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Émile BÉCHET (1877-1929)

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    Un esprit observateur pourrait insinuer que les missionnaires normands, en ces dernières années, meurent en voyage ou d’accident. En 1927, M. Rondel, Normand, mourait en chemin de fer. En 1928, M. Mariette, Normand, était tué, presque sur le coup, par un madrier d’échafaudage. En 1929 enfin, M. Béchet, Normand, succombait au terme d’un voyage de dix heures en chaloupe à moteur.

    Emile-Victor Béchet naquit le 17 novembre 1877 à Vengeons, paroisse du diocèse de Coutances. Il n’est peut-être pas dans notre belle France de département plus riche en sites, et plus pittoresque en paysages, que ce département de la Manche dont le rivage est battu par la mer océane, pour parler ainsi que nos aïeux. Impossible de détailler ici la grâce de ses cités, ses plantureuses prairies, ses falaises, ses coteaux et ses grèves au sablé fin et blond. Ne citons que la merveille des merveilles de ce pays, le Mont Saint-Michel.

    Et c’est bien sur cette terre privilégiée que nous aimons à rencontrer le jeune Béchet. Ses parents, cultivateurs, ont besoin de lui pour garder les vaches, gauler les pommes, faucher la luzerne. Il grandit en pleine nature et s’y épanouit. Il sera de forte carrure et de membres musclés. L’école ne l’étiolera point en sa fleur de jeunesse, et de là viendra peut-être son « indiffé­rence intellectuelle » dont il gémira le premier plus tard. Est-ce au contact de la nature que s’éveilla en lui le désir du sacerdoce et la vocation missionnaire ? probablement : on ne vogue pas sur la mer en furie sans penser à Dieu, on ne respire pas le parfum des fleurs et l’air salubre des herbages sans évoquer le Créateur. Emile avait fait sa première communion selon toutes les bonnes coutumes chrétiennes et normandes, avant d’aider le père à tracer le sillon ou la mère à puiser l’eau du puits. Son curé le remarque-t-il comme plus assidu aux offices, plus charitable, et doté des qualités du vrai séminariste ? Nous croyons savoir qu’il entra toutefois assez tard au Collège de Saint-Lô, et qu’on le considérait comme une vocation tardive. Vocation d’ailleurs qui ne faisait que de s’affermir, puisqu’il entrait ensuite au Séminaire des Missions-Etrangères, où il recevait la prêtrise le 6 juin 1903. Le 5 août il s’embarquait pour la Mission de Siam.

     

    Peu après son arrivée il fut envoyé près de M. Rondel son compatriote alors résidant à Pachim. A cette époque, Pachim était d’accès difficile et poste de brousse. Il convenait au tempérament du nouveau missionnaire, et lui était par ailleurs propice pour l’étude des langues. De plus, les chrétiens n’étaient point nombreux, et laissaient des loisirs au pasteur. Dire que l’entente fut toujours parfaite entre le professeur et l’élève, dont l’un était lent d’ententement et l’autre vif de caractère et de compréhension, serait exagéré. Il y eut entre les deux Normands, de part et d’autre de menus coups de griffes, purement intellectuels, qui d’ailleurs lacéraient heureusement les jours monotones de la vie commune. Chacun tenait dur à son opinion, l’aîné tout autant que le cadet, et restait le plus longtemps possible sur ses positions. Puis l’ancien étudiant en droit prenait en pitié son vieil élève, et cédait. Ce n’étaient là que joûtes bénignes dont la charité n’avait rien à redouter. L’intrépide voyageur apostolique qu’était M. Rondel, pour dirimer toute controverse théologique et canonique, déroulait incidemment ses histoires de jadis, alors qu’en compagnie de M. Prodhomme il avait exploré le Laos. Sans vantardises,  il rappelait ses exploits, ses menus de chevreuil boucané, ses accès de fièvre des  bois, ses espérances déçues et ses rêves réalisés. Force était bien au nouveau missionnaire de baisser pavillon pour un instant, appelant de ses désirs le jour heureux où il réaliserait aussi de pareilles prouesses.

    Ce n’était point à Paklat, où il fut envoyé quelque temps après, qu’il devait trouver cette occasion. Paklat, petite chrétienté située sur le bord du fleuve qui traverse Bangkok, n’avait que des gens pacifiques, occupés soit à la pêche, soit au soin de leurs jardins d’aréquiers et de cocotiers. Le jeune missionnaire, tout en se perfectionnant dans la connaissance de la langue siamoise et de la langue chinoise, tout en étant fidèle à ses catéchismes, trouvait du temps libre. Il l’employa à la construction du presbytère. D’ailleurs, partout où il devait passer dans la suite, se révéleraient ­de plus en plus ses talents sinon d’architecte, ce qui serait beaucoup avancer, du moins d’entrepreneur de menuiserie, maçonnerie, peinture, etc.. Il lui fallait du travail annuel pour dépenser ses forces physiques. Peut-être présuma-t-il trop de sa vigueur : elle déclina vite sous ce climat tropical. Au bout de quelque temps il dut gagner Hongkong pour s’y refaire, tout en puisant dans une atmosphère sainte et recueillie de nouvelles énergies morales.

