trop courte carrière du missionnaire, citons le journal de la Mission du 23 juillet : « Le télégraphe et la poste vous ont déjà apporté la nouvelle si imprévue, si douloureuse de la morts du P. Bérenger. Vendredi 16 juillet, un télégramme du Tongtse était confirmé quelques heures après par un autre du P. Saunier disant : Bérenger mort, je pars. Deux jours après une carte du même confrère disait : J’ai reçu en même temps deux télégrammes annonçant et la maladie et la mort. Que s’était-il passé ? Nous savions M. Bérenger parti pour visiter un malade à trois étapes de Tongtsé en plein pays de brigands. Avait-il été tué par ceux-ci ? Etait-il mort de maladie ? Voici les renseignements communiqués par M. Saunier dès son arrivée à Tongtsé le samedi soir : M. Bérenger est rentré de sa visite aux malades dans l’après-midi du jeudi 15, guilleret et content malgré deux rencontres avec les brigands qui en somme ne l’avaient pas trop maltraité, lui laissant ses ornements et son calice. A son retour il visita quelques malades en ville et demanda pour son souper de la bouillie de riz, qu’il ne put manger. Sentant déjà les premières atteintes du mal, il se coucha de bonne heure. Vers minuit il se leva, réveilla son personnel, il était très mal : Crampes aux pieds, sueurs abondantes, forte diarrhée. Il réclame une brique chaude, du thé chaud, des jaunes d’œufs. On veut pratiquer des piqûres pour tirer du sang, il refuse et demande un purgatif qu’il ne peut absorber. Le matin, les pieds, les mains, le dessous de la langue sont violets. L’évolution de la maladie fut extrêmement rapide, car à neuf heures c’était fini. Immédiatement les pieds et les jambes devinrent froids, les yeux s’enfoncèrent dans ­leur orbite et une maigreur excessive apparut sur tout le corps. M. Bérenger avait été emporté par le choléra.

    D’un naturel silencieux, interrogeant peu, réfléchissant beaucoup, M.  Bérenger était d’une très grande timidité, mais l’âme était fortement trempée. Après cinq ans de guerre, il nous revint en novembre 1919 joyeux et disposé à travailler de toutes ses forces. Replacé dans son ancien district il ne fit qu’y passer, obligé qu’il dut de faire l’intérim du district voisin dont le titulaire, M. Drouhot, venait de mourir. Doué d’une énergie peu commune, d’un jugement très  sûr, d’une santé à toute épreuve le P. Bérenger au physique et au moral était taillé pour faire un rude missionnaire. Dieu lui a tenu compte de sa bonne volonté. Après avoir échappé à la mort sur le champ de bataille, il succombe victime de son zèle poussé à l’extrême limite. N’est-ce pas un peu le martyre qu’il était venu chercher en Chine ?

     

    • Numéro : 3066
    • Pays : Chine
    • Année : 1910