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Amans BENOÎT (1866-1912)

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    M. Benoît naquit le 31 octobre 1866 à Entraygues, gros bourg du département de l’Aveyron. Il fut baptisé quatre jours après, le 4 novembre, et mis sous la protection de saint Amans, patron du diocèse de Rodez.

    Dès son jeune âge, les exemples de piété qu’il reçut de sa mère l’attirèrent vers le sacerdoce ; il hérita des qualités viriles de son père, qui remplissait les délicates fonctions d’huissier. Appelé très souvent par sa profession à faire de longues courses à travers la montagne, il prenait son fils en croupe sur son cheval : Amans pensait déjà à la vie apostolique.

    Il entra, à l’âge de 10 ans, au Petit Séminaire de Saint-Pierre-sous-Rodez. Il s’y montra élève pieux, intelligent, laborieux ; c’était aussi un bon camarade. Son vénéré supérieur, M. Mattet, disait à sa mère n’avoir jamais eu de reproches à lui adresser : bien rares sont les élèves qui obtiennent pareil éloge.

    Le 5 septembre 1884, sa rhétorique terminée, M. Benoît entra au Séminaire des Missions-Étrangères, où il passa 5 ans ; il y gagna la confiance et les sympathies de tous.

     

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    Il fut ordonné prêtre le 7 juillet 1889 et dirigé sur la Cochinchine Occidentale. Il arrivait à Saïgon au mois de septembre. A Cai Mong, le jeune Missionnaire s’initie aux secrets de la langue annamite et se forme à la vie d’apôtre sous la direction du regretté M. Gernot. En 1890, il entre à l’Institution Taberd, que les missionnaires dirigeaient à cette époque, et y reste quelques mois.

    Après un séjour de moins de deux années au Séminaire Saint-Joseph, à Saïgon, il est nommé à Tân An, chrétienté du district de My Tho, alors administrée par M. Moulins.

    M. Moulins est resté célèbre dans toute la Cochinchine par la douceur de son caractère, son affectueuse politesse et sa philosophie débonnaire, que rien ne pouvait troubler. M. Benoît faisait avec lui un contraste frappant : rien d’étonnant qu’il y eût, entre eux deux, quelques divergences de vues, ne blessant en aucune façon la charité fraternelle, mais qui, pourtant, décidèrent M. Moulins à donner à son vicaire la plus entière liberté et à le laisser voler de ses propres ailes.

    Le poste de Tân An se ressentait, à tout point de vue, d’avoir été longtemps privé de missionnaire. Tout y était à faire ou à refaire : l’église, bâtie sur un terrain mouvant, s’écroulait; la paillote servant d’école tombait de vétusté ; pas de presbytère, pas de dépendances pour loger le personnel du missionnaire. Au point de vue spirituel, la situation n’était guère meilleure : peu de ferveur et même pas toujours très bon esprit chez les chrétiens, surtout dans quelques famil­les riches.

    M. Benoît, jeune, plein de zèle et de courage, se mit à l’œuvre, s’occupant non seulement de Tân An, mais encore de cinq autres chrétientés, d’importance moindre, assez éloignées les unes des autres. Ne pouvant suffire à la besogne, il demanda et obtint, en 1894, comme vicaire, le Père Viên, son ancien dirigé, qui devait, pendant vingt années, partager ses travaux.

    Voici avec quelle touchante simplicité il nous parle du cher disparu « L’affection que j’avais, dit-il, pour le père de mon âme ne fit qu’augmenter à mesure que je le connaissais davantage : j’admirais sa science, sa grande fermeté, la sûreté de son jugement et de ses conseils. Durant une année, nous mîmes en commun notre pauvreté, habitant ensemble l’étroite sacristie attenante à l’église en ruines. Puis, je ne sais où, le Père Benoît glana quelques piastres. Il construisit alors une église, et, adossée à elle, une petite habitation. La pénurie des ressources ne nous permit jamais de terminer ces travaux. Il bâtit également une école et un orphelinat.

    « Les gens qui ne vivaient pas habituellement avec le Père pouvaient le juger très froid, sévère, dur pour les autres. Mais, à vrai dire, il n’était exigeant que pour lui-même, payant toujours de sa personne, dépensant son argent et ses forces pour faire le bien et soulager les misères d’autrui. A Tân An, pendant deux ans, il ne voulut pas se décharger sur moi de l’administration des petites chrétientés ; nous nous y rendions chacun à notre tour. Que de traits admirables de sa charité je pourrais raconter ! Que d’orphelins, de vieillards abandonnés il recueillit, que de malheureux déchus il releva !

