Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

François BELLEVILLE (1860-1912)

Add this

    Dans la journée du 8 juillet, arrivait, comme un coup de foudre, aux Confrères de la Mission du Tonkin Méridional, la nouvelle du décès de leur cher évêque. Après quelques semaines d’une indisposition dont rien ne faisait prévoir la gravité, Sa Grandeur succombait à un accès de fièvre pernicieuse.

    François Belleville vint au monde le 14 janvier 1860, à Chavanod, diocèse d’Annecy (Haute-Savoie), au sein d’une famille aisée, mais plus riche encore du trésor de la foi. Ses pieux parents, voués à toutes les bonnes œuvres du pays s’adonnèrent tout entiers à l’éducation des sept enfants que Dieu leur avait donnés en récompense, le Seigneur en choisit deux pour le service de ses autels : François, d’abord missionnaire, puis évêque du Tonkin Méridional ; et Auguste, aujourd’hui curé de l’importante paroisse de Chilly. François fut l’enfant de prédilection. Ses heureuses dispositions, son intelligence précoce faisaient la joie du foyer. Le curé de la paroisse, vieillard à la foi simple et profonde, en fut lui-même frappé ; reconnaissant ces premiers symptômes de l’appel du Seigneur, il s’appliqua avec soin à seconder les mouvements de la grâce.

    C’est ainsi qu’à l’âge de 10 ans, François quitta le sanctuaire familial pour entrer au Petit Séminaire de Mélan. Là, le nouveau train de vie révéla en lui les vertus qui devaient faire l’ornement et la valeur de toute son existence, une piété vive, un grand amour du travail et une soumission absolue à la règle. Utilisant avec soin les dons que la nature lui avait largement départis, il conquit dès le début le premier rang, pour s’y maintenir jusqu’à la fin de ses classes. Les jeunes séminaristes, d’ailleurs, ne manquaient pas, parmi leurs devanciers, de modèles capables d’enflammer leur zèle : l’un d’eux fut le Bienheureux Jaccard, dont les vertus et le triomphe nourrissaient les cœurs des pures leçons de la charité poussée jusqu’à l’héroïsme.

    L’âme généreuse de François Belleville ne demeura point insensible à ces heureuses influences, et nul doute qu’il n’entendit dès lors la voix de Dieu l’appelant au rude apostolat des Missions.

    Toutefois, rien ne transpira de cette orientation nouvelle qu’il prévoyait et désirait, et, en 1880, nous le trouvons au Grand Séminaire d’Annecy. Dans ce pieux asile, le jeune séminariste est vraiment dans son élément. Les études théologiques ont déjà pour lui cet attrait qui sera comme la caractéristique de toute sa vie. Ennemi du superficiel, il veut creuser toutes les questions ; aussi se livre-t-il à l’étude de la Somme de saint Thomas, dont il fait ses délices. C’est là qu’il puisera cette science théologique profonde que nous lui avons connue. Son cœur y trouve aussi un aliment substantiel, bien capable de développer sa piété franche et profonde. Cependant, l’appel à l’apostolat lointain, loin de s’affaiblir avec le temps et la réflexion, devient de plus en plus pressant. Après deux ans, la volonté de Dieu lui apparaît clairement ; désormais toute hésitation serait une lâcheté ; sans plus tarder, il demande à son évêque, qui était alors Mgr Isoard, la permission de quitter le diocèse pour entrer au Séminaire des Missions-Étrangères.

    Sa Grandeur se rendait fréquemment au Grand Séminaire, pour présider aux examens et aux thèses des aspirants au sacerdoce et pour s’enquérir de leur piété. M. Belleville n’avait pas passé inaperçu ; aussi, dans l’espoir de conserver au diocèse un sujet si plein d’espérances, le Prélat oppose un refus énergique. Cependant, devant les instances réitérées du jeune lévite, Sa Grandeur, craignant de contrecarrer les desseins de la Providence, le laisse partir en lui donnant sa plus tendre bénédiction. Nous avons pu juger, lors de notre séjour à Annecy, en 1894-1895, du souvenir délicieux que M. Belleville avait laissé dans l’âme du saint évêque : il s’établit, d’ailleurs, entre Sa Grandeur et le missionnaire une correspondance suivie, qui ne finira qu’avec la mort du vénéré prélat.

