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Louis BEAUTÉ (1851-1905)

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    Louis-Julien Beauté naquit, le 27 janvier 1851, dans la petite ville de Bonnétable, départemnent de la Sarthe. D’une famille où la foi est de tradition, il n’eut, pour être bon et pieux, qu’à suivre les exemples de son père et de sa mère, des chrétiens solides, dont il devait plus tard bénir les noces d’or.

    Le sanctuaire l’attira de bonne heure ; après avoir fait quelques études primaires chez les Frères, il fut accepté, au mois de janvier 1862, à l’école du presbytère. Il apprit les premiers éléments du grec et du latin sous la direction de M. l’abbé Mallasigné, un saint prêtre, mort, il y a quelques années, aumônier de la communauté des Religieuses de Ruillé-sur-Loir. Doué de réflexion plus que de mémoire, il étudiait avec une ténacité qui resta un des caractères de sa nature. Au mois de septembre 1865, il entra au petit séminaire de Précigné et y demeura deux ans. En 1867 il était au grand séminaire du Mans, où il devait également passer deux ans. Un de ses condisciples, M. l’abbé Mignon, doyen de Notre-Dame du Pré, au Mans, trace de lui ce portrait que son amitié n’a pas embellit (Lettre du 10 novembre 1905): « Il fut à Précigné et au Mans un élève modèle par sa piété et son application au travail, il eut le sort assez rare d’être aimé et estimé de tous ses camarades. » Il fut admis au Séminaire des Missions-Étrangères en 1869, le quitta en 1870 par suite de la guerre franco-allemande, et y revint en 1871.

    Sa régularité, son respect pour ses maîtres, son esprit, doué d’une prudence et d’une sagacité plus grandes qu’on ne les rencontre chez beaucoup de jeunes gens, le firent choisir, en 1872, pour accompagner, à Rome, le procureur des Missions-Étrangères, M. Rousseille. Quelle fête pour le cœur et pour l’esprit, quand on a vingt ans, de l’enthousiasme, et qu’on part pour vivre à Rome pendant une année ! Que de joies il rêva ! Elles lui furent toutes données ; il revint le cœur plein d’amour pour la Ville Éternelle et son Pontife. Il fut ordonné diacre à Rome le 7 juin 1873 . Ceux-là le comprirent, qui l’ont vu, vingt-cinq ans plus tard, lui, le fils de vieux légitimistes manceaux, se rallier avec une ardeur incomparable, pourquoi ne pas dire combative, aux directions pontificales de Léon XIII.

    Le 20 septembre 1873, il était prêtre, et le 5 novembre il s’embarquait pour la mission de Pondichéry, saluant Marseille pour la dernière fois,... il le croyait ; on croit à l’éternité des adieux quand on est jeune ; lorsqu’on est vieux, on a vu tant de choses qui ne devaient jamais arriver !

    Il fut pendant quelque temps professeur au collège colonial de Pondichéry, directeur d’un cercle de jeunes gens qui ne lui donnèrent pas que des satisfactions, puis chargé du district de Salem, qu’aux beaux jours de leur jeunesse, les quinze ou vingt missionnaires qui composaient, en 1830, tout le clergé européen du vicariat de la côte de Coromandel, avaient tour à tour évangélisé presque sans quitter la selle de leur cheval. Mais, depuis cette époque, le district avait été partagé et le P. Beauté pouvait le parcourir plus lentement, et faire, dans chacune des petites stations, les haltes nécessaires à l’instruction des chrétiens. Il semblait devoir fournir une longue carrière apostolique, lorsqu’en 1879 le Séminaire des Missions-Etrangères le demanda pour le placer à notre procure de Marseille.

