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Antoine BÉAL (1843-1904)

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    Antoine Béal naquit à Bertignat (Clermont, Puy-de-Dôme), le 10 fé­vrier 1843, de parents chrétiens, comme on l’était à cette époque dans les montagnes de l’Auvergne. Dès son enfance, à ce foyer, où les sages leçons ne lui étaient pas ménagées et où il avait continuellement sous les yeux de si bons exemples, commencèrent à se manifester les qualités qui l’ont caractérisé plus tard: intelligence solide sinon bril­lante, jugement sûr, application au travail, et surtout piété sincère.

    Vu de si heureuses dispositions, il est à présumer qu’il entendit de bonne heure la voix de Dieu l’appelant à l’apostolat. Ce fut à l’époque de sa première communion, ou lorsqu’il commença l’étude du latin chez le curé de son village, que le Seigneur lui demanda, comme autrefois à Abraham, d’abandonner son père et sa mère et d’échanger sa patrie contre une terre étrangère. Si, après ce premier appel, Antoine attendit longtemps pour y répondre ; s’il attendit jusqu’à ce qu’il eût reçu le diaconat, c’est assurément parce que, timide et se défiant de ses propres lumières, il voulut réfléchir, consulter et prier. Aussi, quand, le 3 décembre 1866, il quitta la maison paternelle, avait-il conscience de n’agir qu’à bon escient, après avoir tout fait pour s’éclairer.

     

    Au printemps de cette même année 1866, alors qu’Antoine Béal s’apprêtait à entrer à la rue du Bac, neuf missionnaires tombaient sous le glaive du bourreau et arrosaient de leur sang la terre de Corée. Loin d’effrayer le futur apôtre, cette mort glorieuse, dont il connut tous les détails, le fit tressaillir, à la pensée qu’il serait peut-être appelé à succéder aux martyrs dans l’arène sanglante. Ce n’était pourtant pas à de tels combats qu’il était destiné. La voie que Dieu lui avait tracée, pour être plus obscure, devait, elle aussi, avoir ses amertumes et, à certaines heures, ses poignantes angoisses.

    Six mois près son arrivée à Paris, M. Béal était appelé au sacer­doce et prenait le chemin de la mission qui lui avait été désignée. Parti le 15 juillet 1867, il aborda à la fin du mois d’août au Kouang-­tong, théâtre de son futur apostolat.

     

    La mission du Kouang-tong se partage géographiquement en quatre régions : le centre, où se trouve la ville de Canton ; l’est, le nord et l’ouest. Or, à cause de son éloignement, à cause aussi des préjugés qui avaient cours parmi les chrétiens contre les mission­naires français, successeurs des prêtres portugais, la région du nord était, à cette époque, une terre souvent rebelle à l’action des ouvriers évangéliques. C’est vers ces chrétientés déchues de leur ancienne fer­veur que Mgr Guillemin envoya le nouveau missionnaire. Si, durant les deux ou trois années qu’il passa dans le district de Nam-hong, le jeune apôtre n’arriva pas à dissiper toutes les préventions, il réussit du moins, par la dignité de sa vie, à se concilier l’estime de tous, chré­tiens et païens. Quelle que fût sa vigueur, les longues courses et une nourriture insuffisante ne tardèrent pas à l’abattre. Vers la fin de 1869, il fut rappelé à Canton pour se reposer et se rétablir.

    Mgr Guillemin se trouvait alors à Rome, où il était allé prendre part au concile du Vatican. M. Joly, pro-préfet de la mission, dès qu’il vit M. Béal suffisamment remis, le plaça dans le district de Tuk-kai et Sancian, auprès de M. Braud, gravement malade. Le calme était loin de régner dans la région de Tuk-kai, que les pirates parcouraient en tous sens et rançonnaient sans trêve ni merci. M. Béal sut imposer aux pirates et aussi à certains mandarins militaires, non moins redou­tables, et acquit bientôt, dans tout le pays, une autorité dont bénéficia la cause de la religion. Sancian lui donna un surcroît de travail, par suite du mouvement de conversions qui semblait devoir amener à la foi toute la population de l’île. Il écrivait à Mgr Guillemin : « Soyez-en persuadé, Monseigneur, avant trois ou quatre ans, l’île entière aura « reçu le saint baptême et sera régénérée en Jésus-Christ. »

     

    En 1875, le préfet apostolique, après un long séjour en France, était de retour à Canton, et appelait bientôt près de lui M. Béal, pour lui confier la procure de la mission.

