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Jean-Marie BEAUDEMENT (1902-1993)

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    Jean-Marie Beaudement est né à Roanne, au diocèse de Lyon, le 13 mars 1902, de parents natifs du diocèse d’Autun, en Saône et Loire : le père, Richard, avait en effet épousé Marie-Jeanne Rollet le 30 mai 1898 dans l’église de Saint-Marcel de Cluny, paroisse dont ils étaient originaires. Deux filles leur étaient nées déjà quand vint Jean-Marie : baptisé le 30 mars, son certificat de baptême porte comme date de naissance le 12 du même mois ; il reçut la confirmation en 1913.

     

    Il fit ses études primaires et secondaires à Roanne même, et à Chessy. Tout petit, il avait rencontré des difficultés sur sa route. En effet, son père, mécanicien à la Compagnie du PLM, y était victime en 1904 d’une explosion de machine qui, le laissant handicapé, lui fit perdre son gagne-pain normal : il dût, à la suite de cela, les allocations de mutualité étant inexistantes, plus ou moins végéter dans un emploi de survie. Il était gardien au musée de Roanne au moment où Jean-Marie, qui avait jusque-là participé à la subsistance de sa famille, avait pu entrer tardivement, en 1930, au séminaire de philosophie Saint-joseph de Francheville, et pensait rejoindre les Missions Étrangères. Il avait déjà effectué son service militaire à Sarrebruck. Sa mère, qui n’avait jamais eu auparavant la moindre alarme, avait commencé de ressentir, en 1927, les premiers symptômes d’une maladie de cœur qui devait l’emporter le 20 décembre 1931. Sa sœur aînée, de trois ans plus âgée, avait vu sa vocation religieuse au moins différée de par la situation de famille, et s’était en quelque sorte sacrifiée pour permettre à Jean-Marie de suivre la sienne.

     

    Tout cela, ou à peu près, il l’expose dans sa demande d’admission, datée du 22 avril 1932, et note que « ce décès si cruel et si rapide m’avait tant impressionné que j’ai cru bon, avant de m’engager du côté des missions, de passer une visite médicale très sérieuse, avec auscultation et radiographie, qui m’a entièrement rassuré sur le parfait état de ma santé ». Examen qui, joint aux autres considérations avancées, dut convaincre les supérieurs des Missions Étrangères puisqu’il y est admis dès le 23 avril, c’est-à-dire le lendemain, et fera son entrée au séminaire le 7 septembre.

     

    Il ne dut pas s’y manifester de façon transcendante, ni non plus y passer sans se faire voir : au moins se fit-il remarquer par sa constance et sa fidélité. Si de ses vacances on n’a que des documents officiels assez ternes, ceux de ses années estudiantines témoignent d’une parfaite régularité. Ayant obtenu ses lettres testimoniales de Louis-Joseph cardinal Maurin, archevêque de Lyon et Vienne, primat des Gaules, il reçoit la prêtrise le 21 décembre 1935 : un parcours sans faute, pour un candidat tout ce qu’il y a de plus irréprochable ! Le 13 février suivant, il est désigné pour la mission indienne de Coïmbatore.

     

    La cérémonie des adieux a lieu le 14 avril 1936 ; monté le 22 à bord de l’ »Angers », il rejoint dans le courant de mai le siège de son diocèse, mais en repart le lendemain pour les hauteurs des Nilgiris, en raison de la chaleur torride de la plaine. Il en redescend, la fraîcheur tant soit peu revenue, pour y apprendre le décès de son père handicapé, suivi moins de six mois plus tard de celui, inattendu, de sa plus jeune sœur. Et il poursuit l’étude difficile du tamoul qui lui donne du fil à retordre et qu’il a commencée à la montagne, jusqu’à ce qu’il y soit renvoyé, en 1938, pour occuper à Ootacamund un poste d’aumônier chez les Franciscaines de Marie, qu’abandonne temporairement le P.Jacques Rogues-Perrin, pendant son congé en Europe. Au retour dudit confrère, il est nommé adjoint du P. Francis Audiau, spécialement pour le district de Kollapalur, composé en grande partie de nouveaux chrétiens. De 1939 à 1941, il consolide donc les positions acquises, surtout dans le secteur de Merkupadi, où il administre ses premiers baptêmes d’adultes, et parvient à ouvrir le bercail de l’Église à plusieurs familles païennes qui s’étaient montrées longtemps réfractaires.