    Il nous a paru qu’écrivant quelques pages de souvenir sur celui de nos confrères qui fut le premier titulaire de cette procure, nous pouvions prendre la liberté d’ouvrir une longue parenthèse, afin de parler des origines de cette maison, qui sont plus connues dans leurs grandes lignes que dans leurs détails. D’ailleurs, l’étude des origines, sur quelque matière qu’elle se porte, a pour certains esprits un attrait spécial ; pour les poètes, c’est le charme d’une aurore ; pour les âmes sentimentales, la tendresse d’un berceau ; pour les hommes scientifiques, la composition d’un germe ou les éléments d’un principe ; aujourd’hui, pour nous, ce sera simplement une page de notre histoire copiée dans un document officiel, réchauffée par l’action de grâces que la reconnaissance doit au dévouement.

     

    Les fondateurs de notre procure à Marseille, les quatre frères Germain, Jean-Baptiste, qu’on appelait Baptistin, Louis, Maxime et Gustave, ont laissé un Mémorial dans lequel, selon leurs expressions, « on voit clairement la main de la Providence qui a fait concourir à ses desseins plusieurs personnes qui, en commençant à exciter cette bonne œuvre, ne se doutaient nullement où l’on arriverait, ayant chacune leurs vues, toujours pour la gloire de Dieu ». Nous allons résumer ce Mémorial dans quelques-unes de ses parties, citer textuellement les passages essentiels et intéressants ; le style n’a guère d’autre élégance qu’une clarté toute commerciale, mais, en la circonstance, c’est la qualité principale.

    M. Charles Chabrier, caissier de la caisse d’épargne de Marseille et conseiller municipal en 1850, était en 1859 président d’une Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, désignée sous le nom de Conférence des Grands Carmes, parce qu’elle avait à visiter les pauvres qui se trou-vaient domiciliés sur cette paroisse. Se sentant intérieurement porté vers les Missions-Étrangères, son plus grand désir eût été d’aller s’y dévouer au plus tôt. Mais comme il était l’appui et la consolation de sa mère, il ne se décida à prendre cette résolution qu’après qu’elle eût subi le terrible arrêt que Dieu a infligé au péché, ce qui arriva en 1859. Il pria alors son ami, M. Joseph Rouvier, vice-président à la Conférence, de vouloir bien devenir son successeur. La proposition fut agréée. En 1860, M. Chabrier partit pour le Séminaire des Missions-Étrangères, séant à Paris.

    « En 1861, les directeurs de ce Séminaire ayant obtenu du gouvernement des places pour quelques missionnaires destinés à la Cochinchine occidentale, ces derniers se mirent en route pour Toulon, afin de s’embarquer sur un vapeur de l’État, qui devait les conduire à Alexan-drie. Au moment du départ de Paris des jeunes missionnaires, M. Chabrier écrivit à son ami, M. Rouvier, pour lui recommander ses confrères, dans le cas où ils auraient besoin de ses services. En effet, le vapeur de l’État ayant retardé son départ, ces messieurs vinrent se distraire à Marseille, et M. Rouvier se fit un plaisir de leur rendre le plus agréable possible les quelques jours qu’ils venaient passer dans cette ville.

    « En 1862, le service des Messageries impériales maritimes pour l’Indo-Chine commença à s’organiser, et l’on fit passer par le cap de Bonne-Espérance les navires qui devaient faire le service de Suez en Chine. Le paquebot l’Hydaspe fut désigné pour partir le 19 août par cette voie. Les directeurs du Séminaire obtinrent passage pour douze missionnaires, qui arrivèrent tous à Marseille quelques jours avant cette date. Comme l’on se trouvait à l’époque des vacances, on détacha de Paris, M. Chabrier, comme Marseillais, afin de piloter ces messieurs jusqu’à leur départ. Mais au lieu de rester quelques jours seulement à Marseille, ils durent y séjourner plus d’un mois, à cause des réparations reconnues nécessaires à l’hélice du navire, dans un essai fait par une commission.