    « Le Père Benoît s’acquittait exactement de tous ses devoirs : je ne l’ai jamais vu, malgré tous ses travaux, passer une seule journée sans lire quelques auteurs de théologie ou de spiritualité, sans faire fidèlement tous ses exercices de piété. Il ne perdait jamais un instant et, entre ses diverses occupations, aimait à réciter le chapelet. »

    Aucun de ceux qui ont connu M. Benoît qui ne le reconnaisse dans ces lignes : tel il fut pendant son séjour à Tân An, tel il fut durant toute sa vie.

     

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    Au commencement de 1897, M. Benoît eut un instant de joyeuses espérances : il pensa fonder à Moc Hoa, dans la Plaine des Joncs, au nord de Tân An, une nouvelle chrétienté. Hélas ! l’espoir ne devait pas se réaliser. Des obstacles multiples refroidirent le zèle de nombreux catéchumènes, et l’hostilité de l’élément païen arrêta bien des conquêtes. Le Missionnaire eut même à subir des vexations de toutes sortes ; son église fut incendiée. Une enquête qui fut entreprise n’amena pas la découverte des coupables.

    Ce fut à ce moment que M. Benoît eut à subir la plus douloureuse épreuve du prêtre. Pour arrêter un zèle qui ne faiblissait pas, ses ennemis essayèrent de le diffamer. Le missionnaire intenta un procès au journal qui s’était fait le propagateur de ces faux bruits : il obtint sur ce point satisfaction complète.

    Plein de confiance, il aurait voulu pousser plus loin le procès et obtenir des dommages et intérêts pour tout ce qu’il avait souffert, lors de ses tentatives d’évangélisation à Moc Hoa. C’était une grosse affaire qui aurait nécessité bien des démarches et pris beaucoup de temps. Mgr Dépierre ne voulut pas l’engager et il plaça M. Benoît à la tête d’un nouveau district très vaste, qui comprenait les chrétientés de Tra Vinh, Giông Rum, Cha Va, Câu Ngang, Cai Dôi et quelques autres petits postes. Quelque pénible que fût pour lui ce devoir, il obéit. Ce fut dans ce nouveau district qu’il ressentit les premières atteintes de la maladie. La sacristie, qui servait, à Cha Va, de résidence au missionnaire, était plutôt malsaine ; il voulut construire un presbytère convenable ; il commença à le bâtir, mais il ne put l’achever.

    Au milieu de l’année 1900, il dut faire un séjour de plusieurs semaines à l’infirmerie de Saïgon. Déjà le médecin n’avait plus d’espoir. Désireux de travailler encore à la gloire de Dieu et au salut des âmes, M. Benoît eut l’idée de demander dix années de vie par l’intercession des Bienheureux Martyrs de la Société des Missions-Étrangères et des Vénérables Gilles Delamotte, Cuenot, Luu, qui n’avaient pas été compris dans le dernier décret de béatification. Le Séminaire fit une neuvaine à cette intention.

    Deux jours avant qu’elle fût terminée, le malade n’avait encore senti aucune amélioration, et il envoyait à ses chrétiens ce télégramme : « Je meurs content; adieu à tous ! » La nuit qui suivit, il y eut un mieux sensible : « Il me semble que je ressuscite», dit-il au confrère qui le veillait. C’était vraiment une résurrection. Au matin il but du lait, alors que, depuis une semaine, son estomac ne pouvait supporter même un, peu d’eau froide, et, le dernier jour de la neuvaine, il prenait quelques aliments solides. Le médecin ne comprit rien à cette amélioration subite ; il conseilla à M. Benoît de partir pour l’Europe : « Un séjour au pays natal assurerait, disait-il, une complète gué­rison. »

     

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    Le Père passa en France 18 mois. En octobre 1901, il était de retour à Cha Va, complètement rétabli et rempli d’un nouveau zèle. De suite, il se mit à prêcher le jubilé, semant la parole de Dieu avec un grand profit pour les âmes.

