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Joseph BAZIN (1869-1922)

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    Joseph-Mathurin Bazin naquit au Bé, petit village de la commune de Ménéac, Morbihan, le 22 septembre 1869. Ses parents étaient de modestes cultivateurs mais ils avaient hérité des aïeux bretons la « foi des anciens jours », et ils prirent bien garde de transmettre intact cet héritage à leurs enfants. Joseph fut l’aîné de cinq enfants, et ce n’est pas sans un légitime orgueil que, dénombrant les enfants de ses frère et sœurs, il comptait deux neveux séminaristes, dont l’un est aspirant missionnaire au Séminaire des Missions-Étrangères, et quatre nièces reli­gieuses dans des congrégations se vouant aux missions : deux de ces nièces religieuses sont actuellement en Birmanie.

     

    La première éducation de Joseph dans la famille fut profondément chrétienne, mais à « la manière forte » aimait-il à rappeler. Le brave père n’avait pas la main légère et le fouet était toujours à sa portée : Plus d’une fois, Joseph éprouve la valeur éducative de cet instrument de discipline dont la crainte inspirait la sagesse ; mais il ne l’apprécie vraiment et surtout que plus tard lorsque, jeune missionnaire chargé d’un orphelinat, il sentit naître spontanément dans sa propre main les mêmes énergies perçues jadis dans celle de son père ; et il disait alors : « J’ai été élevé au bâton ; ça ne fait que du bien. » Il faut bien reconnaître en effet que M. Bazin était très dur pour lui-même et d’une énergie peu ordinaire.

     

    Il apprit au presbytère de sa paroisse les premiers éléments de latin, entra ensuite au petit séminaire de Saint-Méen, au diocèse de Rennes, puis passa au grand séminaire de Rennes et arriva, le 31 décembre 1891, au Séminaire de philosophie des Missions-Étrangères. Son père ne s’opposa pas absolument à son départ, mais il ne donna jamais son consentement et ne chercha pas à dissimuler la blessure que son éloignement lui avait faite au cœur. Plus tard, sur le point de s’attendrir sur la vie de privations que doit mener son petit, si loin de sa Bretagne, l’intransigeance du vieux Breton fera taire le sentiment et il dira : « S’il a besoin de quelque chose, qu’il vienne le chercher ici. » Un jour devait venir où ce fils quelque temps méconnu mais toujours aimant adoucirait de ses bénédictions les derniers soupirs du père, lui faisant entrevoir le séjour des rendez-vous éternels.

     

    Après une année de caserne à Nancy, au « régiment de fer » — toujours « dans la manière forte, » — et son séminaire fini, M. Joseph Bazin arrivait à Mandalay, en septembre 1895. Il commençait là l’étude de la langue anglaise et, au bout de quelques mois, Mgr Usse l’envoyait étudier le birman à Chanthagon, chrétienté de formation récente.

     

    C’est dans ce district de Chanthagon qu’il passa à peu près toute sa vie de missionnaire. Il y fut reçu par M. Pelletier qui y travaillait déjà et ensemble ils se lièrent d’une amitié qu’aucun nuage ne vint assombrir durant plus de vingt-cinq ans d’une vie, et d’efforts communs. Il eût été difficile de découvrir lequel des deux missionnaires était le subordonné de l’autre, car l’âge marquait entre eux une différence peu sensible ; il fallait bien cependant maintenir les droits de la hiérarchie. Pour M. Bazin, son confrère fut « le curé », et ainsi le principe de l’autorité était sauvegarde tandis que pour M. Pelletier, son confrère fut « le cousin » et ce terme, mieux que celui de « vicaire », indiquait la relation vraie qui existait entre eux. Dans toute la Mission, les missionnaires les appelaient ainsi. « Le « curé » tire la ficelle, le « cousin » marche ; ça va très bien », disait M. Bazin. C’est dans cette union parfaite des efforts que six chrétientés furent fondées dans le district de Chanthagon. Mais si l’entente était parfaite et le travail soutenu, il n’en était malheureusement pas de même de la santé. Chanthagon, situé au milieu de rizières est malsain. Dès le commencement, M. Bazin put échapper à une attaque de choléra, mais bientôt la fièvre des bois vint le visiter ; avec des intermittences, elle ne le quitte pour ainsi dire plus et elle sera très probablement la cause de sa mort.

     

    Mais la maladie ne put diminuer son énergie. Dès qu’il fut à même d’exercer le ministère, il se dévoua tout entier au bien être matériel et spirituel de ses chrétiens, sans compter avec la peine : Allées et venues d’un bout du district à l’autre, soulagement des misères, soins donnés aux malades, rien ne fut épargné. Pendant près de vingt-cinq ans, il fit deux et trois fois le catéchisme presque tous les jours : « Non numerandi sed ponderandi », disait-il souvent de ses chrétiens.