    « Ce retard forcé permit à plusieurs familles marseillaises de faire connaissance avec les missionnaires ; et M. Chabrier voyant que ce séjour prolongé allait occasionner à la maison de Paris de grandes dépenses d’hôtel, s’arrangea de son mieux pour placer les PP. Thiriet et Dugrité chez M. Claude-François Gros, riche négociant et bon chrétien ; le P. Mouroux chez Mlle de Mendole, âgée de soixante-dix ans ; le P. Fontaine chez M. Armand, administrateur des Forges et Chantiers ; les PP. Gillié et Rabardelle chez M. l’abbé Timon, directeur de l’Œuvre de la jeunesse de la classe ouvrière ; les PP. Kieffer et Péan chez M. et Mme Icard, tante de M. Chabrier ; le P. Aumaître chez les Sœurs de la Retraite ; et enfin les PP. Hue, Chausse et Patriat, à l’hôtel de Rome.

    « Le 9 septembre, M. Chabrier, sur l’invitation de M. Joseph Rouvier, les conduisit tous à la séance de la Conférence des Grands Carmes, qui se réunit tous les mardis à 8 heures du soir. C’est là que MM. Germain ont eu le plaisir de faire connaissance avec tous ces missionnaires. »

    Quelques jours après, M. Jean-Baptiste Germain, l’un des quatre frères, fut invité par M. Rouvier à une petite collation qu’il donnait aux douze Partants dans son jardin situé au quartier de la Belle-de-Mai, et qui était servie par les trois fils de M. Rouvier, Frédéric, Louis et Jules. A son tour, M. Jean-Baptiste Germain invita tous les missionnaires, ainsi que M. Rouvier et M. Charles Léautier, son cousin, à dîner à la campagne de Mlles Francou, leurs cousines, située au quartier de Séon-Saint-André. (Ces demoiselles étant en ce moment aux eaux de Vichy, on disposait librement de la maison sans être soumis à aucune étiquette.) Cette partie de campagne eut lieu le 16 septembre.

    « Le 20 septembre, samedi, étant définitivement fixé pour le départ, nous accompagnâmes tous les quatre, ainsi que M. Rouvier et divers jeunes gens de l’Œuvre de la Jeunesse de M. Allemand, les missionnaires jusqu’à bord du paquebot ; tous s’embrassèrent affectueusement, en se donnant rendez-vous au ciel, et en souhaitant bon voyage aux partants. »

    Avant de retourner au séminaire, M. Chabrier eut quelques conversations avec M. Jean-Baptiste Germain qu’il connaissait plus particulièrement, et il l’engagea fortement à s’occuper, lui et ses frères, des missionnaires de passage, en les aidant « pour payer leurs places, embarquer leurs bagages et faire leurs commissions ainsi que pour le change de la monnaie. « — Étant de la localité, disait-il, vous pouvez leur faire économiser beaucoup de frais, et aplanir, sans trop de peine et dans un instant, des difficultés qui pourraient se présenter. Tandis que des étrangers sont dépistés quelquefois pour un rien, surtout de jeunes prêtres qui ne connaissent encore rien en fait d’affaires de ce ­monde. » M. Jean-Baptiste le lui promit au nom de tous ses frères, avec la volonté bien sincère de tenir promesse au bon ami Chabrier. Tels sont les débuts des relations des frères Germain avec les Missions-Étrangères ; on y voit beaucoup d’amabilité, de bonne volonté ; mais rien de bien précis ne se dégage encore.

    Au mois de décembre 1862, un ancien missionnaire, le P. Lacrampe, repartant pour la Birmanie, fut reçu à la gare de Marseille par MM. Louis et Jean-Baptiste Germain, prévenus par M. Chabrier. Ils le conduisirent chez Mme Icard où il logea, puis l’invitèrent à dîner chez eux, et ils en gardèrent un excellent souvenir. « Le bon P. Lacrampe, dit leur Mémorial, nous a charmés par sa franche amitié et par l’attachement qu’il nous a montré. Sa figure brunie, ridée et encadrée d’une grande-barbe blanche, était respectable ; même sans le connaître, on devinait sans peine que c’était celle d’un apôtre. »

