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Pierre BÉRARD (1863-1895)

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    Nous avons reçu, de Mandalay, la notice que voici, sur notre regretté confrère.

    « Ils sont aimés de Dieu ceux qui meurent jeunes », a dit un sage de l’antiquité. Cette parole est  vraie et belle. Mourir jeune, c’est emporter dans la tombe des illusions qu’une plus longue existence eût détruites ; c’est voir la longue chaîne des souffrances humaines prématurément brisée par la pitié divine qui donne, bien avant le soir, le salaire promis à l’ouvrier. Mais aussi, mourir jeune, dans la pleine maturité de l’intelligence, de la science et du talent, à l’heure même où l’on aurait pu rendre les plus grands services à ses semblables, c’est laisser à tous ceux qu’on a connus et aimés, des regrets plus amers et plus profonds. Tel a été le sort de M. Joachim­ Pierre-Antoine Bérard.

    Né à Valbonnais, dans l’Isère, le 15 février 1863, M. Bérard reçut une éducation éminemment chrétienne dans un petit séminaire pré­paratoire aux missions ; et, ses humanités terminées, ce qui semble l’avoir préoccupé beaucoup et longtemps, c’est l’étude de sa vocation. Il entra au Séminaire des Missions-Etrangères le 5 août 1890. Il avait enfin trouvé sa voie, et tel on le vit à Paris, tel il est resté depuis. C’était d’ailleurs un homme déjà formé, âgé de 27 ans. Il était diacre et avait terminé sa théologie ; il avait voyagé en Allemagne et en Suède ; il avait visité la Suisse et le nord de l’Italie en faisant des recherches historiques ; aucune branche de la science ne lui était étrangère. Ajoutez à cela une conversation des plus intéressantes, un caractère ouvert et franc, un peu trop franc même, auraient pu dire les gens du monde que la vérité blesse faci­lement. Mais, chez M. Bérard, une bonne pointe d’originalité faisait tout passer et tout oublier. On riait, et plus d’une fois les discussions qu’on avait avec lui se sont terminées comme au grand cours à Paris où il faisait un jour des objections contre une thèse de théologie. Battu sur tous les points, malgré une savante tactique, il se retira du champ de bataille, en disant de son adversaire : « Oh ! puisqu’il est « prêtre, il faut bien lui laisser le dernier Kyrie eleison. »

    Il n’était encore que diacre ; mais bientôt il reçut la prêtrise et fut envoyé en Birmanie septentrionale.

    M. Bérard arriva à Mandalay à la fin de décembre 1891 et, dès le mois de janvier, Mgr Simon l’envoya à Shwebo, pour qu’il s’y préparât, sous la direction de M. Herr, à  l’évangélisation des Birmans. Les voyages de sa jeunesse l’avaient habitué à tous les changements, et il avait acquis une grande facilité pour se faire à toutes les civili­sations, à tous les usages et coutumes des peuples ; aussi se « bir­manisa-t-il » rapidement.

    Il avait bien raison d’ailleurs de se façonner vite à son nouveau genre de vie, car deux mois à peine s’étaient écoulés, depuis son arrivée à Shwebo, que M. Lecomte mourut. Mgr Simon lui ordonna à nouveau de plier bagage et de se rendre à Myingyan, au mois de mars 1892. Là, M. Bérard se trouva seul, dans un immense district encore en formation, et, ce qui ne diminuait en rien les difficultés, il lui aurait fallu parler trois langues : l’anglais, le birman et le tamoul, et le Père était aussi novice dans l’une que dans les deux autres.

    Comme l’anglais pouvait lui rendre les services les plus immédiats, ce fut par là que M. Bérard commença son étude. Elle dut être opiniâtre si l’on en juge par les résultats. En un temps relativement très court, il parvint à écrire et à parler l’anglais avec élégance et correction. Il ne faudrait pas cependant croire qu’il y employât tous ses moments et toutes ses facultés, car il apprenait aussi le birman, et, nonobstant les longues courses nécessitées par l’administration de son district, il rebâtissait l’église de Myingyan sans demander un sou à la Mission.

    C’est là peut-être le fait qui prouve le mieux à quel point M. Bérard savait se faire aimer de tous ses chrétiens. Il n’avait qu’à parler pour obtenir ce dont il avait besoin, encore les donateurs se trouvaient-ils plus que récompensés d’avoir pu lui faire plaisir et lui rendre service.

