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Jean-Marie BELLIOT (1848-1934)

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    Le 24 octobre 1934, notre bon vieux doyen allait recevoir du Maître la récompense d’une longue vie toute à son service. Jean-Marie Belliot est né sur les confins de la Bretagne, à la Chapelle-des-Marais dans le diocèse de Nantes, le 4 avril 1848, deux mois après la première restauration de la République.

     

    Jean-Marie était le second garçon d’une famille de six enfants. De ses trois sœurs l’une est morte religieuse de la Providence et son cadet qu’il aimait tant pour l’avoir tenu sur les Fonts-Baptismaux, remplit actuellement à Nantes la charge d’aumônier de la Maison Saint-Joseph. Où trouver, sinon dans ces vocations, preuve plus évidente de la foi profonde qui régnait dans la famille Belliot et de la pratique qu’on y observait des vertus chrétiennes ?

     

    Sur les années que Jean-Marie passa au petit séminaire nous n’avons aucun détail. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il montrait pour les sciences exactes des dispositions exceptionnelles. Souventes fois, lorsqu’il remuait la poussière de ses souvenirs, M. Belliot aimait à conter comme quoi il s’était permis de pousser, certain jour, une « bonne colle » à son professeur de mathématiques et l’avait mené à quia. Il eût pu, grâce à ces dispositions, disait-il, se faire une jolie place au soleil ; mais la vie de missionnaire avait pour lui des attraits encore plus puissants. Aussi, renonçant aux plus belles espérances, il entra au grand séminaire de Nantes pour y étudier dans la paix sa vocation. Il le quitta après son ordination au sous-diaconat et, sûr de l’appel de Dieu, entra au Séminaire des Missions-Étrangères. Le 18 septembre 1874, il reçut l’onction sacerdotale et sa destination pour le Sutchuen méridional. Il s’embarquait à la fin de cette même année, et après un interminable voyage arrivait sain et sauf dans sa Mission.

     

    Son séjour, hélas, n’y devait être que de courte durée. Doué d’une nature ardente, ne demandant qu’à se dépenser, le jeune missionnaire se ménagea si peu qu’au bout de quelques années s’imposait pour lui la dure nécessité d’un retour en France. Il quittait le Sutchuen pour n’y plus revenir. Sa première expérience du climat ne l’y encourageait guère. Les circonstances l’ayant contraint à une longue escale à Singapore lors de son passage en route pour la France, il se trouva ainsi à même de faire ample connaissance avec ses confrères de Malaisie et, persuadé que sa santé s’accommoderait mieux de ce climat tropical, il demanda et obtint, en 1888, son admission dans la Mission de Malacca.

     

    La langue mandarine ne lui fut plus, dès lors, d’aucune utilité au milieu d’une population originaire des provinces côtières du sud de la Chine. Les gens du Kouangtong et du Hokkien possèdent, en effet, des dialectes à eux spéciaux ; aussi notre bon M. Belliot se vit-il dans la pénible nécessité de refaire ses études sinologiques et de s’assimiler des mots qui se chantaient sur un tout autre ton que celui qu’il avait appris au Sutchuen quatorze ans auparavant.

     

    Ce ne fut pas là un mince travail, mais les progrès qu’il fit sous la direction de M. Galmel, alors en charge de l’église des SS. Pierre et Paul, à Singapore, furent suffisamment rapides pour qu’à bref délai on lui pût confier le poste de Bukit Timah situé dans l’île à 10 milles de la ville. Pendant quarante-six années que M. Belliot se dépensa dans cette paroisse, ce fut corps et âme qu’il se donna à ses chrétiens, sans jamais regarder à sa peine. Un bon nombre étaient propriétaires de petits jardins groupés autour de l’église et, par conséquent d’une administration facile. Aussi notre vieux doyen connaissait-il chacun par ses noms et prénoms et possédait parfaitement la généalogie parfois merveilleusement compliquée de toutes les familles. Tel un patriarche de la genèse il restait, alors que tout autour de lui, les gens et les choses, changeaient et passaient. Nombreux ceux qu’il vit venir et disparaître, qu’il encouragea dans les fatigues du chemin et conduisit sains et saufs jusqu’à l’étape dernière.