    L’année suivante, les frères Germain tiennent leur promesse à M. Chabrier ; ils s’occupent activement des Partants. Avertis par lui de l’arrivée à Marseille, le 16 mars, de 7 missionnaires (Départ de MM. Provost, Chatagnon, Tarbès, Laucaigne, Patard, Houéry et Verchère.) , ils vont les chercher à la gare. « Nous les conduisons en voiture chez Mme et M. Icard, rue Estelle, 1, chez M. Claude-François Gros, négociant, rue Saint-Ferréol, 59, et chez Mlle Lautard, rue Grignan, où ils sont logés et nourris gratuitement. Le mercredi 18, nous faisons descendre les bagages (déposés à la grande et petite vitesse) au bureau des Messageries impériales, afin de les peser séparément, par mission. Le prix des places étant accordé gratuitement par le gouvernement, on fait diverses commissions, on se procure des monnaies propres aux lieux de destination. Le jeudi 19, ascension à la chapelle provisoire de la Vierge de la Garde, où tous les missionnaires disent leur messe. M. et Mme lcard désirant que désormais les Partants prennent leur dernier repas chez eux, à midi ils se rendent tous avec leurs sacs de voyage dans cette maison hospitalière pour accepter l’offre qui leur est si généreusement faite. »

     

     

     

     

     

    Vient ensuite le départ du 16 juillet 1863. Les frères Germain reçoivent seulement deux missionnaires, le P. Péguet, qui va en Cochinchine occidentale, et le P. Dumoulin, le futur provicaire du Tonkin occidental. Ce sont les premiers Partants qui ont joui de l’hospitalité de la maison de la rue Nau.

    Les rédacteurs du Mémorial n’ont garde de l’oublier. « A ce moment, écrivent-ils, nous pouvons offrir l’hospitalité aux missionnaires. Ayant quitté la maison paternelle de la rue Magenta, 22, pour venir habiter une maison achetée et réparée par nous, rue Nau, 38, où l’on trouve assez d’espace, un grand jardin au midi, avec un bon air pur à cause de l’éloignement des constructions à l’est et à l’ouest, nous avons pu enfin réaliser nos vœux en offrant une hospitalité convenable aux missionnaires, ce que nous n’avions pu faire dans notre ancien domicile. Il faut ajouter que nos deux cousines, Mlles Marie et Rose Francou, ayant aussi acheté une maison contiguë et égale à la nôtre, rue Nau, 36, nous ont offert, et cela a été accepté, de loger deux missionnaires, quand les départs seront nombreux. »

    Le départ du 14 février 1864 marque une nouvelle étape dans le dévouement de MM. Germain : « Le 13 février, le P. Chabrier, missionnaire, nous avise du départ du Séminaire, le dimanche 14, de 5 missionnaires venant s’embarquer à Marseille, le 19 courant. Nous allons les recevoir à la gare, lundi 15, à 4 heures du soir. Ce sont MM. Le Mée, Chabrier et Roustant pour la Cochinchine occidentale, M. Bossard, pour la Cochinchine orientale, et M. Mellac pour le Siam. M. Pernot, directeur du Séminaire des Missions-Etrangères et procureur de la Dépense, accompagne ces messieurs. On les conduit en voiture, le P. Pernot et le P. Chabrier chez M. et Mme Icard, le P. Mellac chez M. Claude-François Gros, rue Saint-Ferréol, et les PP. Le Mée et Bossard chez MM. Germain. Le P. Roustant va chez ses parents.

