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Edouard BÉCHERAS (1879-1957)

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    Le 7 octobre 1957, sur le paquebot « Vietnam », peu avant d’arriver à Aden, le Père Bécheras rendait son âme à Dieu.

     

    Né le 5 août 1879, à Arras - sur - Rhône dans l’Ardèche, le Père Edouard Bécheras était le second de quatre enfants. Il fit ses études à l’école publique du village. Très tôt son curé, l’abbé Viaugard remarqua les heureuses dispositions de son enfant de chœur. Il lui donna ses premières leçons de latin. En septembre 1894 le jeune Edouard entrait au petit séminaire Sainte-Barbe d’Annonay. En octobre 1899 il était admis au grand séminaire de Viviers, où il resta jusqu’à son appel sous les drapeaux. En 1902 il était incorporé au 61ème régiment d’infanterie à Marseille. En septembre 1903, il entre au séminaire de la rue du Bac. Prêtre le 29 juin 1905, il reçoit sa destination pour Malacca et, le 20 août 1905, part pour sa mission. A l’arrêt du train à Valence il a la joie d’embrasser sa mère et de s’entretenir avec elle dans le parler natal qu’il n’oubliera jamais, même dans sa vieillesse.

     

    Arrivé à Singapour en septembre 1905 il est aussitôt placé à l’église Saint-Pierre-et-Paul, dont le cure était alors le Père Bès. Son maître de langue était le catéchiste Sih Toa Ti, qui devait mourir en 1925, à l’âge de 83 ans, après avoir été catéchiste pendant quarante quatre ans, et qui fit un travail si profond que l’évêque d’alors tint à présider lui-même ses funérailles. Sous sa direction le jeune missionnaire se mit donc à l’étude du dialecte Tieciu, qu’il eut l’occasion par la suite d’enseigner à de nombreux jeunes confrères.

     

    Après sept mois à Singapour, le Père Bécheras est transféré à Malacca. Il y passera 20 mois à l’église Saint-François-Xavier. De là il est nommé curé de Bukit Mertajam, à l’autre extrémité de la Malaisie. Il lui faut alors apprendre le dialecte Hakka. Dans ce nouveau poste il reste six ans et demi. C’est alors qu’un beau jour de 1913, il lui arriva de baptiser dans les bras du Père Maury, curé de Mattang Tinggi, qui faisait office de parrain, un petit Noël Goh, qui par la suite ordonné prêtre et nommé vicaire général devait lui succéder comme curé de Saint-Pierre-et-Paul.

     

    La guerre de 1914-18 le trouve à Malacca. Il doit partir pour la France. A son retour en 1920 il est placé à la tête de la grande paroisse chinoise de Serangoon dans l’île de Singapour. Pendant 14 ans il travaille avec acharnement à la sanctification de ses chrétiens, étant impitoyable pour les fumeurs d’opium et les joueurs. Il construit une école anglaise et une école chinoise pour les garçons. En mars 1929 un accident de bicyclette l’envoie à l’hôpital pour deux mois avec un fémur brisé. Cet accident l’handicapera jusqu’à sa mort. En 1930 il célèbre ses vingt-cinq ans de sacerdoce, et la même année complète l’agrandissement de son église paroissiale, qui reste jusqu’à présent l’une des plus vastes de Malaisie. Travailleur acharné, il était assez mesuré pour savoir l’utilité d’un repos régulier. Aussi avec quelques autres Pères il mit en train la construction d’une maison de repos dans la montagne, qui devait en 1955 devenir la maison de communauté. Les chroniques de 1932 reviennent plusieurs fois sur l’expédition Bécheras-Périssoud au plateau de Cameron. Enfin, le 28 décembre 1932 le chroniqueur pouvait écrire : « Les Pères Bécheras et Périssoud sont revenus sans accroc de leur expédition au Cameron plateau. On dit qu’ils ont passé un contrat pour la construction du sanatorium tant souhaité par tous ».

     

    En 1934, sa mauvaise jambe l’oblige à rentrer en France. Il fait le voyage avec les Pères Maury et Riboud. Le Père Maury se souvient encore que chaque matin il devait l’aider à mettre ses bas parce qu’il ne pouvait y arriver tout seul. Bien vite d’ailleurs il trouva la solution de facilité et ne porta plus de chaussettes jusqu’à sa mort.

     

    À son retour en avril 1935, le Père Bécheras est nommé curé de Saint-Pierre-et-Paul. Le Père Ruaudel partant alors en congé, il est nommé vicaire général pendant son absence. Son premier travail dans sa nouvelle paroisse est de compléter les bâtiments de l’école sino-anglaise commencée par le Père Stephen Lee en 1934. En 1936 il construit un bâtiment scolaire de deux étages. En 1937 il transforme l’établissement en école secondaire. En 1939, celle-ci produit ses premiers diplômés et prend le nom de Catholic High School. En 1940 devant l’augmentation du nombre des élèves le curé décide de construire un second bâtiment.