    Au comble de ses vœux, M. Belleville arrive à Paris vers la fin du mois d’août 1882. Le Séminaire de la rue du Bac vit la suite de ce travail de formation intellectuelle et morale, poursuivi déjà avec tant de fruits à Mélan et à Annecy. Chacune des ordinations, en l’associant aux pouvoirs divins du seul et unique Prêtre, l’embrasait d’un zèle nouveau pour unir sa vie à celle de son divin Chef, et ce fut avec les sentiments de l’amour le plus ardent qu’il reçut l’onction sacerdotale, le 6 juillet 1884. Il lui restait à compléter son sacrifice, en ajoutant à la Victime de sa première Messe l’offrande des plus saintes et plus douces affections. Dans un rapide voyage, il prit congé de ses bons parents et de ses nombreux amis, dirigeant leurs’ yeux pleins de larmes vers le ciel, où luit pour le chrétien militant et souffrant la douce étoile de l’espérance. Et après avoir prié une dernière fois au tombeau de son saint Patron, le grand Apôtre du Chablais, il s’en alla, plein de l’irrésistible énergie de la foi, combattre au beau champ de bataille du Tonkin Méridional, qui était désormais sa patrie. Là-bas, les vieux combattants, sous la conduite d’un grand capitaine, Mgr Croc, luttaient sans relâche, implorant, de France un renfort qui se faisait attendre ; aussi, grande fut la joie, lorsque le jeune Confrère arriva à Xâ Doai, le 8 novembre 1884.

     

    *

    *  *

     

    Après quelques jours d’effusion et de repos, au sein de la communauté de Xâ Doai, M. Belleville est envoyé à Van Phan, pour l’étude de la langue, des mœurs et coutumes annamites. Désireux de se rendre utile le plus vite possible et de soulager ses confrères qui succombaient à la besogne, il se livre à l’étude avec une telle ardeur qu’en moins de quatre mois il peut donner son premier sermon. Triomphant des grandes difficultés qu’offre à l’Européen la langue annamite, avec la diversité de ses intonations et les modulations accentuées, variant à l’infini pour chaque mot, il arriva en peu de temps à parler avec une rare clarté et même avec distinction. Il n’eut pas à regretter son ardeur pour l’étude, car les événements qui allaient se précipiter ne lui en fourniraient plus guère le loisir.

    Il serait trop long, et hors de notre but, de narrer les tragiques événements de 1885-1886, dans lesquels faillirent sombrer toutes les Missions de l’Annam. Durant les grandes persécutions des règnes de Minh-Mang, Thieû-Tri, Tu-Duc, les catholiques d’Annam, fidèles aux recommandations de l’Apôtre, avaient tout supporté, la mort, l’exil, la prison, les tortures, la privation de leurs biens, sans jamais opposer la moindre résistance, car ces persécuteurs représentaient l’autorité légitime. Toute autre était la situation en 1884. Infidèle aux traités avec la France, le roi Ham-Nghi avait pris la fuite et cherché un refuge dans les forêts de la province du Quang Binh, accompagné de son régent favori, Tôn Thât Thuyêt, ce farouche ennemi du Christ. Un édit avait été lancé à la population fidèle — lisez : païenne —prescrivant l’extermination des chrétiens, comme alliés de la France. Cette lutte fratricide fut menée sans merci ; le sang coula par torrent dans toute l’étendue de l’Annam. Comme il n’y avait plus d’autorité légitime pour endiguer ce flot dévastateur, les Supérieurs des Missions, dans la crainte de voir tout anéantir, durent conseiller la résis­tance.

    Au commencement d’octobre 1885, M. Belleville était à Lac Son, province de Ha-Tinh, tout entier aux devoirs de son ministère, quand il reçut de M. Aguesse, chef de district, ce laconique billet : « Voici les rebelles ! Retraite prudente sur la communauté de Ké Nhim ; car, à Lac Son, nos forces sont insuffisantes pour résister. » Le Missionnaire quitta avec regret sa chrétienté, et comme la route mandarine n’était pas sûre, il dut longer le bord de la mer en passant par Vinh Phutoc, Hôi Yên, Mi Hoa et Thu Chi.