    « Le P. Le Mée, enchanté du petit oratoire que nous avons dans la maison, nous demande s’il ne pouvait pas y dire la messe ; nous lui répondîmes qu’il n’y avait pas d’autorisation pour cela. « — Alors, nous dit-il, personne ne l’a encore dite dans cette chapelle ? Eh bien ! préparez tout pour demain, je me charge de la permission, j’ai connu Mgr Cruice à Paris, j’irai le voir et je me fais fort de l’obtenir. » En effet, dans sa visite avec le P. Chabrier à Mgr l’évêque de Marseille, il profita de cette occasion pour lui dire que les messieurs chez qui il était logé avaient une fort jolie chapelle, pour laquelle il n’existait aucune permission d’y célébrer la sainte messe, et qu’il sollicitait de sa bienveillance la permission de dire la première. L’évêque y consentit, si elle remplissait les conditions exigées, et à la condition aussi qu’il accepterait avec le P. Chabrier, son invitation à dîner à l’évêché pour le lendemain ; ce qui fut parfaitement accepté.

    « Le 17 février 1864, jour de mercredi, le P. Le Mée dit sa messe dans notre chapelle et l’inaugura comme chapelle des missionnaires.

    « Le même jour, les PP. Le Mée et Chabrier, causant à table avec Monseigneur, lui demandèrent d’étendre sur tous les membres de leur Congrégation la permission qu’il avait donnée au P. Le Mée. Il donna à espérer qu’il y consentirait. Sur cela, le P. Le Mée nous engagea à lui faire une visite de remerciement et à lui en faire la demande, après leur départ. En effet, nous allâmes rendre visite à Monseigneur dans ce but ; mais il nous prévint et nous dit : « Puisque vous logez les missionnaires, il est juste que je leur accorde, pour eux seulement (Congrégation des Missions-Étrangères), la permission de dire leur messe dans votre chapelle. » Il ajouta : « Dites à mon grand vicaire de dresser la pièce et je vous la signerai. » Ce qui a été fait. »

    Dès le début, on créa une sorte de petit règlement qui tient en ces quelques points : « L’heure du lever est annoncée par une sonnette qui est placée dans l’escalier. Un cordon est placé à chaque grande chambre à côté du lit, on n’a qu’à le tirer pour agiter la sonnette. L’heure est désignée par un réveil. A ce moment l’un de nous sonne jusqu’à ce que les missionnaires aient répondu. Le lever a lieu à 6 heures, le dîner à midi et demi, le coucher entre 9 h. ½  et 10 heures. »

    « Les missionnaires logés chez MM. Germain ont pris l’habitude, avant de quitter la maison pour se rendre chez M. Icard, de faire leurs adieux à la chapelle des missionnaires, en récitant devant l’image de la très sainte Vierge qui se trouve au milieu des nuages, trois Ave Maria, les invocations des missionnaires, des litanies de la sainte Vierge et le Sub tuum. Tous les missionnaires qui habiteront dans cette maison suivront le même usage. »

    L’embarquement eut lieu le vendredi 19 dans l’après-midi, et en bons négociants qu’ils ont été, les frères Germain terminent le récit par ces mots : « Le P. Pernot a payé et réglé tous les frais. »

    Le P. Chabrier avait été jusqu’alors l’intermédiaire officieux entre le Séminaire des Missions-Étrangères et les MM. Germain. Lui parti, qu’allait-on faire ? Nos nouveaux amis ont bien vu que la question doit se poser.. « Il était facile de comprendre, écrivent-ils, que le départ de M. Chabrier amenait M. Pernot, directeur, à Marseille, pour étudier comment les choses marchaient, et sonder en même temps nos dispositions à l’égard des missionnaires. Nous le devinâmes, et afin de pouvoir causer à notre aise sur les intentions que nous avions, nous priâmes ce bon directeur de bien vouloir accepter chez nous un modeste repas. Il accepta avec plaisir, et une fois en famille, nous ne lui cachâmes pas que nous comprenions le but de son voyage, qui, à notre avis, était nécessaire. Nous lui déclarâmes alors avec franchise que, bien que le P. Chabrier fût parti, notre résolution ferme était de ne pas cesser ce que nous avions commencé : c’est-à-dire de continuer à donner l’hospitalité aux missionnaires, de les aider dans tout ce qui pourrait leur être utile ; enfin, pour tout dire en un mot, de mettre notre maison et nos personnes au service du Séminaire des Missions-Étrangères, sans aucune rémunération, mais pour l’amour du bon Dieu.