     

    Malheureusement la guerre arrive qui met un frein à ses projets. Avec l’occupation japonaise à peu près deux mille chrétiens de toute race se réfugièrent à Bahau, dans l’état de Negri Sembilan. Il fallut défricher la jungle, cultiver la terre, bâtir des huttes. De 1943 à 1945 avec plusieurs autres missionnaires et Mgr Devais il travailla au bien spirituel et matériel de ces deux mille exilés.

     

    En octobre 1945, de retour à Singapour, il rouvre son école et songe de nouveau à l’agrandir. En 1950 le nouveau bâtiment est enfin debout. Deux mille élèves l’emplissent. Le Père Bécheras est alors heureux de trouver les Frères Maristes et de leur confier l’école. Mais il garde la haute-main, et jusqu’au bout il continue à s’y intéresser et à la diriger.

     

    En 1954, des grèves et des émeutes se produisent à Singapour, les étudiants chinois manifestent dans les écoles et sur la voie publique. Des désordres graves ont lieu. L’école du Père Bécheras est également touchée. Il décide d’expulser immédiatement les fauteurs de trouble ; 75 élèves sont mis à la porte. Et le lendemain on peut le voir avec sa longue barbe blanche, son vieux casque colonial et sa canne, assis dans un fauteuil à l’entrée de l’école. Lui-même fait le portier et maintient dehors les élèves expulsés et les fauteurs de trouble venant d’autres écoles. Des campagnes de presse sont montées contre lui. On le caricature dans les journaux mais il tient bon et son école reste calme. Son attitude pendant ces dures journées contraste tellement avec celle des directeurs des autres écoles chinoises, que le gouverneur de Singapour en personne vient le féliciter : « Non seulement, lui dit-il, vous avez bien agi, mais vous nous avez montré comment il fallait faire (You have shown us the way) ».

     

    L’âge commence se faire sentir, sa mauvaise jambe le gêne de plus en plus, le cœur ne va pas très bien, la mâchoire non plus. Cependant il tient son poste. Chaque année jusqu’au bout il visite tous ses paroissiens, montant péniblement les raides escaliers des maisons chinoises. Il prêche tous les dimanches. Chaque semaine il va confesser les petits vieux des Sœurs des Pauvres et leur faire le catéchisme. Il enseigne le catéchisme aux orphelines du couvent. Il va même encore faire des catéchismes d’adultes à domicile, la nuit. En 1957 son neveu, l’abbé Edouard Bécheras, vient lui rendre visite. Quelques mois après il se décide brusquement à aller passer quelque temps en France pendant la saison chaude. Mais il prend bien soin d’annoncer à tout le monde qu’il reviendra. Il est âgé, il abandonne la charge trop lourde pour lui qu’est devenue l’école chinoise, mais il conserve son poste de curé de Saint-Pierre-et- Paul.

     

    Le 24 mai 1957 il prend l’avion pour la France (c’est la première fois qu’il voyage en avion). A son arrivée il est indisposé pendant plusieurs semaines. Mais il se remet vite. Le 30 septembre, étant à Marseille pour prendre le bateau, il fait une chute. La tête porte sur le sol. Cependant le médecin ne lui trouve rien de grave et juge qu’en quelques jours il sera complètement remis. Son neveu et le procureur de Marseille hésitent pourtant à le laisser partir. Cependant devant sa ferme volonté d’embarquer, ils capitulent. Le 7 octobre, ayant reçu les derniers sacrements, il mourait en mer. Son corps fut rapporté à Singapour, et le 20 des milliers de chrétiens le conduisaient à sa dernière demeure. Le département de l’Education avait envoyé cinq représentants officiels pour assister aux obsèques.

     

    Ceux qui ont connu le Père Bécheras se souviendront longtemps de lui. Son calme était imperturbable. Il ne s’emportait jamais, mais savait à l’occasion se mettre en colère volontairement. Même alors il gardait la mesure. Il ne prodiguait pas ses conseils, mais les donnait quand on les lui demandait. S’il jugeait cependant que c’était son devoir d’intervenir, il le faisait, et savait alors se faire écouter. Il n’a jamais fait de tapage, mais préférait travailler dans le silence. La maladie ne l’a jamais arrêté, ni les fatigues, ni la vieillesse. Jusqu’au bout, tous les jours de sa vie il a étudié les langues. Ayant plus de soixante ans il entreprit même d’apprendre le mandarin parce qu’il en avait besoin pour son école.

     

    Dans le petit mot qu’il adressait à ses chrétiens avant son dernier congé, on lit ces lignes : « L’homme naît en ce monde, puis un jour il meurt. Mais il y a une chose dans l’homme qui ne doit pas suivre cette loi : ce sont ses bonnes œuvres. Elles doivent survivre. » Les morts sont vite oubliés, mais les œuvres du Père Bécheras demeurent.

     

     

    • Numéro : 2854
    • Pays : Singapore
    • Année : 1905