    Dans cette dernière localité, il apprit que M. Aguesse, jugeant la position de Ké Nhim trop dangereuse, vu sa proximité de la citadelle de Ha Tinh, déjà tombée aux mains des rebelles, l’avait abandonnée pour porter le centre de la résistance à Trung Nghia, près du port de Cua Sot. C’est là qu’eut lieu la concentration. Avec sa petite troupe très aguerrie, M. Belleville fut un précieux auxiliaire pour M. Aguesse. Grâce à leur héroïque dévouement, les deux Missionnaires réussirent à sauver du désastre plusieurs chrétientés, des plus populeuses du district. Malgré cela, que de ruines ! Dans une lettre, datée de 1886, et adressée à Mgr Isoard, le jeune Missionnaire fait ainsi le bilan de la situation du Vicariat du Tonkin Méridional : « Deux missionnaires, les RR. PP. Sâtre et Gras, et trois prêtres indigènes tués : 30 à 35 catéchistes et 4.000 chrétiens massacrés : les trois quarts des églises et maisons de chrétiens incendiées ; près de 40.000 chrétiens sans abri ! Que Dieu nous vienne en aide ! » Puis il fait la part des pertes du district du Ha Tinh : « Pour la partie nord du district, 47 églises brûlées, sur 67 ; deux fermes et un couvent brûlés : 300 chrétiens massacrés, dont 120 pour la seule paroisse de Hoî Yên, trop éloignée pour que le secours des Missionnaires y fût efficace. Pour la partie sud, appelée Dinh Câu : 12 églises brûlées, sur 12 ; 1.500 chrétiens massacrés sur 2.000. »

    Comme on le voit, les chrétientés du Dinh Câu, éloignées du missionnaire et perdues au milieu des païens, étaient presque anéanties. Dès la première accalmie, M. Belleville reçut la mission de relever ces ruines et de rapatrier les quelques chrétiens survivants, réfugiés à Huong Phuong. Le Missionnaire, se rendant à Ky Anh, son nouveau poste, rencontra sur sa route un enfant chrétien d’une dizaine d’années ; il le questionna sur sa famille :

    — « Et tes parents, où sont-ils ? »

    — « Morts. »

    — « Comment, morts ? Et ton père ? »

    — « Décapité. »

    — « Et ta mère ? »

    — « Décapitée. »

    — « Et ton frère aîné ? »

    — « Décapité aussi. »

    — « Et ton jeune frère ? »

    — « Noyé. »

    — « Et ton oncle et ta tante ? »

    — « Mon oncle décapité, ma tante noyée. »

    Ce triste refrain, M. Belleville devait l’entendre plus d’une fois. Partout, en effet, les chrétiens avaient été pillés et massacrés, et il dut d’abord demander l’hospitalité à une famille païenne.

    C’est dans une salle de trois mètres de long sur deux de large, qu’il célébra les fêtes de Pâques de l’année 1886. « Je n’ai pas manqué de chanter l’Exultet, écrit-il ; car, malgré la pierre dont on avait scellé notre tombeau, nous voulions ressusciter. » C’est aussi dans cet humble sanctuaire qu’il célébra, avec toute la solennité possible, le mois de la glorieuse Reine qui a écrasé la tête du serpent, et qui, chaque jour encore, renverse son empire dans le monde.

     

    *

    *  *

     

    Cependant la situation n’était guère rassurante. Les rebelles campaient encore à Voï, au nord, et à Xuân Son, au sud-ouest. Bientôt, il fallut creuser des fossés, élever quelques remparts pour se mettre à l’abri, et faire des sorties continuelles pour tenir les rebelles à l’écart. Pendant qu’il s’occupait à élever une résidence provisoire, il sollicitait partout des aumônes pour construire des abris à ses infor­tunés chrétiens.

    Il fallait aussi reconstruire des églises. Dans une lettre adressée à un de ses anciens maîtres de Mélan, il écrivait : « Des 12 églises du Dinh Câu, je suis en train de relever la première, qui sort de ses cendres. Sortir de ses cendres est bien le mot, puisqu’elle est faite avec les débris des différentes églises incendiées : c’est vous dire qu’elle sera loin d’égaler le sanctuaire de la Visitation d’Annecy. »

    Au milieu de ces épreuves et angoisses, qui étaient devenues, dit-il, « le pain quotidien des ouvriers du Tonkin Méridional », Dieu lui ménagea plusieurs consolations. Ce fut, d’abord, la conversion de quatre chefs pirates, pris les armes à la main et condamnés à mort. Dans une visite qu’il leur fit, M. Belleville leur montra l’abîme où ils allaient tomber : touchés par la grâce, ils s’abandonnent entre ses mains, se préparent avec ferveur à recevoir la grâce du baptême, et font volontiers le sacrifice de leur vie en expiation de leurs fautes. Cet effet touchant de la miséricorde de Dieu pour les pécheurs inonda d’une sainte joie l’âme du zélé missionnaire. Plus tard, ce fut le retour de quelques apostats et la conversion de tout un village rebelle, qui augmenta considérablement son troupeau.