    « Ne sachant si ces propositions seraient agréées à Paris, nous dîmes à M. Pernot que si l’hospitalité que nous offrions n’entrait pas dans les vues, ni dans l’esprit de la Congrégation, il ne craignit pas de dire au conseil qu’un refus ne nous blesserait pas, mais que dans tous les cas, nous étions bien décidés à faire pour les missionnaires ce que nos loisirs et nos forces nous permettraient. Il nous répondit que, quant à lui, il était on ne peut plus reconnaissant de notre dévouement à sa Congrégation, qu’il acceptait tout, et qu’il était assuré que le conseil du Séminaire ne ferait que confirmer par lettre ce qu’il faisait lui-même de vive voix. C’est ce qui n’a pas manqué d’avoir lieu.

    « Tout étant dit, M. Pernot repartit pour Paris. Depuis lors, les comptes de dépenses ont été envoyés par nous à M. Pernot, procureur de la dépense, qui nous couvre par des remises en argent, ou bien fournissant d’ici sur lui, et Marseille est devenu, d’après cet exposé, comme une vraie procure du Séminaire des Missions-Étrangères. »

    Tel est le récit, fait par les frères Germain, des origines de notre maison à Marseille. Si l’on voulait traiter ce fait tout intime à la manière d’un événement historique important, on y trouverait trois phases. Les premières relations de MM. Germain avec nos Partants par l’intermédiaire de M. Chabrier, et les menus services qu’ils leur rendent ; l’hospitalité qu’ils donnent à plusieurs d’entre eux ; le don de leur existence pour servir les missionnaires, et la constitution de leur maison en procure pour notre Société. Le récit serait incomplet, si nous n’y ajoutions cette conversation, de M. Albrand avec M. Louis Germain, lors du voyage que ce dernier fit à Paris pour assister, le 27 décembre 1864, à la consécration de Mgr Charbonnier, vicaire apostolique de la Cochinchine orientale.

    Après avoir, avec une reconnaissance émue, touchante de la part d’un bienfaiteur, raconté l’accueil gracieux qu’on lui fait, les promenades dans Paris, à Versailles, à Meudon, sous la direction de deux aspirants, MM. Jamet et Baulez, les visites des séminaristes dans sa chambre, les prévenances et les témoignages d’amitié dont on le comble, le rédacteur ajoute : « M. Albrand, supérieur, avait l’air tout peiné. Lui en ayant demandé la cause, il dit qu’il était effrayé de la charge que nous prenions sur nous à cause des dépenses ; que le Séminaire, qui autrefois n’était pas nombreux, avait déjà bien augmenté, et qu’il était probable qu’il augmenterait encore, et qu’il ne voudrait pour rien au monde nous occasionner des embarras. M. Louis Germain lui répondit qu’il le remerciait beaucoup pour nous, mais qu’il se rassurât. Ayant été dans les affaires où il faut compter, nous n’avons jamais cessé, depuis que nous les avons quittées, de faire notre état toutes les années ; que nous avons fixé une somme pour l’œuvre des missions ; que les dépenses actuelles n’atteignent pas la moitié de ce chiffre ; et que si, par hasard, les dépenses venaient à excéder nos forces, nous prierions le Séminaire de combler le déficit. Après cette réponse : « On ne peut mieux parler, dit-il, me voilà tranquille à votre endroit ; »  et toute inquiétude disparut.

     

    La procure de Marseille exista sous cette forme jusqu’en 1877. M. Jean-Baptiste Germain, mort en octobre 1873, avait laissé la succession de son dévouement à ses frères. M. Louis mourut le 25 octobre 1876, et M. Maxime le 15 décembre suivant. M. Gustave restait seul. Le travail de la procure était au dessus de ses forces. Un sous-procureur de Hong-kong, M. Berlioz, aujourd’hui évêque de Hakodaté, vint à Marseille pendant quelque temps, mais il ne porta jamais le titre de procureur. Il fut remplacé en 1879 par M. Beauté, le premier parmi nos confrères qui fut titulaire de la procure. Cependant, pour assurer l’avenir de l’œuvre qu’ils avaient fondée, MM. Germain avaient plusieurs fois manifesté le désir de donner leur maison au Séminaire des Missions-Étrangères, et de la voir prendre rang parmi nos établissements communs. Leur désir fut réalisé en 1880.