     

    Ses enfants spirituels peuvent dire le grand soin qu’il prenait d’eux, le zèle avec lequel il les tenait en garde, les protégeait contre les tigres dévorants toujours à l’affût. C’est qu’en effet le progrès, tel qu’on l’entend trop souvent, n’avait pas de plus irréconciliable ennemi que le curé de Bukit Timah. Le grand ancêtre de 48 était devenu un réactionnaire à tout crins qui vilipendait le dit progrès avec des accents aussi pittoresques que convaincus.

     

    Le temps, hélas, où Bukit Timah vivait sans histoire, entouré du mystère de la forêt, ignorant le reste du monde comme il en était ignoré, ce temps graduellement entrait dans les arcanes de la préhistoire. Les autos, de celles d’il y a trente ans qui dévoraient une dizaine de mille à l’heure, quand toutefois quelque embarras gastrique ne les stoppait point dès le deuxième, les autos firent leur apparition sur la route qui traversait l’Arcadie de M. Belliot. Elles n’éveillèrent tout d’abord en lui qu’un intérêt très discret. Mais rapidement elles devinrent aussi nombreuses que bruyantes et puis, pour comble de misère, un beau jour, sur la voie ferrée fraîchement construite roulèrent à grand bruit les premiers trains courant vers Johore.

     

    Aussitôt, le vigilant. Pasteur se rendit compte du trouble qu’allait jeter dans la vie simple et tranquille de ses ouailles ces nouveaux moyens de locomotion. Par leur rapidité ils suppri-maient les distances et leurs bas prix offriraient désormais à ses chrétiens toute facilité de s’évader de l’honnête vie campagnarde pour se risquer dans l’atmosphère moins que saine de la grande ville. Sans plus tarder, il sonna l’alarme. Que de fois avons-nous entendu le bon M. Belliot gémir sur la corruption des temps nouveaux, déplorer la mauvaise influence qu’exer-çaient sur son troupeau les attractions de la ville, le cinéma plus particulièrement. Et, quand chaque dimanche, il descendait, le soir, à Singapore, faire sa visite aux confrères, il laissait parler son cœur, les mettant en garde contre « les périls du jour ». Certes non, M. Belliot n’aimait pas plus qu’il n’admirait toutes ces merveilleuses inventions dont, à son avis, le diable surtout tirait profit. Une certaine partie d’exagération mise à part, il n’avait pas tort. Mais, disons-le tout de suite, le diable ne fit pas, à Bukit Timah tout le mal qu’il rêvait ; le Pasteur du lieu le tenait à l’œil et priait. Il arrivait souvent qu’un jeune confrère, un vieux parfois — ils se valent — osât malignement contredire ou émit quelque doute sur les théories chères à notre doyen. L’effet était instantané : M. Belliot se levait, comme poussé par un ressort et, par des arguments innombrables et irréfutables foudroyait l’adversaire. Les : « Bravo, M. Belliot » éclataient à la ronde. Alors, promenant de l’est à l’ouest ses petits yeux malins, le tribun apaisé, se rasseyait et tranquillement rallumait sa pipe que la chaleur du discours avait éteinte.

     

    Que n’avons-nous une régie en Malaisie ! c’est toute une fortune qu’elle eût faite avec notre cher M. Belliot. Combien d’allumettes n’a-t-il pas frottées pour se brûler les doigts alors qu’il prêtait l’oreille ou répondait à un contradicteur malicieux ! C’était par douzaines qu’après chaque séance elles jonchaient le sol autour de lui.