    De retour de Hongkong, M. Béchet fut envoyé à Nakhonxaisi comme socius, durant un certain temps, du missionnaire titulaire, puis comme chef du poste. D’esprit profondément chrétien, la population de Nakhonxaisi se distingue entre bien d’autres, au Siam, par sa fréquentation des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, par l’habitude de la prière en famille, par l’assistance régulière des enfants aux écoles catholiques. Celles-ci, comme bâtiments, laissaient à désirer. Le prédécesseur avait commencé la construction de l’école des filles, M. Béchet l’acheva et entreprit ensuite celle de l’école des garçons. La jeunesse scolaire de ce poste possède maintenant de spacieuses salles où maîtres et maîtresses dispensent tour à tour la science humaine et sacrée. Les bonnes écoles font les bonnes chrétientés : celles de Nakhonxaisi en ont déjà fourni des preuves.

    Toutefois ces travaux, qu’on pourrait appeler, de surérogation quand on pense aux multiples occupations spirituelles réclamées par les quinze cents chrétiens : catéchismes, confessions, prédications, etc... avaient encore une fois miné les forces de notre confrère. Des crachements de sang prouvèrent que l’état général laissait fort à désirer et qu’un retour en France s’imposait. L’air natal ne produisit pas le complet miracle escompté. Des amélio-rations notables se produisirent, qui permirent quelques voyages au missionnaire, entre autres, celui de Rome en 1925, et celui de Terre Sainte lors de son retour.

    Rentré dans sa Mission en 1925, il fut chargé de la chrétienté de Pakkhlongthalat et de son annexe Thakien. Si le spirituel dans ce poste laissait alors à désirer, que dire du matériel ! Tout était, sinon totalement à refaire, du moins à réparer : église, presbytère, etc... Notre confrère y dépensa ses nouvelles forces et les quelques aumônes recueillies en France lors de son récent séjour. Les chrétiens, témoins de sa bonne volonté, l’aidèrent sans doute de leurs oboles, mais sans la charité française envers le missionnaire, bien des travaux eussent été remis à plus tard. Ce fut en consolidant son clocher que, pris d’une syncope, il fit une chute qui causa une hémorragie interne. Venu à Bangkok pour consulter le docteur de la Mission, celui-ci le consigna pour un temps à l’hôpital Saint-Louis. Le cœur, de plus, donnait de sérieuses inquiétudes et réclamait des soins prolongés. Malgré tout, le missionnaire voulut reprendre le chemin de son poste. Quelques semaines s’écoulèrent, suivies d’une série de syncopes. Il n’y avait plus cette fois à hésiter, et, sur l’ordre de son Evêque, il quitta Pakkhlongthalat en mars 1929 pour Lamsai, où la présence d’un confrère pouvait, en cas d’accident, lui être d’un appréciable secours.

    Pour être impartial, disons que cette situation nouvelle ne lui agréait guère. Il eût voulu mourir là même où les signes précurseurs de son départ pour l’éternité s’étaient déjà manifestés. Son testament, écrit plus d’un mois avant sa mort, spécifie clairement que Pakkhlongthalat sera le lieu de sa sépulture, et qu’il désire reposer dans son église devant l’autel de la Sainte Vierge. Humainement parlant, il était impossible de prévoir qu’un pareil vœu serait réalisé sans que nulle autorité n’y concourût. Mais la Providence a parfois de ces interventions qui dépassent les vues humaines.

    Descendant en chaloupe à moteur le mardi 25 juin, de Lamsai, vers les huit heures du matin, M. Béchet, tout dispos, accompagné seulement de deux jeunes mécaniciens, se rendait à son ancien poste pour y régler certaines affaires et continuer ensuite son voyage vers Bangkok. Nul ne saura jamais ce qui se passa durant ce voyage, pas même les deux mécaniciens occupés à réparer leurs pannes de moteur à l’avant du bateau, alors que le missionnaire était seul à l’arrière. Après midi, M. Béchet, sans doute fatigué, avait demandé vivement à ses mécaniciens si l’on approchait de Pakkhlongthalat. Leur réponse fut négative. Un soleil de plomb se réverbérait alors dans l’eau du fleuve. Quand vers six heures du soir, c’est-à-dire après dix heures de voyage, les deux mécaniciens se retournèrent pour prévenir M. Béchet que le clo­cher était en vue, ils s’aperçurent qu’il était couché tout de son long et la face congestionnée. Quelques instants après, ils arrivaient au débarcadère : des chrétiens accourus soulevèrent le malade et le transportèrent au presbytère, mais le titulaire du poste se trouvait alors à Bangkok. Religieuses et chrétiens firent leur possible, mais inutilement ; une heure plus tard M. Béchet rendait son âme à Dieu.

    Le confrère voisin prévenu à la hâte ne put arriver à temps. Le lendemain, le télégraphe nous apporta la triste nouvelle, que M. Durand apprenait en rentrant chez lui. Les funérailles eurent lieu le surlendemain en présence de plusieurs confrères et d’un grand nombre de chrétiens. Ainsi mourut, le 25 juin 1929, seul et dans l’endroit même qu’il avait désigné, ainsi fut enterré devant l’autel de la Sainte Vierge qu’il avait choisi, notre confrère M. Béchet. Nous avons la ferme espérance que Dieu n’aura pas abandonné son serviteur à ses derniers instants. Celui-ci n’avait-il pas dépensé plus de vingt-cinq ans de sa vie dans le labeur aposto-lique particulièrement difficile au Siam ? Si la justice divine est rigoureuse, la miséricorde du Père est infinie. Prions pour nos morts !

     

     

    • Numéro : 2746
    • Pays : Thaïlande
    • Année : 1903