     

    Était survenu entre-temps un décret de la sacrée congrégation de la Propagande, par lequel une fraction du diocèse de Coïmbatore, désormais confié au clergé indien, était détachée de cette juridiction, pour faire partie du nouveau diocèse de Mysore. Cet acte, daté du 13 février 1940, créait une situation insolite pour la petite vingtaine de pères des Missions Étrangères dispersés dans toute la région, qui dûrent se regrouper en d’autres terres missionnaires, telles que les Montagnes Bleues, les forêts du Wynaad ou du Kollegal, et la portion de savane située sur la rive nord de la Bhavani. Car en attendant qu’un évêque soit nommé à Mysore, Rome avait désigné comme administrateur apostolique de cette unusuelle unité ecclésiastique, appelée officieusement « section des Nilgiris », le P. Léon Béchu qui s’installera à Coonoor. Comme le pasteur à venir pour Coïmbatore, Mgr Oubagaraswamy Bernadotte, jusqu’ici curé de la cathédrale de Pondichéry, se fit sacrer dans son nouveau diocèse le 25 juillet, ce fut vers cette époque qu’eut lieu le grand chambardement : moment pénible sans doute, mais heures glorieuses quand même et combien réconfortantes, lorsqu’on pense qu’une Église est plantée, et qu’après sa première croissance, ceux qui ont œuvré à sa réussite ne restent pas sur place pour profiter de la cueillette, mais partent sous d’autres cieux, comme les apôtres, recommençant sans cesse leur travail préparatoire de longue haleine ! Le P. Beaudement était de ceux-là, et reprend :le saint collier, en tant que vicaire à Kodivery du P.Jean-Marie Gaucher, lequel retrouve comme curé le grand domaine des rizières qu’il avait lui-même créé jadis, et amélioré avec beaucoup de zèle et de savoir-faire.

     

    Les choses retrouvent leur cours normal quand, après avoir été homme d’étude au petit séminaire de Bangalore, et homme de terrain pendant dix ans, le curé de Mysore devient l’évêque du diocèse du même nom : Mgr René Feuga est nommé le 3 avril 1941, mais en réalité, ce n’est qu’après son sacre, le 2 juillet, que la situation des confrères de la « section des Nilgiris » se stabilise définitivement. Pour le P. Beaudement, il reste à Kodivery jusqu’en 1942, année où il va être nommé desservant de Marthalli, pour être muté en 1945 à Sinnapallam, puis en 1946 à Gudalur, en 1948 à Kotagiri, où il se plaît à visiter dans les plantations de thé et de café ses nombreux Chrétiens qui y sont disséminés, avant de prendre un congé en France. Il y arrive à bord du « Champollion » le 12 juin 1950, et en revient par « La Marseillaise » le 3 janvier 1951.

     

