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Alphonse BELLANGER (1856-1882)

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    « Nous venons, écrivait Mgr Chausse, de faire une perte bien douloureuse dans la personne du cher P. Bellanger, décédé au Sanatorium de Hong-Kong, le 20 juin dernier... Sa mort a été aussi édifiante que sa vie avait été sainte ; il était tout plein du feu divin, et les quelques mois que je l’ai eu à mes côtés pendant sa maladie, m’ont fait voir tout ce qu’il y avait de ressources et de générosité dans cette belle âme. Partout où il était, il mettait de l’entrain par sa gaîté et la vivacité de son esprit. J’avais appris à l’aimer, comme tous ceux qui l’ont connu. Affable et soumis envers ses Confrères, il obéissait au moindre signe de ses Supérieurs. »

    C’est à M. Gérardin que Mgr de Capse a confié le soin de nous transmettre le récit de cette vie qui fut trop courte, hélas ! mais dont les détails sont si édifiants. Nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire in extenso cette intéressante notice :

     

    « En qualité d’ami et d’ancien voisin de district de notre cher défunt, permettez-moi de vous dire un mot sur cette carrière apostolique, subitement tranchée, alors que le besoin d’ouvriers se fait sentir chez nous d’une manière si pressante.

    « Ce fut dans les premiers jours de mars 1880, que nous prîmes ensemble le chemin de nos districts situés à plus de quatre-vingts lieues de Canton. A titre d’ancien Missionnaire, j’étais chargé de lui faire faire ses premières armes et de veiller sur ses premiers pas dans la vie de Missionnaire.

    « – Vous serez mon maître, me dit-il, je ne remuerai pas un doigt sans avoir pris préalablement votre avis. » Il tint parole pendant les douze mois qu’il passa dans son cher Lao-long. Nos résidences principales n’étaient éloignées que de quelques lieues, et nous pouvions nous voir assez souvent : je n’oublierai jamais les beaux jours que nous avons passés ensemble, sa joie en arrivant chez moi et son empressement à tirer son petit cahier de notes, où il inscrivait les difficultés qu’il avait rencontrées et les em­barras dans lesquels il s’était trouvé. Son district était de formation récente, et son prédécesseur, le P. Guillaume, y avait laissé deux belles chapelles qu’il avait construites dans l’espace de trois ans, au milieu de toutes sortes de difficultés. Il était donc tranquille de ce côté, et n’avait guère à s’occuper que de l’administration spiri­tuelle. Aussi, trois mois après son installation, il m’annonçait avec une joie indicible qu’il avait pu entendre les confessions, et qu’il ne s’en était pas trop mal tiré.

    « Mais, avec la connaissance de la langue, vint aussi une connais­sance plus approfondie de la chrétienté. Or, ces rudes montagnards, à la foi robuste, ne badinent pas lorsque les païens veulent leur barrer le chemin, et ils entendent fort bien faire respecter leurs convictions religieuses. C’est une population à part dans notre Mission, et partout ces gens se font redouter. Il fallait bien que mon pauvre petit voisin compensât sa petite taille par la grandeur de son courage, afin de contenir ses rudes paroissiens dans les limites de la prudence et de l’humilité chrétienne.

    «Il ne faillit pas à cette tâche difficile, et toujours il se montra inébranlable comme un roc. Lorsque la position était par trop pénible, il tournait la difficulté en employant le petit stratagème suivant dont nous étions convenus : « – Je suis nouveau dans la Mission, disait-il, « et je ne comprends pas très bien la langue, ni vos usages, allez voir le vieux de Vou-Ney « (c’était moi). Voici une lettre, vous lui exposerez notre difficulté, et nous ferons ce qu’il dira. » – De cette manière il put se garantir de bien des faux pas, qui sont inévitables pour tout nouveau Missionnaire. De fait, il réussit à arranger ainsi à l’amiable ces mille et mille diffi­cultés qui naissent continuellement sous nos pas, dans tout pays nouvellement converti.

    « Son œuvre de prédilection fut l’instruction des femmes caté­chumènes, et pour cela il ne recula pas même devant la modicité de ses ressources. Grâce à Dieu, ses efforts ne furent pas infruc­tueux. Les Missionnaires qui connaissent le pays Accas de notre Mission, savent par expérience combien cette œuvre est difficile, lorsque l’on manque d’une chrétienne assez instruite pour s’occuper un peu de ses compagnes, et, cependant, si la femme n’est pas chrétienne et chrétienne fervente, les enfants et toute la famille finissent par nous échapper.