    Dans cette même année, M. Belleville procurait à ses chrétiens la grande grâce du Jubilé, dont les fruits de salut furent abondants. « Nos ­chrétiens du Dinh Câu, écrit-il, qui n’ont pas lavé leurs péchés dans le sang, l’an dernier, les ont lavés, cette année, à l’anniversaire, dans les eaux de la pénitence. » Enfin, au bout de deux ans, le jeune Missionnaire avait reconstitué ces chrétientés et réussi à faire de cette partie du district, encerclée au milieu des païens, une véritable oasis.

    En 1888, M. Belleville prenait la direction du district de Ha Tinh, devenu vacant par la nomination de M. Aguesse à la charge de ­supérieur du Petit Séminaire. Composé alors de 7 paroisses, le district comptait une population de 7.000 à 8.000 chrétiens. Une partie des ruines amoncelées par la rébellion avaient été relevées ; mais le bien qui restait à faire était immense, et eût suffi à absorber l’activité de plusieurs missionnaires. C’est dans ce nouveau champ que M. Belleville va dépenser son zèle d’apôtre.

    Après avoir pris connaissance de quelques abus qui s’étaient glissés parmi le personnel de la Maison de Dieu, il lance une petite circulaire aux prêtres indigènes du district, pour exiger des catéchistes la stricte observation des règlements ; puis il les exhorte à veiller avec soin à l’instruction des fidèles. Parcourant ensuite chaque chrétienté, il prêche, catéchise, confesse ; ces trois mots disent, en résumé, la vie du missionnaire pendant les deux années qu’il y passa. Le district fut vraiment remué ; de nombreuses conversions dans la région de Trai Lê et de Son Huy vinrent récompenser son zèle. On le sait, M. Belleville demandait beaucoup à ses collaborateurs ; mais ceux-ci le secondaient avec joie, comme le soldat oublie sa fatigue pour suivre dans la mêlée le chef qui l’entraîne et l’électrise de son exemple.

    Avant la rébellion de 1885, le district du Ha Tinh possédait un couvent de religieuses, dites Amantes de la Croix. Obligées de se disperser, elles avaient cherché un refuge chez diverses familles chrétiennes. En des circonstances si défavorables, la règle avait dû fléchir sur certains points et la ferveur s’en était un peu ressentie. Pour les ranimer dans l’esprit de leur vocation, M. Belleville leur donna plusieurs retraites et ne cessa de leur prodiguer ses conseils. On ne sera plus étonné, que dès son élévation à l’épiscopat, il se soit préoccupé du sort des religieuses et ait chargé un de ses missionnaires de cette œuvre, obscure peut-être aux yeux des hommes, mais très précieuse devant Dieu.

    Le soin donné aux âmes ne lui faisait point négliger le temporel, et il sut, avec une rare sagesse, administrer les ressources qui lui furent confiées.

    *

    *  *

     

    Au début de l’année 1890, M. Belleville, donné comme auxiliaire à M. Tessier, supérieur du Grand Séminaire, quittait le district de Ha Tinh. Dans une lettre adressée à son évêque, au sujet de sa nomination, il écrit : « Je suis loin, Monseigneur, de mériter la confiance que vous voulez bien me témoigner ; mais je réussirai, s’il suffit de l’amour que je porte à ces jeunes gens pour réussir. » Ces paroles ­ne demeurèrent pas vaines ; il réussit à merveille, dans cette œuvre capitale de la formation des aspirants au sacerdoce ; il réussit, parce qu’il les aima et se donna à eux tout entier.

    Si l’on excepte le court intérim pendant lequel il remplaça, à la tête du Petit Séminaire, M. Aguesse, retenu au loin par la maladie, M. Belleville a passé 13 années au Grand Séminaire : ce sont les meilleures de cette vie si bien remplie. Le jeune professeur fut travailleur infatigable, et sa robuste constitution lui permit de porter longtemps un fardeau écrasant. En 1895, la maladie ayant contraint M. Tessier à partir pour le Sanatorium de Hong-Kong, il assuma toute la besogne, demeurant seul, pendant quelques années, à la tête de l’établissement. Outre les deux classes du matin et du soir, consacrées à la théologie, il professait encore les cours de Liturgie et d’Ecriture sainte.