    Sa Grandeur comptait également sur notre confrère pour l’aider à achever la cathédrale, commencée depuis plus de dix ans et dont il voulait pousser activement les travaux. A tous les égards, la con­fiance du prélat était bien placée, car M. Béal fut un excellent procu­reur, de l’aveu de tous, et c’est assurément à lui, après Mgr Guille­min, que la mission est redevable de la rapidité avec laquelle furent achevées, en dépit de bien des difficultés, les deux flèches qui cou­ronnent les tours de la cathédrale.

    Aussi, quand, épuisé de fatigue, le préfet apostolique repartit pour la France, en 1879, remit-il l’administration de la mission entre les mains du procureur en le nommant pro-préfet. M. Béal exerça la charge jusqu’à l’élection de Mgr Chausse comme coadjuteur de Mgr Guille­min.

     

    La guerre franco-chinoise n’était pas encore commencée, mais elle était à prévoir, et les Chinois, qui n’ignoraient pas les desseins de leur gouvernement, ne perdaient aucune occasion de molester les chrétiens, à Canton et dans toute la province. Le 15 septembre 1880, à Canton même, la populace ayant envahi le terrain de la mission, détruisit tout le quartier chrétien voisin de la cathédrale. En l’absence du consul de France, le pro-préfet dut recourir au consul d’Angleterre qui fit immédiatement, auprès du vice-roi, des démarches dont le résultat fut heureux.

    À peine installé en qualité de coadjuteur, Mgr Chausse ordonna à M. Béal d’élever au nord de la propriété de la mission et à l’ouest de l’enclos de l’orphelinat des filles, deux lignes de maisons pour rendre, en cas d’émeute, l’envahissement des deux propriétés plus difficile. M. Béal accomplit ces importants travaux à la satisfaction de tout le monde.

     

    Sur ces entrefaites, Mgr Chausse ayant pris en main l’administra­tion de la mission, un autre confrère fut nommé procureur. M. Béal, désormais moins occupé, demanda et obtint sans peine un congé de quelques semaines, il en profita pour faire visite à un vieil ami, missionnaire à Siam. Il était arrivé à Poulo-pinang, quand la Providence permit qu’il y rencontrât M. Rousseille, ancien supérieurdu séminaire de Paris, qui était chargé de fonder, au centre des missions de l’Extrême-Orient, une maison d’exercices spirituels où les ouvriers apostoliques, faisant momentanément trêve à leurs occupations, eussent la possibi­lité de se recueillir et de se renouveler dans l’esprit de leur vocation. M. Rousseille se préoccupait alors de s’adjoindre quelques mission­naires pour l’aider dans sa tâche. En voyant arriver M. Béal, le futur fondateur de Nazareth comprit que c’était Dieu qui le lui amenait et, sans plus attendre, il entreprit les démarches voulues pour s’assurer sa coopération. L’affaire réussit à souhait, et, à partir de ce moment, la vie de M. Béal a été uniquement consacrée à l’œuvre de Naza­reth.

     

    L’intention de M. Rousseille étant d’établir cette œuvre à Sancian, près du tombeau de saint François-Xavier, son précieux collègue, qui avait évangélisé l’île pendant près de sept ans, était tout désigné pour présider à l’installation. Le concours de M. Béal fut aussi très utile au supérieur du nouvel établissement pour procurer aux con­frères les fournitures indispensables, dans une île qui n’avait pas de communications régulières avec le continent.

    Un peu plus tard, quand la guerre franco-chinoise obligea la petite colonie à chercher un asile à Macao, c’est encore M. Béal qui fut chargé du déménagement.

    Par ses soins, tout ce qui appartenait à la communauté arriva sans encombre à la nouvelle maison de Santa-Sancha. Il n’avait laissé à Sancian que son mobilier personnel qu’il ne devait jamais revoir, car les Chinois, après le départ des missionnaires, n’eurent rien de plus pressé que de piller la chapelle et la résidence.

    À Macao, où les émigrés de Sancian s’étaient installés dans une maison de loyer, l’arrivée des missionnaires français n’eut pas le don de plaire aux autorités. Aussi, quand M. Rousseille, pensant s’y établir à demeure, voulut acheter une propriété plus commode, il rencontra une telle opposition qu’il prit le parti d’abandonner Macao pour se fixer à Hong-kong. C’était au mois de mai 1885. M. Béal fut chargé, cette fois encore, de faire suivre le mobilier avec tout l’attirail de l’imprimerie, inséparable depuis lors de la maison de Nazareth. Pour épargner des frais considérables à la communauté, il prit une jonque chinoise, qui mit trois jours à faire un trajet que les vapeurs font d’ordinaire en trois ou quatre heures.