    C’est alors qu’il prend en charge de Pandavapuram, un de ces villages des Ghâtes occidentales où le gouvernement autorise les migrants du Travancore, et parmi eux, de nombreux Chrétiens, à s’établir pour défricher les terrains convenant à la culture du riz et autres céréales ; mais ce poste est plutôt pour lui une affectation d’attente, avant qu’il soit propulsé, en 1952, au village de Sivasamudram. Village où le P. Beaudement semble être aux anges, depuis qu’il a trouvé, à l’usine électrique du secteur, un fonctionnaire qui en est le directeur, et qui est de surcroît un excellent Catholique, donnant le bon exemple à toute la colonie, et permettant à son pasteur de découvrir pas mal de solutions aux problèmes spirituels qu’il se pose, à tort ou à raison. Ce lui est en tout cas un soulagement appréciable de pouvoir les partager avec quelqu’un à la fois sensé et de confiance. Du côté de ses difficultés d’ordre matériel, elles restent innombrables, car son antique motocyclette lui fournit pas mal d’énigmes insondables que n’a pas encore réussi à résoudre son génie technique pourtant réputé infaillible. Malgré tout, par la grâce de Dieu, elle lui rend toujours d’incommensurables services dans l’administration de ses dessertes et, dans les embruns des jolies chutes d’eau du centre, il approfondit l’évangélisation des quelques familles qui y ont leur logement et leur travail. C’est de là qu’il viendra rencontrer, à la maison des Mep à Mysore, Mgr Charles Lemaire, supérieur général, quand celui-ci, en 1959, portera aux confrères de l’Inde le salut de la Société : « Vive la joie quand même  ! »

     

    Il échappe en 1960 à l’étouffoir de mai en allant prendre un petit air de France, par le chemin des écoliers, en faisant un brin d’école buissonnière par Cochin, empruntant une ligne italienne qui le largue à Naples. C’est le 12 juin qu’il parvient à Paris, pour fêter le 21 décembre son jubilé de 25 ans de prêtrise. Il rembarque le 31 janvier 1961 par le « Laos », mais musarde de droite et de gauche jusqu’en mars. Il devient alors assistant du P. Charles Chervier dans la vallée fertile de Marthalli, là même où il avait séjourné quelque vingt ans plus tôt, à plus de 100 km de Mysore, et où il rend de précieux services, tant la communauté est pleine de vie, et la paroisse difficile d’accès. Autrefois motocycliste impénitent, il est devenu par la force des choses un véritable coureur des bois, et c’est bien souvent à pied qu’il va de desserte en desserte, jusqu’à 25 km du centre, par des sentiers sylvestres.

     

    L’année 1963 le voit s’installer dans ne nouvelle résidence, établie à Otherthotti et située à 3 km plus au nord, au milieu des 1500 Chrétiens qui vont de leur mieux aider leur futur pasteur à bâtir église et presbytère. Entre-temps,, Mgr Feuga avait donné sa démission le 20 novembre 1962, mais  avait dû administrer un an durant son diocèse, qui devait être réduit de moitié par la formation de la nouvelle  circonscription de Chikmagalur. On en apprend la nouvelle le 13 novembre 1963, en même temps que celle du transfert au clergé séculier indien du restant du diocèse de Mysore où sont regroupés les confrères mep : les temps ont changé, cette fois ils resteront comme auxiliaires des prêtres locaux, et ne partiront plus en quête d’une mission nouvelle. Aussi bien l’évêque, Mgr Mathias Fernandès, érige en 1965 le domaine du P. Beaudement en paroisse de plein titre, ce dont elle est fière, en dépit des contraintes qu’entraîne souvent l’indépendance. Dans l’ensemble, c’était manière à se réjouir, malgré la canicule qui se fit durement sentir cette année-là, et fut à l’origine d’une sécheresse compromettant sérieusement la récolte des piments, spécialité de l’endroit.

     

    Cependant, au cours de l’année 1967, il laisse cette paroisse Saint-Joseph, après y avoir construit, avec l’aide de la Sainte-Enfance, une grande et belle école pour les Sœurs Franciscaines missionnaires de Marie ; les besoins pastoraux exigent qu’il prenne possession de celle de Saint-Antoine à Cowdalli, dont la communauté, nécessitant davantage de soins, ne pouvait continuer à être suivie par le P. François Godest, qui désormais prenait résidence à Thomeyarpalayam. C’est en grande pompe que le P. Beaudement célèbre, dès octobre 1968, la bénédiction de la nouvelle église du lieu : ce jour-là, on a vraiment mis à Cowdalli les petits plats dans les grands, car non seulement l’évêque de Mysore était de la fête, mais il avait amené, avec son voisin l’archevêque de Bangalore, le pro-nonce en Inde et un dignitaire romain.  Décidément, le héros de la fête peut se reposer de ses tracas. C’est ce qu’il fait dès l’année suivante, le 28 mars, quand il met le cap sur la France où il passe quelques mois, et en repart le 9 novembre 1969 : toujours en lanternant quelque peu, puisqu’il n’est de retour que dans les premières semaines de 1970 pour reprendre en mains son travail : à Saint-Antoine de Cowdalli.

