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Gustave BEHR (1882-1908)

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    Les vides extraordinaires faits dans notre mission par les mas­sacres de 1905 d’abord, par la maladie l’année suivante, étaient à peine comblés, que Dieu nous imposait un nouveau sacrifice. A la fin de mai 1908, un télégramme annonçait de Batang à S. G. Mgr Giraudeau la disparition subite de M. Behr. Parti dans la matinée du 26 mai pour faire une petite promenade aux environs de la ville, il renvoyait vers 11 heures les trois enfants, ses jeunes élèves, qui l’accompagnaient : la fuite de son mulet à travers la rivière et la plaine de Batang lui avait fait prendre ce parti. Il allait, disait-il, les rejoindre sous peu avant midi en descendant le long de la rivière et en passant le pont qui se trouve derrière la lamaserie, à environ un quart d’heure de la ville. C’est en effet ce que voulut faire notre confrère. Mais, contre son attente, le pont, en état de réparation, se trouvait être impraticable. On le vit arriver jusque-là et rebrousser chemin : il ne pouvait avoir qu’un but, c’était, en remontant la rivière sur un espace d’une demi-lieue, d’aller repasser, comme il l’avait fait pour venir, un petit pont qui se trouve en amont. On ne l’aperçut remonter que quelques centaines de pas, et depuis lors nul ne le revit. Ne le voyant pas de retour à l’heure fixée, les chrétiens aidés par les gens du prétoire se mirent à sa recherche, mais inutilement : ce ne fut qu’au bout de 9 jours qu’on repêcha son cadavre à une journée au sud de Batang dans les eaux du fleuve Bleu. Notre confrère M. Tintet, accouru en toute diligence de Yerkalo pour procéder avec le mandarin local à la reconnaissance du corps, constata certaines traces de contusions, d’une nature, paraît-il, plus que douteuse. Toutefois l’examen fait alors, pas plus que celui auquel procéda en juillet le docteur améri­cain Shilton, n’a permis de tirer aucune conclusion. Vu toutes les circonstances, il est difficile de croire à un attentat. Aussi, jusqu’à preuve du contraire, croyons-nous tous que notre jeune confrère s’est noyé en voulant passer la rivière à gué ou à la nage.

    M. Gustave Behr était né à Paris, le 9 juin 1882, d’une mère suisse et protestante, de passage alors dans cette ville. Confié presque aussitôt aux soins d’une bonne nourrice, habitant Châteauneuf-sur-Cher, dans les environs de Bourges, il y reçut le saint baptême. Il fit ses études chez les Pères Bénédictins de Delle dont il conserva le meilleur souvenir. Durant ses vacances, il ne put que rarement goûter les joies de la famille. Son père était mort. Sa mère tenait un petit commerce, à Moritzdorf dans les Grisons (Suisse). C’est elle qui avait ménagé l’entrée de son fils au collège des Bénédictins. Elle y venait par intervalles se rendre compte de ses progrès et lui adresser quelques conseils réconfortants. Aucun obstacle de sa part ne vint s’opposer à l’entrée de Gustave au Séminaire des Missions-Étrangères, le 11 septembre 1901 et, plus tard, le 25 avril 1906, à son départ pour le Thibet. Avant tout, femme de devoir et d’une piété solide, elle comprenait le mérite qu’il y a à tout quitter pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Avec de telles dispositions, sa prochaine conversion ne présente aucun doute, et son fils bien-aimé achèvera auprès de Dieu l’œuvre qui, dès ici-bas, fut sa principale préoccu­pation.

    Comme sa digne mère, M. Behr fut un homme de devoir et de règle. Il était doué d’une nature sensible qui le faisait compatir à tous les maux et lui attachait tous les cœurs : il se serait dépouillé pour secourir l’indigent. D’une humeur toujours joviale, il ne laissait jamais languir une conversation. Sa délicatesse de conscience était exquise, sa patience peu commune. Au-dessus de tout cet ensemble de qualités, planait une piété édifiante et exemplaire, avec une certaine nuance d’originalité qui lui donnait un cachet particulier. Comme consé­quence naturelle, un zèle ardent pour le salut des âmes achevait la physionomie de notre confrère. Tel je le connus à Yerkalo durant l’année qu’il y consacra à son apprentissage de la vie apostolique, tel il se retrouvait à Batang en septembre 1907 durant les quelques mois qu’il devait passer dans ce poste. Ses progrès dans l’étude de la langue ne furent pas bien rapides, car il n’était pas assez maître de son imagi­nation pour consacrer toujours à cette étude l’application suffisante. Malgré cela, il faisait preuve d’une grande bonne volonté. Et par ailleurs, comme il savait observer, interroger, se rendre compte de tout, il avait déjà acquis un véritable sens pratique. Aussi, dans les deux postes où  il n’a fait que passer, il avait gagné rapidement l’estime et l’affection des chrétiens. Sa mort prématurée a suscité de vifs regrets chez tous ceux qui le connaissaient. Dieu ne lui a pas donné de jouir de grands succès, mais ses bons sentiments, les vœux intimes de son cœur auront pesé dans la balance et lui auront valu la récompense. D’une grande délicatesse d’âme, il n’aura sans doute pas été pris à l’improviste. Puisse sa mort être pour sa famille, pour sa mère surtout, un coup de la suprême miséricorde !

    Puisse-t-elle être pour notre mission un gage de prospérité en nous ménageant au ciel un nouveau protecteur !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2873
    • Pays : Chine
    • Année : 1906