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Jean-François BÉRAUD (1847-1906)

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    M. Jean-François Beraud naquit à Châteauroux (Gap, Hautes-Alpes) le 30 décembre 1847. Entré laïque au séminaire de Paris le 2 septembre 1868, il fut ordonné prêtre le 25 mai 1872, et partit pour le Su-tchuen le 17 juillet suivant. Mgr Chatagnon, vicaire apostolique du Su-tchuen méridional, a rédigé lui-même la notice du cher défunt.

    La mort qui nous avait épargnés pendant six ans, dit Sa Grandeur, vient de frapper un grand coup dans nos rangs. Il lui fallait une victime de choix ; elle l’a trouvée en M. Beraud. Au moins, elle nous a prévenus à l’avance : ni sa victime, ni nous, ne pouvons nous plaindre d’avoir été surpris.

    Dès le commencement de 1903, M. Beraud était frappé subitement d’une première attaque d’apoplexie, mais ce n’était qu’un avertissement. Il guérit assez vite et assez complètement pour que, seuls, ceux qui l’avaient connu auparavant pussent s’apercevoir de l’accident, à une certaine lenteur d’esprit et un léger embarras de la langue. Il eut encore deux bonnes années, qui furent peut-être les plus fructueuses de son apostolat.

    Vers la fin de 1905, le 17 novembre, une attaque plus grave, avec paralysie du côté gauche, le surprit en pleine visite de son district à la campagne. C’était au milieu de la nuit, il appela au secours et écrivit deux lignes au missionnaire le plus rapproché, qui se trouvait être M. Brotte. Celui-ci, prévenu à midi, était auprès du malade le soir même. Voyant qu’il n’y avait qu’une demi-paralysie, sans danger immédiat de mort, M. Brotte s’occupa aussitôt de trouver une litière, pour transporter M. Beraud à Sui-fou, dans sa résidence, tout près de la procure. Là, il serait plus facile de lui donner tous les soins réclamés par son état. Le transport s’effectua sans trop de difficulté. Le malade resta près d’un mois sans pouvoir se lever ; puis les forces lui revinrent peu à peu. Dès qu’il se sentit mieux, il commença à faire quelques pas, soutenu par un domestique, et à marcher seul avec une béquille. Enfin, il remonta au saint autel pour dire la messe, d’abord le dimanche, et ensuite tous les jours. La langue cependant demeurait si embarrassée, qu’on avait peine à comprendre ce qu’il disait.

    M. Beraud ne pouvait plus tenir le poste difficile qu’il occupait, et tout récemment, un peu avant l’hiver qu’il redoutait beaucoup, je l’avais remplacé par M. Galibert, et lui avais permis de se retirer à l’hôpital du faubourg de l’ouest. Il y était soigné par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, et assisté par M. Moutot, dont la résidence est attenante à l’hôpital.

    Le 8 novembre, une troisième attaque le terrassa. Pendant la journée, rien n’avait fait prévoir un pareil coup ; au contraire, le malade avait paru plus alerte et plus gai que de coutume. Il était même venu en palanquin dîner à l’évêché, et l’après-midi, il avait visité les pauvres du faubourg, en compagnie de M. Galibert, son successeur. Le soir, à la tombée de la nuit, il avait donné la bénédiction du Saint-Sacrement dans la chapelle de l’hôpital, et fait ses exercices comme à l’ordinaire. À 9 heures du soir, son domestique, qui se présentait pour l’aider à se déshabiller et à se mettre au lit, le trouva étendu sur sa chaise longue, sans mouvement et sans connaissance. Vite, il courut chercher M. Moutot, qui ne put que lui administrer les derniers sacrements. Il revint cependant un peu à lui, et le matin, quand j’allai le voir, il semblait avoir repris un peu de connaissance. Il me serra la main à plusieurs reprises. Le 9 et le 10 novembre, il demeura dans le même état, mais la journée du 11 fut plus mauvaise, et, vers le soir, l’agonie commença. Enfin le 12, à 2 heures du matin, il rendit son âme à Dieu, assisté de MM. Moutot, Galibert, Fayolle, Jouve et Le Garrec, mis­sionnaire du Yu-nam, compagnon de M. Beraud à l’hôpital.

    Les chrétiens eurent la consolation de prier pendant deux jours auprès du cercueil ; le premier jour, à l’hôpital où il était mort ; le second, au faubourg du nord où était sa dernière paroisse. M. Moutot, mon provicaire, chanta la messe des funérailles le 15 novembre, et la dé-pouille mortelle du cher défunt fut transportée au cimetière des missionnaires situé à côté du séminaire, non loin de Sui-fou. Un service solennel fut chanté par les élèves du séminaire et la grand’messe célébrée par M. Galibert, en présence de dix confrères réunis pour donner au cher défunt un dernier témoignage de leur estime et de leur affection. Si l’on peut dire d’un missionnaire qu’il a été estimé de tout le monde, c’est bien du cher M.Beraud. Chose digne de remarque : M. Moutot, le plus ancien ami du défunt, qui l’avait reçu à son arrivée au Sémi-naire des Missions-Étrangères, qui l’avait aidé à dépouiller l’habit du siècle, pour revêtir l’habit ecclésiastique et être admis dans la société apostolique, s’est trouvé là pour l’aider à dépouiller entièrement le vieil homme et à revêtir le nouveau, afin d’être admis dans la société triomphante des apôtres.