     

    L’âge néanmoins ne lui permet plus les mêmes courses qu’autrefois, ni pédestres, ni motorisées : il a soixante-dix ans en 1972, et sagement, se classe parmi les semi-retraités. Presque jamais, il n’occupa de poste important ; toujours prêt à voler là où on lui demande, il comptera, pendant ses trente-six années de service, au moins une douzaine de paroisses ou de dessertes, où il aura servi plus souvent comme assistant que comme responsable principal. Il ira encore faire une promenade en France du 31 mars au 14 décembre 1975, puis il regagne à Mysore l’enclos de la paroisse Sainte-Philomène, en espérant que le diocèse ouvrira bientôt une maison de retraite pour les prêtres âgés. Il fait bon ménage avec le clergé de la cathédrale, et reçoit souvent la visite d’anciens paroissiens qui viennent, de Sivasamudram, d’Otherthotti ou de Cowdalli, se recommander à ses bons offices et lui demander un secours, qu’ils obtiennent en général. Il y est toujours en 1979, doyen des mep du diocèse, et aime jouer le rôle de grand-père vénéré, à la grande joie des enfants du catéchisme. Il passe beaucoup de temps à prier, presque en épelant ses oraisons, et c’est certainement pour le bien de tous, n’étaient les trop nombreux quémandeurs qui font la queue à sa porte, et deviennent un obstacle à la bonne marche des affaires paroissiales.

     

    Le 10 avril 1980, il rentre en France, pour prendre sa retraite définitive à Montbeton. Il se manifeste encore le 10 février 1983 quand, au centre d’accueil de Sainte-Livrade, Mgr Sabin Saint-Gaudens est venu bénir une statue de Notre-Dame. Ce n’était pas n’importe laquelle, mais bien celle qui naguère trônait à Bel-Air, à l’oratoire des Lyonnais. Les confrères présents y concélèbrèrent l’Eucharistie ; il y avait autour de l’autel les PP. Pierre-Jean Gauthier, Jean-Pierre Bouchut, Jean Faugère, Jean Ahadoberry, Xavier Rubat du Mérac. Et bien sûr, Jean-Marie Beaudement. Pour terminer cette belle journée, les habitants du centre offrirent un repas vietnamien, que l’on accompagna de quelques chants français, vietnamiens, et occitans. L’ambiance était généreuse, et tout le  monde content ; l’évêque était enchanté. Ce fut la dernière sortie mémorable du P. Beaudement, qui devait attendre sa fin dix ans encore, dans la prière incessante, le silence et le souvenir. Il mourut paisiblement, le 28 avril 1993 ; ses obsèques eurent lieu le 1er mai.

     

    Dans son homélie du jour des funérailles, le P. Raymond Rossignol, supérieur général, sut sobrement établir le contraste entre une nature quelque peu dévorée par le scrupule, qui lui faisait relire péniblement les psaumes de son bréviaire, par crainte de ne les avoir pas bien récités, et la simplicité d’un cœur tout dévoué au service des pauvres. « Je ne suis pas sûr que le P. Beaudement ait toujours distribué ses aumônes à bon escient ; mais je sais qu’il distribuait tout ce qu’il avait », dit-il. Et terminant son éloge funèbre, il souligna « qu’au moment de quitter ce monde, ce qui prendra valeur ne sera pas nos succès, mais nos efforts : non pas nos talents, mais notre fidélité ».

     

     

     

     

    • Numéro : 3552
    • Pays : Inde
    • Année : 1936