    M. Bérard était à Myingyan, bâtissant, étudiant, catéchisant, lors­que, au mois d’avril 1894, il fut envoyé à Bhamo pour remplacer M. Duhand. Chargé à la fois de la population catholique de la ville et de la garnison, il déploya les mêmes qualités qu’à Myingyan et obtint les mêmes succès. Les Européens, assez nombreux dans cette place importante, ne tardèrent pas à apprécier la charité de leur nou­veau pasteur. Quant aux soldats, ils avaient pour lui toute la recon­naissance et l’affection que méritait son dévouement sans bornes. Pour eux, il avait converti en cercle la meilleure partie de sa maison, et les exercices du jour terminés, la salle s’emplissait de soldats qui lisaient, causaient, jouaient et se délassaient en attendant les fatigues du lendemain.

    Se faire tout à tous, donner tout ce qu’on possède, et en fin de compte, se dépenser tout entier soi-même, telle est la tâche du missionnaire à Bhamo. Qu’une épidémie vienne à sévir ; ce qui n’est pas rare, les hôpitaux se remplissent de soldats, pauvres Irlandais ou Ecossais qui, pour s’assurer le pain de chaque jour, ont vendu leur liberté, et vont mourir si loin du sol natal pour les intérêts d’une compagnie de marchands ! Alors le missionnaire qui n’est pas lui-même à l’abri du fléau, doit se faire le consolateur de tous, et rem­placer auprès de chacun la famille absente. Il doit adoucir l’heure suprême à l’âme des mourants qui souriront peut-être une dernière lois aux souvenirs évoqués de l’Ile des Saints. Tout cela, M. Bérard l’a fait avec un dévouement et une abnégation admirables.

    Cependant Bhamo ne fut pas longtemps assez vaste pour son zèle et il passa à Katha, poste tout nouveau. Confiant dans la parole du Maître qui a dit : « Demandez et vous obtiendrez », M. Bérard demanda et obtint là comme ailleurs. Une maison achetée par sous­cription et donnée à la Mission se transforma sous l’habile main du missionnaire en une jolie chapelle bientôt agrandie.

    Mais tous ces travaux causaient de grandes fatigues et demandaient bien des courses entre Bhamo et Katha. Il allait aussi visiter son confrère du Nord, M. Accarion. Maintes fois, il dut passer pieds nus au travers des rizières et des chemins inondés, et c’est peut-être là qu’il a contracté la terrible maladie qui l’a fauché si subitement.

    Le 22 mai, au soir, il sentit la première attaque de la dysenterie. Le lendemain, jour de l’Ascension, il ne put dire la messe. Cepen­dant rien d’alarmant ne se manifestait dans son état, et Mgr Usse, qui se trouvait alors en tournée pastorale à Bhamo, le quitta le 24, sans avoir même la pensée que sa maladie dût être fatale. Jusqu’au 1er juin, notre confrère ne voulut point quitter son poste ; mais alors n’ayant personne pour le soigner, il se fit conduire au Fort, où se trouvait déjà M. Accarion dans un état presque désespéré.

    Le docteur Poole et surtout M. Cabrol lui prodiguèrent les meil­leurs soins, et le 3 juin la diarrhée s’arrêta. Le 5, notre confrère allait bien mieux, lorsque le soir, vers 6 heures, au sortir d’un bain commandé par le médecin, la fièvre cérébrale se déclara. Bientôt le malade perdit connaissance et tomba dans une prostration complète. M. Cabrol avertit alors M. Accarion qui se traîna aussitôt jusqu’au lit de son compagnon.

    Pendant que M. Cabrol use de tous les moyens pour ranimer M. Bérard, M. Accarion est obligé de se remettre au lit. Un catho­lique court à la Mission et rapporte les saintes Huiles avec tout ce qui est nécessaire pour l’administration des derniers sacrements. Vers 9 h. 30, le cher malade reprend ses sens, et avec la pleine con­naissance de son état, se confesse à M. Accarion, et reçoit pieusement l’extrême-onction.

    Plusieurs fois il répète, au milieu de ses invocations : « Je suis heureux de pouvoir offrir « ma vie au bon Dieu, pour la Mission, mes confrères et mes amis. »

    À 11 heures, M. Bérard allait recevoir la récompense promise aux bons serviteurs, ayant encore sur les lèvres la pieuse invocation: « Saint Joseph, patron de la bonne mort, priez pour moi. »

    À la triste nouvelle, M. Couillaud accourut des villages du Nord, et déposa la dépouille mortelle du regretté confrère à côté de MM. Cadoux, Haillez et Jeanjot qui tous trois, comme M. Bérard, furent fauchés à la fleur de l’âge et dorment leur dernier sommeil là-haut, sur la montagne.

     

     

     

    • Numéro : 1967
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1891