    Le compte rendu de cette année annonça que « sur la proposition du Séminaire, les supérieurs des Missions reconnaissant officiellement l’importance et la nécessité de cette procure, l’avaient classée parmi les établissements communs de la Société ». En faisant part de cette titularisation à M. G. Germain, par une lettre du 31 janvier 1881, le Séminaire rendait hommage à la mémoire de ceux qui n’étaient plus, et témoignait sa reconnaissance à celui qui devait continuer leur œuvre jusqu’au 14 septembre 1888, jour où Dieu le rappela à lui.

    Dès avant la mort de cet excellent homme, tout le travail de la procure reposa sur M. Beauté. L’ancien missionnaire de Salem n’eut point, comme en Extrême-Orient, une éducation spéciale, un long apprentissage sous la main de procureurs expérimentés, pour se mettre au courant des expéditions et des comptes. Il dut apprendre seul l’exercice de cette fonction, qui exige une attention soutenue et beaucoup d’ordre dans les achats, les envois, la correspondance et la tenue des livres. C’est à cette formation personnelle, sans doute, aussi bien qu’aux habitudes contractées en mission, que les correspondances d’affaires de M. Beauté et sa comptabilité durent d’avoir une forme spéciale ; les nouvelles y voisinaient avec les chiffres, et selon l’heure les conseils y alternaient avec une aimable plaisanterie parfois même avec une observation écrite currente calamo. Pour cette double et même raison, l’hospitalité que l’on recevait à la procure de Marseille avait un caractère un peu différent de celle dont on jouit dans les autres procures. Je ne dirai pas que ce caractère fût plus fraternel, plus libéral, ce ne serait pas exact ; mais en toutes choses il y a la manière, et elle fut autre, se ressentant du genre d’activité et de liberté qu’ont les missionnaires en district, rappelant par plus d’un côté l’hospitalité d’un presbytère.

    M. Beauté éprouvait pour la procure un sentiment très vif d’affection, d’abord parce qu’elle était une maison de la Société des Missions-Étrangères, car il aimait beaucoup notre Société ; assurément tous ceux qui en font partie l’aiment, il y a cependant des degrés, ne fût-ce qu’en vivacité extérieure ; chez notre confrère, ce degré était très élevé, assez même pour lui laisser conserver un souvenir plutôt mauvais des appréciations insuffisamment admiratives que parfois il entendait sur elle. La seconde cause de son affection, c’est qu’elle était la procure de Marseille et qu’il en était chargé. Il tenait à honneur de garder ou d’accroître la petite réputation qu’elle pouvait avoir ; il voulait qu’on se plût à y demeurer ; pour un peu il se serait glorifié des séjours que les confrères y faisaient.

    A bien comprendre les choses, n’est-ce pas une excellente disposition pour plaire à ceux qui viennent chez vous, que de leur faire sentir qu’ils vous causent une joie réelle ? Combien de missionnaires arrivant fatigués, malades, ont été charmés par cet accueil cordial, sympa-thique, d’une bonté qui, pour se cacher quelquefois, n’en était pas moins grande. Sa charité envers les anciens missionnaires qui se rembarquaient, envers les jeunes Partants était tout aussi vraie ; elle se traduisait de temps en temps par des conseils fort pratiques et toujours par le souci de bien faire.