     

    Voyons comment M. Beraud a mérité cet honneur et, pour cela, repassons rapidement sa carrière apostolique, longue de trente-quatre ans.

    C’est en 1872, vers la fin d’octobre, qu’il arriva au Su-tchuen méridional, avec M. Boisseau, qui l’a devancé dans la tombe depuis plus de dix ans. Pour lui, le travail d’acclimatation fut long et pénible. Déjà, à partir de Hang-keou, il dut quitter le steamer pour prendre une barque chinoise. En traversant les lacs du Fou-pe, il fut saisi par les fièvres paludéennes, qui ne le quittèrent plus jusqu’à Sui-fou. A son arrivée, Mgr Lepley, mon prédécesseur, qui manquait alors de missionnaires, fut bien contrarié et songea même à renvoyer le jeune missionnaire ; mais M. Boisseau, son compagnon, intercéda pour lui, attestant qu’il n’avait jamais été malade au Séminaire ; qu’il était, au contraire, l’un des plus forts du cours et ne tarderait pas à se remettre. Sa Grandeur, qui ne demandait pas mieux que d’ajouter foi à ce témoignage, garda heureusement M. Beraud, dont l’état s’améliora peu à peu. Les premières années, la maladie fit encore des retours offensifs, mais de plus en plus rares. Malgré sa santé un peu chancelante, il réussit dans tous les postes qu’il occupa : Kien-oui, O-mey, Kia-kiang, Hong-ya. Partout il se fit aimer et laissa un souvenir qui ne s’est point effacé.

    C’est lorsqu’il fut chargé du district de Hong-ya, qu’étant son voisin, j’appris à le mieux connaître et apprécier. Il venait me voir régulièrement et passait avec moi ses vacances d’été, n’ayant pas de résidence convenable dans son district. La fièvre, à cette époque, ne l’avait point encore quitté ; il n’en fut complètement débarrassé qu’en 1878, après son transfert à Pen-chan, dont le climat parut mieux lui convenir. Dès lors, il donna toute sa mesure. Chargé des deux sous-préfectures de Pen-chan et de Jen-cheou, il établit sa résidence entre ces deux villes, dans une ancienne chrétienté appelée Nien-keou. Cette station n’était pas réputée des plus commodes, à cause du caractère difficile et querelleur des chrétiens. M. Beraud réussit parfaitement à les gouverner et à se les attacher. Il ouvrit au christianisme la sous-préfecture de Jen-cheou qui était restée à peu près fermée jusque-là, et son district devint un des plus florissants du vicariat. Le nombre des chrétiens y augmenta rapidement et au bout de quelques années, il fallut le diviser. Pen-chan et Jen-cheou forment aujourd’hui deux beaux districts.

    De Nien-keou où il resta neuf ans, M. Beraud fut envoyé en 1886 à Kia-tin, où il ne fit que passer ; car, dès l’année suivante, en 1887, je l’appelai près de moi à Sui-fou, comme curé de la cathédrale. Il devait garder cette charge pendant près de vingt ans. Il commença par rebâtir la cathédrale telle qu’elle existe aujourd’hui. Si ce n’est pas une œuvre d’art, c’est un édifice convenable et bien suffisant pour nous. Après avoir construit l’église matérielle, il entreprit le perfectionnement de l’édifice spirituel.

    Sa juridiction s’étendait à l’intérieur de la ville et au faubourg du nord, qui était le quartier des pauvres. Il trouva, comme Notre-Seigneur, que ces derniers étaient plus près du royaume de Dieu et travailla, dès le principe, à leur conversion. Il acheta, en dehors des remparts, un immense terrain, où il construisit des maisons pour quelques familles indigentes qui lui paraissaient disposées à embrasser notre sainte religion. Son espoir ne fut point trompé et il eut, en peu de temps, un petit troupeau de fidèles. Les maisons, quoique modestes, sont convenables pour le pays, et surtout bien placées, pour permettre aux pauvres gens qui les habitent de chercher du travail en ville, d’y faire un petit commerce et de gagner ainsi leur vie. Lorsque toutes furent occupées, il en bâtit de nouvelles, et notre confrère se vit bientôt à la tête d’une cité de 400 âmes, qui était entourée de murs avec portes s’ouvrant le matin et se fermant le soir, à heures fixes.Cette cité est divisée en trois quartiers séparés les uns des autres : celui des mendiants, aveugles, estropiés, véritable assemblage de toutes les misères humaines ; celui des ouvriers, petits commerçants, colporteurs ; enfin celui des ménages pauvres ayant femmes et enfants. La colonie possède une chapelle où les chrétiens récitent les prières en commun ; une école pour l’instruction des enfants et des catéchumènes ; un hôpital pour les malades. Tout est pauvre et simple comme il convient à une telle population.