    À Hong-kong, séduit par un prix relativement peu élevé, M. Rous­seille fait l’acquisition d’une maison de campagne à Pok-fulum, au delà du sanatorium de Béthanie ; mais à peine les travaux d’agran­dissement et d’installation sont-ils terminés, qu’on s’aperçoit que l’emplacement est malsain et fiévreux. On lutte contre la fièvre pendant plus de cinq ans, et, au commencement de l’année 1891, on loue au nord, de 1’île, à mi-côte et assez près de Victoria, une maison qui n’est rien moins qu’appropriée aux besoins de la communauté. En dernier lieu, la villa Douglas est achetée et les confrères de Nazareth s’éta­blissent au sud de l’île, en face de Béthanie. Pour s’y installer, un double travail s’imposait : par raison d’économie, il fallait utiliser les matériaux de l’ancienne résidence de Tai-kou, en sorte qu’avant de construire il était nécessaire de démolir.

    Étant donné que, dans ces travaux de construction et de démolition, M. Béal eut toujours la plus large part, on peut se faire une idée de la somme de travail qu’il dut fournir, depuis le mois de mai 1884 jusqu’au jour où la communauté fut définitivement installée à Douglas-Castle, en 1896.

     

    En dehors de ces occupations extraordinaires, il y avait le travail quotidien à l’imprimerie. A Tai-kou, par exemple, M. Béal était chargé, tout à la fois, du recrutement et de la surveillance du personnel chinois, de la reliure et de l’expédition des livres ; toutes choses qui ne l’empêchèrent jamais d’assister aux exercices de la communauté.

    C’est à cette époque qu’il se sentit atteint de néphrite. En 1900, à ce premier mal vint s’en ajouter un autre : il perdit l’appétit, éprouva des vomissements fréquents et finit par tomber dans un état d’épuisement complet. Il lutta tant qu’il put, mais le mal finit par s’aggraver et le médecin lui prescrivit un voyage en France. On espérait que sa robuste constitution triompherait de la maladie ; il n’en fut rien. A Montbeton, survint une crise d’hémoptysie qui le réduisit à une telle extrémité qu’on s’empressa de lui administrer les derniers sacrements. Il se releva pourtant et retourna dans sa famille.

     

    Cependant le souvenir de sa chère maison de Nazareth ne le quittait pas, et son unique désir fut bientôt de la revoir pour y mourir. Il obtint enfin la permission qu’il sollicitait, et rentra à Hong-kong en avril 1903. Loin d’éprouver du soulagement, il vit bientôt son terrible mal (ulcère à l’estomac, dit-on) se compliquer de bronchite et de fièvre intermittente. Il avait la respiration si difficile, que ne pouvant plus demeurer dans son lit, il dut passer les deux derniers mois de sa vie sur une chaise longue. Bientôt une tumeur se déclara dans la région de l’œsophage et rendit la déglutition extrêmement difficile. La mort paraissait proche. M. Lecomte, supérieur de la maison de Retraite, avertit le cher malade. « Je ne cesse de me « préparer à la mort, répondit-il, depuis que j’ai vomi le sang à Montbeton. ». Il reçut donc le saint viatique et l’extrême-onction. Le 11 février 1904, à 5 heures du soir, il rendit le dernier soupir, après une courte agonie. A ses obsèques, qui eurent lieu le lendemain et que présida Mgr Mérel, préfet aposto­lique du Kouang-tong, assistaient, avec tous les ouvriers de la maison, bon nombre de confrères, et plusieurs missionnaires des missions italienne et espagnole. Le vicaire apostolique de Hong-kong, Mgr Piazzoli, malade, s’était fait excuser.

     

    Cette notice serait incomplète, s’il n’y était question des vertus dont M. Béal a donné l’exemple.