    Il montra à Cha Va un vrai talent d’organisateur, en essayant d’assurer au district les ressources nécessaires à sa vitalité. Il fit défricher la brousse, utiliser plus industrieusement quelques terrains, restreignit certaines dépenses, centralisa les petits revenus particuliers de chaque poste. Il put de la sorte doter Tra Vinh et Cai Dôi d’une église digne du culte, Cha Va, Tra Vinh et Câu Ngang d’un presbytère.

    Les travaux matériels n’absorbaient pas tout son temps ; il mit tout son cœur à faire de la chrétienté de Cha Va, sa résidence habituelle, un foyer de vie vraiment chrétienne. A cette fin, il prêchait souvent, d’ordinaire assez longuement, et, toutefois, sans jamais fatiguer ses auditeurs : « Nous voudrions, disaient ses chrétiens, que les sermons du Père fussent plus longs encore, tant ce qu’il nous dit est clair, pratique, allant droit au cœur. » Païens et chrétiens étaient émerveillés de sa connaissance de la langue annamite.

    Dieu seul sait tout le bien qu’il fit au confessionnal, où, tous les jours, il passait plusieurs heures. En 1910, il entendit 7.000 confessions, et le district ne comptait pas 850 chrétiens. Fréquentes aussi étaient les communions. Plus de 100 chrétiens recevaient tous les dimanches, et même quelques-uns d’entre eux tous les jours, la sainte Eucharistie.

    Les enfants étaient l’objet de sa prédilection. Depuis l’admission à la communion des tout petits, il faisait régulièrement deux catéchismes par jour, et pas une semaine ne se passait sans que quelques-uns ne s’approchassent de la Table sainte.

    Connaissant sa charité, bien des gens frappaient à sa porte : l’accueil, très rude, ne les décourageait pas, car ils connaissaient le cœur généreux du prêtre. Ils ne se retiraient pas sans avoir reçu quelques secours en argent ou en vivres.

    Il faisait aux joueurs, aux buveurs, aux paresseux, une guerre impitoyable. Aussitôt que l’un d’entre eux était signalé à M. Benoît, celui-ci l’appelait chez lui. Par quelques paroles brèves, cinglantes comme des coups de fouet, le Père essayait de faire sentir au coupable la grandeur de sa faute. La réflexion ramenait souvent l’enfant prodigue, même quand il avait quitté le presbytère en faisant claquer les portes derrière lui. Combien de pécheurs qui, sans ces vertes semonces, se seraient perdus, et sont devenus par elles de très bons chrétiens.

    On le voyait souvent aussi au chevet des malades. D’octobre en décembre 1911, sévit dans la région de Cha Va une cruelle épidémie de choléra. Plusieurs païens, abandonnés de tous, furent recueillis par le Missionnaire, et s’il ne réussit pas à les guérir tous, du moins, il eut la consolation d’en baptiser un grand nombre. Au milieu de décembre, il passa 3 jours et 3 nuits à soigner des cholériques, quoique pris lui-même par la fièvre et souffrant de violentes douleurs d’entrailles.

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    La santé du cher Missionnaire était de plus en plus chancelante ; il essayait, pourtant, de le dissimuler, et Mgr Mossard le désigna, à cette époque, comme membre de la commission chargée de composer un catéchisme commun à toute l’Indo-Chine. Mais lui ne se faisait pas illusion sur son état. En effet, à la clôture de la retraite, s’étant rendu avec ses confrères au tombeau de Mgr d’Adran et au cimetière voisin où reposent les Pères de la Mission :  « Voyez ! dit-il à un confrère qui était avec lui, les Pères Clair, Tranier, Favier, tous trois missionnaires de Cha Va, sont couchés ici côte à côte ; la fosse voisine est pour un autre de Cha Va. » — « C’est donc pour moi ? » lui dit son confrère, alors malade, et qui avait été, lui aussi, missionnaire à Cha Va. — « Non, lui répondit-il, mais pour moi. »

    Le lendemain, au retour du Père, les chrétiens virent qu’il était très fatigué, ce qui ne l’empêcha pas, d’ailleurs, de s’asseoir aussitôt au confessionnal pour entendre une cinquan-taine de confessions ; les jours qui suivirent, il vaqua à ses occupations ordinaires. Le 18 janvier, pris de vertige en célébrant la sainte messe, il comprit que son état était grave et il partit à Tra Vinh consulter un médecin. Le 19, ayant reçu une dépêche de Mgr Foulquier, vicaire apostolique de Birmanie Septentrionale et son ancien condisciple, M. Benoît adresse ce mot au Père Viên : « Je vais voir Mgr Foulquier à Saïgon, et j’en profiterai pour me reposer quelques jours ; car, depuis la retraite, la fièvre ne m’a pas quitté. »