    Son zèle eut recours à tous les moyens, pour faire de ses séminaristes des prêtres instruits et vertueux. Son enseignement était lucide et sûr. Une science théologique éminente, jointe à une profonde connaissance de la langue annamite, lui permit de rendre accessibles à toutes les intelligences les questions les plus ardues. Toutefois, ce long travail d’élaboration a exigé des efforts que seules pourront apprécier les nombreuses générations de prêtres qui en ont recueilli les fruits.

    La formation spirituelle le préoccupait bien plus encore que l’enseignement ; car la science sans la vertu n’est qu’une vaine source d’orgueil. Dans les fréquentes instructions qu’il leur donnait, soit dans le cours de l’année, soit à l’époque des retraites, la générosité de sa foi débordait en des accents convaincus, bien propres à remuer ces jeunes âmes et à les enflammer et leur faire, apprécier la sainteté de leur état.

    Le supérieur, d’ailleurs, par la pratique d’une longue obéissance, avait appris à commander, et rarement il fut contraint de sévir ; son autorité, ferme et éclairée, inclinait à la soumission. Sous une main aussi habile, le Séminaire contracta l’habitude d’une régularité toute monastique, qui demeure toujours et produit les plus heureux résultats.

    M. Belleville avait, en outre, un véritable talent pour la prédication. Mgr Pineau ne l’ignorait pas, et plusieurs fois, il lui confia le soin de prêcher les retraites des prêtres indigènes et des catéchistes. Sa parole, toujours simple, remuait profondément les âmes. Il n’était pas homme à diminuer ou à voiler les vérités évangéliques ; il lui semblait, au contraire, que le prêtre, chargé de faire entendre à ses fidèles les grandes vérités du salut, de la mort, du jugement et de l’enfer, ne se les prêche jamais assez à lui-même.

     

    *

    *  *

     

    La carrière de l’enseignement paraissait devoir être celle de toute sa vie, quand, en 1903, il fut envoyé évangéliser le district du Ngan Ca.

    Cette mutation le rendit tout heureux. Souffrant, en effet, depuis quelques années, d’une affection à la gorge, il espérait que l’activité et la vie au grand air lui apporteraient quelque amélioration.

    Le nouveau district comprenait 5 paroisses, et s’étendait, tout le long du Grand Fleuve, des portes de Vinh jusqu’aux confins du Laos. Si on en excepte les deux paroisses de Qui Chinh et de Van Lôc, le reste du champ confié à ses soins ne comptait qu’une population catholique très clairsemée, et disséminée au milieu d’immenses régions encore toutes païennes. Dans ces conditions peu favorables, privé durant longtemps de pasteur, le district du Ngan Ca n’était pas fervent. M. Belleville s’y attacha d’autant plus, brûlant de réchauffer, de l’ardeur de sa foi, ces pauvres âmes attiédies. En dépit de son affection à la gorge, en dépit d’une santé qui devenait chancelante, il reprit avec l’entrain des premières années, les rudes travaux du ministère pastoral.

    A part les mois des grandes chaleurs qu’il passait à sa résidence, il parcourut sans discontinuer toutes ses chrétientés. Bien rares sont celles qui n’ont pas entendu sa parole apostolique. Non content de prêcher, d’entendre les confessions, il passait une partie de la nuit à catéchiser les fidèles. Un confrère, témoin de ses travaux, ne pouvait cacher son admiration devant les industries et les efforts de son zèle, et comme il l’invitait à se ménager, en se déchargeant sur ses catéchistes d’une partie de son travail, il répondit : « Tout zélés qu’ils soient, les catéchistes n’ont pas reçu, comme le prêtre, la grâce pour enseigner et toucher les cœurs. »

    Convaincu que l’ignorance des esprits, bien plus que la dépravation des mœurs, paralysait la religion au cœur de ses ouailles, il s’attacha surtout à instruire. Ayant fait l’achat du Catéchisme en Images de la Bonne Presse, il expliquait, un à un, devant les tableaux exposés, les principaux points de la doctrine. Cette méthode obtint des succès prodigieux : nombreuses furent les brebis égarées qui revinrent au bercail ; nombreux furent les païens qui ouvrirent les yeux à la lumière. Sans compter une foule de familles, qui vinrent s’ajouter aux chrétientés déjà fondées de Dang Xa, Ngu Phuc, les villages de Trang Bau et de Ngoc Thôn lui doivent, après Dieu, de connaître la vraie foi.