    La première fut assurément l’amour de Dieu ; amour qui s’est mani­festé, non par des paroles, mais par des actes et une fidélité constante à tous ses devoirs. La régularité avec laquelle il s’acquittait de ses exercices de piété, à Canton, fut toujours exemplaire, et sa vie très sainte. Il ne se montra pas moins édifiant à Nazareth, aux exer­cices communs. Personne ne les suivait avec plus d’exactitude et de dévotion. Qu’il s’agit du bréviaire ou d’offices solennels, nul n’apportait une attention aussi scrupuleuse à observer les règles de la liturgie. Chaque fois qu’il avait à paraître, on eût dit qu’il s’y était préparé, tant il arrivait à point nommé et remplissait, sans précipitation comme sans hésitation, les offices qui lui incombaient. Qui donc l’a vu au chœur, et ne s’est pas rendu compte, à son attitude, à sa physionomie, de l’esprit de religion profonde qui l’animait. Jusqu’à l’époque de son départ pour la France, même aux plus mauvais jours, lorsque son mal ne lui laissait pour ainsi dire aucun répit, il ne cessa jamais de suivre les exercices de la communauté. A son retour, en avril 1903, il fit des efforts surhumains pour y assister encore, et par là précipita sans doute le dénouement final.

    Avec l’amour de Dieu, se rencontraient, en M. Béal, l’humilité, la charité, la résignation et un dévouement sans mesure. Il a été humble ; c’est là un point sur lequel tous ceux qui l’ont particulièrement connu, sont en parfait accord.

    En apprenant sa mort, un des plus vénérables missionnaires de la Société écrivait : « Le « bon Dieu, en permettant que M. Béal résistât si longtemps à tant de maladies, voulait nous « laisser à tous un beau modèle de vertus sacerdotales d’autant plus solides qu’elles étaient « plus cachées. » En 1879, lorsqu’il est nommé pro-préfet, il refuse d’abord d’accepter cette dignité dont il se croit indigne, et s’empresse d’écrire en ce sens aux confrères du Kouang­tong. Si, plus tard, il accepte, c’est par obéissance.

    On n’en finirait pas s’il fallait raconter tous ses actes d’humilité. Quoiqu’il eût, à cause de son âge et des services rendus, une situation exceptionnelle à Nazareth, jamais il ne lui est arrivé de s’en prévaloir pour prendre la parole et imposer son opinion aux autres : au réfectoire et dans les réunions, il était toujours le dernier à donner son avis.

    Humble, il fut aussi charitable. Chargé, pendant plusieurs années, d’une administration aussi lourde que celle de la mission du Kouang-­tong, il était impossible qu’il réussît à plaire à tous, et il se vit forcément, en plusieurs rencontres, l’objet de critiques désobligeantes. Jamais néanmoins on ne l’entendit s’en plaindre ; à plus forte raison, se laisser aller à des récriminations. A ceux qui l’avaient blâmé, il fit constamment le même accueil charitable et empressé. Sous un extérieur un peu sévère, il cachait un cœur aimant : ceux qui l’ont mieux connu pourraient en rendre témoignage.

    Son courage et sa résignation au milieu de longues et cruelles souf­frances ne se démentiront pas un instant. Dans les moments où il était aux prises avec le mal, c’était une pitié et une édification que de le voir se tordre sous l’étreinte de la douleur, en comprimant les plaintes qui lui montaient aux lèvres en dépit de ses efforts, et, quand la crise était passée, se retrouver aussi calme que s’il venait de sortir d’un profond sommeil.

    En outre, il a pratiqué l’oubli de lui-même, dans l’obscur et infati­gable labeur auquel il s’est condamné, pendant tant d’années, pour sa chère maison de Nazareth. Il n’était jamais plus heureux que lorsqu’il pouvait, dans l’intimité, dire ce qu’il avait fait, ce qu’il rêvait de faire pour elle. A Montbeton, quand on le croyait déjà à l’agonie, il n’avait pas d’autre sujet de conversation que son cher Nazareth et ne voulait pas qu’on lui laissât ignorer le moindre détail concernant cette maison bénie. Ne pouvant se faire à l’idée de mourir sans la revoir, et quoiqu’il sût qu’un nouvel accident, toujours possible, lui serait sans doute fatal, il n’hésita point à braver les fatigues d’une longue traversée, au risque de succomber en route et d’avoir l’océan pour dernière demeure.

    Au ciel, il a reçu déjà, n’en doutons pas, la récompense de son dévouement et de ses autres vertus. Ici-bas, à cause de la part qu’il a eue à l’établissement de Nazareth, il est de ceux qui ont bien mérité de notre Société tout entière, et dont, à juste titre, elle peut s’honorer.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 940
    • Pays : Chine
    • Année : 1867