    À Saïgon, l’excellent docteur Angier, consulté, fit soigner le malade à sa clinique. Il diagnostiqua une typho-malaria et il assura que, s’il ne survenait pas de complications, le Père Benoît serait dans trois semaines hors de danger. Le Père était persuadé que cette maladie était la dernière. Aux confrères qui essayaient de lui donner quelque espoir, il répondait : « Non, je ne me relèverai pas : cette fois c’est bien fini. » Il devenait de plus en plus difficile à soigner, et les bonnes Religieuses devaient user de toute leur diplomatie de gardes-malades expérimentées pour réussir à lui faire absorber remèdes ou aliments. La faiblesse augmentant, le pauvre malade fut souvent en proie au délire. A ses moments de lucidité, il se reprochait de ne pouvoir plus penser ni à sa mère, ni à Dieu. « Je souffre, disait-il aussi parfois, comme si j’étais plongé dans un gouffre de feu ! » Très vives, en effet, devaient être ses douleurs pour que lui, si dur à son propre corps, poussât des cris et des plaintes. On l’entendait souvent répéter à haute voix cette prière : « Jésus, Marie, Joseph, je vous en supplie, aidez-moi à bien mourir »

    Les trois semaines écoulées, le Docteur, qui jusque-là avait encore espéré le sauver, craignit des complications du côté du système nerveux. Aussitôt, le confesseur du Père lui proposa les derniers sacrements : « Vous y consentez maintenant ! dit-il au prêtre qui l’administrait ; vous croyez enfin à ma mort ? » Il se confessa, reçut le saint Viatique ; il avait alors une pleine connaissance et il se soumit entièrement à la volonté de Dieu. Bientôt il fut atteint d’une congestion cérébrale, il divagua alors presque continuellement. Le 28 février, l’agonie commençait ; elle fut terrible. « Jamais nous n’avons vu pareillement souffrir », disaient le Docteur et les gardes-malades. Le 29 février, M. Benoît expirait : l’âme de notre cher Confrère avait paru devant son Créateur.

    Une dépêche apprit aux chrétiens de Cha Va que leur pasteur les avait quittés pour un monde meilleur. Cette nouvelle, bien que depuis longtemps attendue, les plongea dans la consternation. Pendant tout le temps que dura la maladie, ils se réunissaient plusieurs fois le jour à l’église, et, quelquefois bien avant dans la nuit, on récitait pour lui le chapelet. Très grande était, en effet, l’affection des fidèles pour lui, à tel point que des notables avaient versé de l’argent pour avoir chaque jour et plusieurs fois par jour de ses nouvelles. Apprenant sa mort, ils vinrent en larmes demander à Monseigneur la permission d’emporter à leurs frais le corps du Père, pour l’ensevelir dans leur église et le posséder ainsi toujours au milieu d’eux. Mais, vu les formalités sans nombre à remplir, Sa Grandeur ne put accéder à leur désir. Le 2 mars, après des funérailles imposantes présidées par Mgr Mossard, le corps de M. Benoît fut déposé au tombeau d’Adran, dans cette fosse que lui-même avait désignée pour être sa dernière demeure.

    C’est là, au milieu de ses confrères dans l’apostolat, que repose le vaillant Missionnaire, mort âgé de 45 ans, après vingt-deux ans de rude labeur en Cochinchine. Ferme dans ses idées, d’un franc-parler qui ne connaissait ni détours, ni diplomatie, capable cependant d’écouter un bon conseil, de se plier devant une bonne raison, voire même de reconnaître ses torts, homme tout d’une pièce : tel était M. Benoît. D’autre part, ceux qui l’ont connu dans l’intimité, qui ont été appelés à vivre avec lui, ne cessent de dire sa générosité, son bon cœur, son dévouement, son inaltérable amitié. Missionnaires, prêtres indigènes et chrétiens, tous s’accordent à déclarer qu’il fut un excellent missionnaire.

     

     

    • Numéro : 1844
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1889