    Le Jubilé de 1905 fut une nouvelle occasion d’exciter ses chrétiens a une ferveur plus grande, et une lettre, adressée à son évêque, nous le montre très heureux des résultats.

    En même temps, toujours avec l’autorisation du supérieur, il s’occupait de transférer le chef-lieu du district. La chrétienté de Bôt Da comptait alors une vingtaine de familles, converties au catholicisme depuis une dizaine d’années. Perdues au milieu d’un immense village païen, qui les opprimait à merci, ces quelques familles ne ressemblaient guère, sous le rapport de la charité fraternelle, aux chrétiens de la primitive Eglise : les querelles, par suite d’ivrognerie et de larcin, y étaient de tous les jours. M. Belleville estima que le salut de cette chrétienté réclamait la présence d’un missionnaire, et, comme sa position sur le Grand Fleuve en faisait un point central pour rayonner dans le district, il y transféra sa résidence. Un autre motif guidait M. Belleville : il pensait qu’un heureux coup de filet permettrait, dans un bref délai, la fondation d’une nouvelle paroisse sur la rive gauche du Sông Ca. Si ses espérances ne se sont pas complètement réalisées, ce transfert a, du moins, permis de raffermir la chrétienté de Bôt Da.

    Au prix de multiples efforts, et sans s’inquiéter des récriminations d’un certain notable catholique, mécontent de perdre une situation avantageuse, il arriva, par une plus sage administration, à tripler les revenus du district.

     

    *

    *  *

     

    Tant de fatigues finissent par triompher des santés les plus affermies. Le changement de régime, d’ailleurs, loin d’atténuer le mal de gorge, l’aggravait de plus en plus, et, au milieu de 1907, M. Belleville dut demander à son Evêque la permission de se rendre au Sanatorium, pour réparer ses forces, et, aussi, ajoutait-il, « penser un peu au salut de son âme, après avoir si longtemps travaillé an salut des autres ».

    Il arrivait à Hong-Kong dans les premiers jours de novembre. Son séjour y fut plus long qu’il ne l’avait d’abord prévu ; mais ce repos fut loin d’être inutile à la Mission. Mgr Pineau désirait depuis longtemps voir retracer la vie des Bienheureux Martyrs du Tonkin Méridional : M. Belleville était tout désigné pour mener à bien ce travail qui lui fut confié.

    On pourra peut-être s’étonner que la composition de cet ouvrage ait coûté à son auteur plus d’une année de labeur ; mais un confrère de la Mission, alors à Hong-Kong, nous a révélé le secret de ces lenteurs. Résolu à faire œuvre d’historien impartial et véridique, il compulsa d’abord tous les documents, et, comme certains points restaient obscurs, il ne craignit pas d’écrire au Procureur de la Société à Rome pour obtenir des renseignements plus précis. Et alors, avec toute la vénération et la fierté du fils de famille, qui vient de constater l’authenticité des titres les plus glorieux de sa lignée, il composa le récit ries vertus et des combats des glorieux confesseurs de la foi. Loin de nous la prétention de le croire sans défauts : écrit loin de sa mission, sans réviseur, il renferme des redites, des locutions peu harmonieuses. L’auteur s’en rendait compte, et, dès son retour, il demanda à une personne expérimentée de corriger son ouvrage.

    M. Belleville était de retour à Xâ Doai vers la fin de juin de l’année 1910. Sa santé était assez bien rétablie ; mais son mal de gorge avait résisté à tous les traitements. Il reçut alors sa destination pour le grand et lointain district du Binh Chinh. Il ne fit qu’y passer : au début de l’année 1911, il apprenait que la confiance du Saint-Père le nommait vicaire apostolique du Tonkin Méridional, avec le titre il d’évêque d’Amisus.

     

    *

    *  *

     

    Le nouvel élu revenait donc à Xâ Doai, où, par une retraite fervente, il se préparait à assumer les lourdes responsabilités de l’épiscopat. C’est le 4 juin 1911, en la fête de la Pentecôte, qu’il reçut l’onction des pontifes des mains du vénéré Mgr Gendreau, assisté de Mgr Allys et de Mgr Arellanos.