    Est-ce à dire que la gestion de la procure fût sans défaut, ou que M. Beauté eût tort de croire que les commerçants de Marseille étaient les meilleurs de France, leurs marchandises les moins chères, les Messageries maritimes la première compagnie de navigation du globe ? Avant de répondre à ces questions légèrement compliquées, il est bon de ne pas oublier que tous ceux qui remplissent les fonctions de procureur affirment  — serait-ce sans quelque raison ? — que rien n’est plus difficile que de faire les commissions au gré de tout le monde. Un adage prétend que pour assurer l’exécution d’un ordre, il faut d’abord bien donner cet ordre. Ne serait-ce pas aussi vrai de dire pour assurer l’exécution d’une commission, il faut d’abord bien expliquer cette commission. Un procureur ne lit pas dans l’esprit de son correspondant, il lit sa lettre. J’ai souvent entendu émettre ces pensées par M. Beauté, et comme il a toujours trouvé mes demandes en bonne forme, j’ai jugé ses réflexions très justes... D’ailleurs je ne serais pas étonné que plusieurs procureurs ne fussent de son avis.

    Si sa tâche offrait des difficultés, et où n’y en a-t-il pas ? notre confrère les supportait courageusement, heureux de travailler pour les missions et pour le bien commun de la Société. Ce fut aussi par amour des missions, qu’en groupant plus nombreuses des personnes dévouées qui brodaient des ornements, il développa la petite Œuvre des Manipules (Voir, sur l’Œuvre des Manipules, les Annales de la Société des Missions-Étrangères et de l’Œuvre des Partants, juillet-août 1905, nº46, p. 236.)

    Le sérieux, la prudence, la piété du procureur attirèrent les regards de l’évêque de Marseille, Mgr Robert, qui le pria d’être le confesseur ordinaire des Religieuses Trinitaires et le confesseur extraordinaire des Carmélites : ces saintes filles n’eurent qu’à se louer de sa direction sage et ferme. M. le chanoine Blanc, le curé de Notre-Dame du Mont, paroisse de la procure, tenait notre confrère en grande estime ; il était surtout fort heureux de son assiduité aux offices, assiduité qui faisait l’édification de tous. « Si un prêtre pouvait être comparé à un simple paroissien, aimait-il à répéter, je dirais que le P. Beauté était le premier de mes paroissiens. »

     

     

     

     

     

    Plus vite que nous ne le pensions, la maladie (diabète et tuberculose) frappa le cher procureur ; elle fut longue, combattue plus que supportée ; elle finit par vaincre, malgré les soins assidus que notre confrère rencontra autour de lui et à notre sanatorium de Montbeton, où il resta plusieurs mois. Quand il entrevit, quoique assez vaguement peut-être, la fin de sa carrière, il voulut revenir à Marseille, dans sa chère procure de la rue Nau.

    Ses souffrances furent adoucies par la visite du Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, par celle des prêtres, ses meilleurs confidents, par l’inlassable bonté de ses collaborateurs, par le dévouement des Religieuses du Bon-Secours de Troyes.

    Une visite, à laquelle il se montra très sensible, fut celle de Mgr Andrieux, l’évêque de Marseille, qu’il remercia avec effusion. Nous savons que, de son côté, le chef vénéré du diocèse sortit très édifié de la chambre du malade.

    Il mourut le 7 février au soir et fut enterré le surlendemain. La messe fut chantée par le P. Raclot, son successeur ; le deuil conduit par son frère, venu de Bonnétable pour cette douloureuse circonstance.

    Les amitiés fidèles au P. Beauté se retrouvèrent autour de son cercueil, en l’église Notre-Dame du Mont : M. Bérenger, curé de Saint-Victor, qui fit la levée du corps, des chanoines et des amis de Marseille et des environs en grand nombre, une quarantaine d’autres membres du clergé séculier et régulier, tous les membres du clergé de la paroisse, les représentants de nombreuses communautés religieuses, venus par leur présence et leurs prières rendre un dernier hommage au dévouement et à la sympathique bonté du procureur des Missions-Étrangères à Marseille.

     

     

    • Numéro : 1175
    • Pays : Inde
    • Année : 1873