     

    Nous l’aimions bien, notre vieux doyen, lui qui savait si bien mettre l’entrain et la gaîté dans nos réunions. Les ans s’ajoutaient aux ans et tous s’accordaient sur ce point que notre confrère oubliait de vieillir, il était resté le petit homme sec, alerte, tout en nerfs, au chef couronné de cheveux blancs, à la barbe jaunie par la fumée des multiples pipes quotidiennes. Vint 1924, date mémorable pour tous, pour le curé de Bukit Timah d’abord, pour sa famille spirituelle et ses confrères venus nombreux à Singapore pour la retraite annuelle. On fêta les cinquante ans de prêtrise du bon M. Belliot. Diacre et sous-diacre l’assistèrent à l’autel, ce qui le troublait bien un peu, faute d’habitude. Tout alla bien jusqu’après l’« Ite Missa est », moment où le jubilaire, immobile au milieu de l’autel se demandait anxieusement que dire ou que faire. —   « Donnez la bénédiction », lui souffla le cérémoniaire. — « Sit Nomen Domini benedictum », entonna pontificalement M. Belliot. Sans broncher, les confrères répondirent ; et ils firent bien. ils n’auraient eu garde de ne pas mettre en pratique la recommandation maintes fois répétée de leur vénéré professeur de liturgie

     

    « Quand on commet une faute, il faut la commettre jusqu’au bout. Ça se voit moins, n’est-ce pas ? même ça ne se voit pas du tout.» Dire que dans l’assistance il n’y eut ce jour là rien que des aveugles qui ne virent goutte à ce léger accroc fait aux rubriques serait certainement bien osé. Si, cependant, il y en eut un ; l’auteur du délit, vous l’avez deviné.

     

    Depuis lors, rares furent les événements qui troublèrent les dernières années de M. Belliot. Le plus notable fut l’arrivée des Vierges chinoises que le brigandage et le bolchévisme avaient chassées de leur patrie. Bukit Timah leur semblait un refuge assuré. Erreur, elles ne faisaient en y venant que sauter de la poêle à frire pour tomber dans le feu, car, au dire de M. Belliot, les autos les écrasaient sur le chemin par demi-douzaines. Il convenait d’obvier à pareil état de choses. Sur le terrain de l’église, loin de tout danger pour le corps et l’âme, M. Belliot bâtit pour ces Vierges un petit couvent où elles purent désormais vaquer en paix à la prière et à leurs occupations quotidiennes. Telle fut sa dernière bonne œuvre.

     

    Le 19 septembre 1934, les cloches de l’église de Bukit Timah se mettaient en branle à nouveau pour annoncer à tous les noces de diamant du vénéré patriarche. Il ne fut pas possible, cette fois, à notre cher confrère de monter à l’autel. Assis du côté de l’évangile, il assista, avec son sourire et son calme habituel, à la messe d’actions de grâces que chanta pour lui son « pays », M. Dérédec.

     

    À partir de ce jour, la santé de notre bon M. Belliot déclina sensiblement et, le 24, octobre, sans souffrances apparentes et sans maladie, il s’éteignit doucement, laissant à tous ceux qui l’approchèrent jusqu’à la fin, l’exemple d’une résignation parfaite à la volonté de Dieu et d’une confiance tranquille en sa miséricordieuse bonté. L’Archange Raphaël, protecteur de ceux qui voyagent, vint prendre charge de l’âme de notre vénéré doyen pour l’accompagner et la conduire au Paradis.

     

    Telle fut la vie toute si simple aux yeux des hommes de M. Jean-Marie Belliot qui nous quitta à quatre-vingt-six ans d’âge, dont soixante années de service dans l’armée missionnaire. Il marcha’ droit son chemin, sans bruit, toujours content et n’ayant d’autre volonté que faire pour l’amour de Dieu tout le bien qui s’offrirait à lui. Euge, serve bone et fidelis…

     

    • Numéro : 1228
    • Pays : Chine
    • Année : 1874