    Cet épiscopat faisait entrevoir les plus légitimes espérances. Bien préparé par les divers ministères qu’il avait remplis, doué d’une prudence consommée, Mgr Belleville dépassait à peine la cinquantaine. Mais les desseins de la Providence sont insondables ; et la Mission du Tonkin Méridional ne semble avoir connu, durant une année, son nouveau pasteur que pour apprécier la grandeur du sacrifice que le bon Dieu lui demanderait en le rappelant à Lui.

    Le premier acte du Prélat fut de se consacrer, lui et tout son troupeau, au Sacré-Cœur de Jésus, source de la Vie divine qui fait des chrétiens un même corps destiné à une éternité bienheureuse.

    Après avoir ainsi pris appui sur la Pierre angulaire, il tourna ses efforts vers l’édifice de son Eglise, pour la restaurer, l’entretenir et la développer en toutes ses parties. Sa première sollicitude fut pour le Grand Séminaire. Il souffrait à la vue des logements occupés par les professeurs et les élèves, et à la pensée qu’une misérable paillote servait d’abri à l’Hôte divin de nos tabernacles. Il était urgent de doter la Mission d’un établissement convenable ; mais comment le faire sans épuiser les ressources de la Propagation de la Foi et porter atteinte aux autres œuvres ? Dans un sentiment d’abandon en la divine Providence, il lance un chaleureux appel aux fidèles de son Vicariat, les exhortant, riches et pauvres, à verser leur obole en faveur d’une œuvre dont ils étaient les premiers bénéficiaires ; en retour, il promet de faire célébrer des messes aux intentions des donateurs. Cet appel fut entendu : des sommes assez importantes ont été recueillies, qui aideront son successeur à réaliser un projet si utile au bien commun.

    Au mois de juillet, Mgr Belleville prêchait, de concert avec M. Bélières, la retraite des catéchistes. Bientôt après, commencèrent les visites pastorales, que seules viendront interrompre les retraites aux missionnaires et prêtres indigènes, et un voyage pour assister au sacre de Mgr Bigollet.

    Plus éminemment que jamais, Mgr Belleville fut le bon pasteur qui se dépense sans compter au soin de son troupeau. Il prêchait chaque matin et les fidèles accouraient en foule à ses sermons. Après la confirmation, il y avait visite de l’église, inspection du tabernacle, des ornements, vases et linges sacrés, qu’il voulait de toute propreté. La soirée était occupée par les visites, la correspondance et l’audition des confessions ; ce n’est guère qu’après le repas du soir, qu’il goûtait un peu de repos, bientôt interrompu, d’ailleurs, pour prier et méditer les instructions du lendemain.

    Pendant le Carême, l’Evêque visita les districts de Nghê Yen et de Lang Truông, au Ngan Sâu. Le curé de la paroisse de Lang Truông, lui ayant fait le tableau des désordres qui régnaient dans une de ses chrétientés, désordres contre lesquels avaient échoué tous les efforts de son zèle, il ne prit plus de repos qu’il n’eût ramené dans la bonne voie ces brebis égarées. Son ardente charité éclata en paroles qui remuèrent les cœurs des plus endurcis.

    Après Pâques, il visitait les chrétientés du Dinh Câu, qu’il avait fait renaître lui-même des ruines entassées par les troubles de 1885 ; leur ferveur constante lui apporta les plus douces consolations.

     

    *

    *  *

     

    Dans la dernière quinzaine de mai, il rentrait à Xâ Doai, heureux, mais brisé de fatigues. Il avait, néanmoins, entrepris la préparation des travaux du futur Synode, lorsque, le 17 juin, se firent sentir les premières attaques de la fièvre. Peu accoutumé aux ménagements, il ne parut pas s’en préoccuper. Le 24 juin, on le vit encore au réfectoire, où il présida une petite fête des Missionnaires : ce devait être la dernière fois. Dès ce jour, eu effet, le vénéré malade, miné par une fièvre légère, mais continuelle, dut garder la chambre, où il continuait, malgré tout, à vaquer à ses occupations habituelles, recevant les visites, rédigeant sa correspondance.