    M. Beraud aimait beaucoup l’œuvre qu’il avait créée, et quand, il y a six ans, il fallut diviser sa paroisse, devenue trop considérable, il abandonna volontiers la cathédrale et les riches de la ville, pour se consacrer tout entier à son hospice et à un certain nombre de chrétien­tés nouvelles, fondées par lui dans la campagne. Il réussissait aussi bien avec les païens qu’avec les chrétiens, et c’était un des grands « convertisseurs » de la mission. Pourquoi faut-il que Dieu nous l’ait enlevé dans la maturité de l’âge, alors qu’il pouvait faire encore de grandes œuvres !

     

    Maintenant, pour expliquer ses succès plus qu’ordinaires, disons un mot de ses qualités naturelles et surnaturelles. Il jouissait d’abord d’une excellente mémoire, qui lui fut très utile pour l’étude de la langue, car il la possédait si bien qu’en l’entendant parler, les Chinois se méprenaient sur son origine européenne. De plus, il connaissait admirablement les mœurs et les usages du pays, s’y pliait sans difficulté et le plus naturellement du monde. Doué d’un jugemnent sûr et d’un grand sens pratique, il ne fut jamais dupe des roueries chinoises. Il se plaisait dans la compagnie des indigènes, aimant à causer avec eux, à écouter leurs doléances, à apaiser leurs querelles, sans jamais s’impatienter. Les missionnaires, pour le plaisanter, lui disaient qu’il s’était naturalisé Chinois. On se fatigue aisément de vivre au milieu des indigènes et on éprouve le besoin de se voir entre confrères ; mais M. Beraud ne paraissait guère sentir ce besoin. Aimant d’abord surnaturellement les Chinois, il finissait par les trouver naturellement aimables. Ses chrétiens le payaient de retour ; car les hommes sont ainsi faits, qu’ils ne peuvent se défendre d’aimer celui qui les aime.

    Dans ses relations avec les confrères, il était sans la moindre malice, je dirai même d’une naïveté charmante. Il évitait toute raillerie, et s’abstenait des plaisanteries les plus innocentes pour ne pas faire de peine. Cependant il lui arrivait quelquefois de dire une grosse vérité à la façon des enfants terribles, mais avec tant de candeur et d’innocence, qu’il était difficile de s’en fâcher, voire même d’éprouver le moindre res­sentiment à son égard ; si bien qu’il était passé en proverbe parmi nous, que « seul M. Beraud pouvait tout dire à tout le monde sans blesser personne ». Sa compagnie était recherchée de tous. Sans talent supérieur, il avait néanmoins une instruction et une science théologique plus qu’ordinaire.

    Malgré sa bonté naturelle, il savait se montrer sévère à l’occasion. On l’a bien vu de temps en temps, surtout quand il s’agissait de réprimer un abus dans sa chère colonie de miséreux, dont il a été question plus haut.

    D’ailleurs, il connaissait trop bien les Chinois pour se fier entièrement à eux. Il n’ignorait pas qu’ils se laissent plus souvent guider par l’intérêt que par le cœur ; qu’ils sont habiles à dissimuler leurs vrais sentiments et à feindre ceux qu’ils n’ont pas, pour atteindre leur but. Il a été trompé plus rarement que d’autres, réputés plus avisés. Les affaires qu’il a gérées ont été généralement couronnées de succès, parce que, selon le précepte chinois « qu’il faut procéder en tout avec circonspection », M. Beraud n’était jamais pressé. Il savait parlementer longtemps avant de rien conclure, ce que notre vivacité française nous fait oublier souvent à notre détriment.

     

    Il me reste à dire un mot des vertus du cher défunt. En lui, tout était surnaturalisé par la foi, vivifié par la grâce. Sa bonté, sa charité et son zèle pour le salut des Chinois n’avaient d’autre mobile que la plus grande gloire de Dieu. Sa piété et sa régularité pouvaient servir de modèle à tous. S’il est vrai que, pour être parfait, il suffit à un prêtre de rester toute sa vie ce qu’il a été au séminaire, M. Beraud a pleinement réalisé cet idéal. Tel je l’ai vu arriver parmi nous, tel je l’ai vu vivre et mourir.

     

     

    • Numéro : 1137
    • Pays : Chine
    • Année : 1872