    « Toutefois, si dans son administration il savait douter de lui-­même, il y eut un point sur lequel je ne pus jamais le faire douter suffisamment : je veux parler de ses forces physiques et de sa santé ! Hélas ! quel est le nouveau Missionnaire qui n’en est pas là plus ou moins ? Avec son zèle et ses jambes de vingt-cinq ans, les distances n’étaient rien pour lui ! Huit ou douze lieues chinoises (remarquez que la lieue chinoise vaut six bons kilomètres), lui paraissaient une bagatelle. Je l’en repris plusieurs fois, mais il oubliait facilement ses promesses et pensait s’excuser en disant : « – Les chaises coûtent cher ! j’aime mieux user « mes jambes que mes piastres, car mes œuvres sont là ! D’ailleurs, ces courses me font du « bien, et en France je voyageais tout autant, lorsque j’étais employé dans les Ponts et « chaussées.

    « Un jour du mois de janvier, par un temps froid et pluvieux, il se lança dans les montagnes et enjamba encore, selon son expres­sion, ses douze fortes lieues. A son retour, il vint se reposer chez moi, car, disait-il, il se trouvait un peu fatigué. Je fus effrayé de sa pâleur. Il avait néanmoins conservé tout son entrain, et je le soignai de mon mieux, pensant n’avoir à faire qu’à une fatigue passagère. Mais le troisième jour, je remarquai qu’après des accès de toux assez fréquents, il expectorait du sang en assez forte quantité. Alors, je lui parlai sérieusement, et lui fis une obligation de descendre immédiatement à Canton.

    « Il n’était que temps ! Notre docteur américain jugea son état très grave, et constata de graves lésions dans la poitrine et la région du coeur. De fait, deux mois après, Mgr Chausse m’écrivait que probablement je ne reverrais plus ici-bas mon pauvre petit ami, car il était à la dernière extrémité et venait de recevoir les derniers sacrements. Toutefois, contre toute attente, il se releva subitement et, grâce aux soins dévoués du P. Patriat, à qui Monseigneur l’avait confié, il était complètement rétabli quelques semaines après. Avec la santé il reprit aussi son entrain ordinaire, et le repos qui, cependant., lui était encore nécessaire, bientôt lui devint insup­portable. Il fit tant d’instances auprès de Monseigneur, que Sa Gran­deur, après avoir pris l’avis du médecin, consentit à l’envoyer dans un district très facile, situé sur les bords de la mer et d’un climat très sain.

    « Tout alla bien jusqu’au printemps de cette année. Il vint alors à Canton pour se reposer un peu. Il n’était pas malade, et rien ne faisait présager que sa fin fût si proche. Le jour de la Pentecôte, il se dit fatigué, et son état empira de telle manière, malgré les soins assidus du médecin, que Monseigneur crut devoir l’envoyer au Sanatorium de Hong-Kong vers les premiers jours de juin. Ce fut moi qui l’accompagnai dans ce voyage, mais j’étais sans inquié­tude comme tout le monde. Le supérieur de la maison ne fut pas de notre avis, et le docteur déclara, en effet, que le cœur était atteint gravement, et que notre cher malade pouvait succomber d’un instant à l’autre. Son état s’aggravant de jour en jour, le P. Patriat crut devoir l’avertir de se préparer au grand voyage : « Je vous remercie de cette bonne nouvelle ! lui « répondit-il. Désor­mais je n’offenserai donc plus le Bon Dieu ! »

    « Il reçut les derniers Sacrements avec une grande piété, et immédiatement après, il perdit connaissance pour ne plus la recou­vrer. Le 20 juin, à quatre heures du matin, il rendit sa belle âme à Dieu, entre les bras du bon P. Patriat.

    « Espérons que le Bon Dieu lui aura fait miséricorde et que main­tenant il prie pour cette belle  Mission de Canton pour laquelle il a sacrifié sa vie !  Fiant novissima mea horum similia ! »

    M.  Alphonse-Marie Bellanger était né le 26 avril 1856 à Mamers (diocèse du Mans). Entré au séminaire des Missions Étrangères le 18 octobre 1876, il fut ordonné prêtre le 20 septembre 1879 et partit le 26 novembre suivant pour le Kouang.-tong.

     

    • Numéro : 1446
    • Pays : Chine
    • Année : 1879