    Rien ne faisait prévoir la gravité de son état, et les Confrères de son entourage qui lui prodiguaient leurs soins, étaient loin de s’attendre à un dénouement si rapproché. Cependant, comme la quinine, prise à haute dose, demeurait impuissante, on insista auprès de Monseigneur pour qu’il allât consulter le docteur français de Vinh. Eprouvant, en ce moment, une amélioration sensible, il ne crut pas devoir se rendre à ce désir. Cette accalmie dura peu, et, trois jours après, la fièvre reprenait avec une intensité plus grande que jamais. Le dimanche 7 juillet, Mgr Belleville put encore offrir le saint Sacrifice, mais avec beaucoup de fatigues ; rentré dans sa chambre, il prit un peu de nourriture et expédia même quelques affaires. Dans la soirée, un Confrère, lui faisant visite, crut remarquer quelques intervalles de délire ; effrayé, il s’empressa d’avertir le confesseur de Sa Grandeur, qui accourut au plus tôt. Dès son arrivée, ayant reconnu l’extrême gravité du cas — un accès de fièvre pernicieuse — il n’hésita pas un instant à proposer au malade les derniers sacrements et à l’exhorter à faire le sacrifice de sa vie. Monseigneur accepta avec reconnaissance ; il était temps : peu après, en effet, il s’endormait dans un profond coma et paraissait avoir perdu connaissance. Vers 10 h.3/4, pendant que les Confrères récitaient les prières des agonisants, notre cher Vicaire apostolique terminait sou pèlerinage ici-bas, et allait au Ciel, recevoir la récompense promise au bon et fidèle serviteur.

    Cette mort si soudaine, si inattendue pour tous, ne l’a point été pour le vénéré défunt ; il la prévoyait, en effet, comme nous l’attestent ses lettres à son frère Auguste ; et les 28 années de son apostolat au Tonkin n’en ont été que la préparation. Mgr Belleville fut toujours l’ouvrier vigilant ; loin de se laisser absorber par le labeur extérieur au point d’oublier l’approche du Maître, il travailla dès le début à faire fructifier ses talents, afin de pouvoir en présenter le double au jour de la reddition des comptes : c’est au poids des âmes qu’il a conquis sa couronne. Il aimait les âmes avec passion, et, pour les gagner à Jésus-Christ, il entreprit cette longue lutte qu’il mena avec tant d’ardeur. Il s’était fait, d’ailleurs, de toutes les vertus sacerdotales une armure invincible, et savait trouver en Dieu les énergies suaves et fortes, qui seules sont efficaces dans la guerre contre Satan.

    Un grand esprit de foi inspirait toutes ses pensées et guidait toutes ses actions. Quand, à l’aide de cette lumière, il avait reconnu dans une entreprise la gloire de Dieu et le salut des âmes, il ne se laissait rebuter ni par les difficultés, ni par les jugements des hommes ; mais il poursuivait son but avec constance, heureux d’y sacrifier son repos et les susceptibilités les plus légitimes de son âme si délicate.

    Sa fidélité aux exercices de piété était remarquable. Le matin, il faisait une longue oraison avant de célébrer la sainte messe ; le soir, outre la récitation du rosaire, qu’il n’omit jamais, il prolongeait ses prières, recommandant à Dieu toutes les œuvres de la Mission. Sans négliger les moyens humains, les recours à l’autorité, quand il les croyait nécessaires, il avait plus de confiance en la prière : c’est à coups de chapelets, par des neuvaines de messes pour les âmes du Purgatoire, qu’il attirait les bénédictions de Dieu sur ses entreprises, et écartait les malheurs prêts à fondre sur certaines de ses chrétientés.

    L’Eucharistie fut le centre de sa vie, car il y trouva Jésus, vérité absolue, seule Voie véritable et Source de vie pour toute âme qui le cherche aux lumières de la divine Sagesse. Les décrets du Pape sur la communion quotidienne et sur l’âge d’admission des enfants à la sainte Table, avaient vivement réjoui son âme de prêtre ; n’avait-il pas, d’ailleurs, pris pour devise la parole si touchante de Notre-Seigneur : Sinite parvulos venire ad me ?

    Enfin, Mgr Belleville fut un homme de devoir et un travailleur infatigable ; il a travaillé sans relâche jusqu’à sa mort.

    Les obsèques eurent lieu au milieu d’un concours considérable de missionnaires, de prêtres indigènes et de chrétiens, accourus pour rendre à leur premier pasteur un dernier témoignage de leur affection. Le Résident Français de la province et le Docteur de Vinh tinrent à y assister, pour prouver quelle part ils prenaient au deuil de la Mission.

    Sa dépouille mortelle repose dans la cathédrale de Xâ Doai, près de celle de N.N. SS. Masson, Gauthier et Croc, ses vénérés prédécesseurs.

     

     

     

     

    • Numéro : 1602
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1884