     

    Il passa ainsi toute sa vie occupé aux mêmes travaux, en proie aux mêmes soucis et aux mêmes peines, avec la fièvre trop souvent pour compagne.

     

    Cependant cette fièvre tenace avait fini par miner sa robuste constitution ; elle revenait de plus en plus fréquente et l’estomac refusait presque toute nourriture. Un séjour en France pouvait améliorer son état et lui faire recouvrer de nouvelles forces : Monseigneur Foulquier lui ordonna ce remède. Il obéit à regret et débarqua à Marseille vers les derniers mois de 1913. A Marseille même, un télégramme l’attendait, l’appelant en toute hâte auprès de son père mourant. On devine quelle fut l’émotion de cette entrevue, ménagée par la Providence, et la joie intime du père et du fils malgré la tristesse de la séparation prochaine et définitive. Durant trois mois, le missionnaire ne quitta pour ainsi dire pas le chevet de son cher malade qui voulait l’avoir jour et nuit à ses côtés. Enfin la mort accomplit doucement son œuvre et le chrétien breton sous le regard de l’homme de Dieu qu’était son fils, encouragé de ses prières et de ses bénédictions rendit, plein de confiance, son âme à son Créateur.

     

    Notre confrère allait prendre un repos que ces émotions avaient encore rendu plus nécessaire, quand éclata la grande guerre. Au bout de quelques mois, il fut mobilisé avec les vieilles classes et envoyé comme infirmier, dans un grand hôpital à Nantes. Là, comme partout ailleurs, il fit son devoir, tout son devoir, avec sa belle humeur, sa simplicité, et toutes les ressources de son cœur et de son patriotisme. Aussi fut-il respecté et aimé de tous les malades comme un « vieux pépère », ainsi qu’ils l’appelaient, et également très estimé de ses chefs.

     

    Il fut libéré au commencement de 1918 et il ne songea plus qu’à rentrer au plus vite dans sa chère mission. A cette époque, la guerre n’étant pas terminée, la traversée de la Méditerranée était très dangereuse car les sous-marins ennemis multipliaient leurs exploits. Néanmoins, malgré plus d’une alerte trop justifiée, le bateau qui ramenait notre confrère put atteindre Port-Saïd. Tout danger semblait enfin disparu et M. Bazin se laissait aller à la joie du retour, quand tout à. coup, en arrivant à Singapore, par suite d’un terrible typhon, le navire fit naufrage et n’eut d’autre chance de salut que de s’adosser sur un banc de sable. Toute une nuit se passe dans les transes ; les voyageurs affolés voient l’arrière du bateau s’enfoncer lentement mais sans arrêt. Au milieu des cris et de l’épouvante générale, notre confrère garde son calme et, avec quelques autres missionnaires ses compagnons de voyage, il s’efforce de réconforter les passagers et d’éviter la panique. « J’étais sûr, disait-il plus tard, que le bon Dieu nous sauverait. » Ce ne fut que le lendemain, dans l’après-midi, qu’il consentit à monter sur le dernier bateau de sauvetage.

     

    Quelques jours après, gai comme toujours, il rentrait dans sa chère Mission de Birmanie. De suite, il reprit son poste et recommença sa vie d’autrefois. Mais les conditions imprévues de son séjour en France n’avaient pas favorisé le rétablissement de sa santé : l’estomac était toujours aussi rebelle, et la fièvre revenait souvent. Néanmoins le travail se faisait avec entrain, sinon sans une certaine lourdeur d’allure car le corps s’était appesanti. Le « curé » lui-même était fatigué, et le « cousin » dut doubler la besogne. En juin 1919, la pénurie de missionnaires se faisant déjà sentir, Monseigneur se vit dans l’obligation d’envoyer M. Pelletier prendre la charge d’un poste laissé vide par la mort d’un confrère. Toute la charge du district retomba sur les épaules de M. Bazin seul. Loin de reculer devant le travail, il l’accepta généreusement et, à son ordinaire, y mit tout son cœur. Mais six mois n’étaient pas écoulés qu’il se sentit à bout de forces et, au mois de janvier 1920, une attaque d’influenza le mit, pendant plus de dix jours, à deux doigts de la mort. Dieu permit cependant qu’il surmontât cette terrible attaque ; mais désormais les forces physiques ne furent plus à la hauteur du courage qui n’avait pas faibli. Ces trois dernières années ont été une lutte presque continuelle contre la fièvre, sans marquer un arrêt dans l’action que lui imposaient sa conception du devoir et le besoin des âmes. « Je tiendrai jusqu’au bout », disait-il ; il a tenu jusqu’à la mort.

     

    Le lendemain de Noël, il arrivait à Mandalay prendre quelques jours de repos ; il était très fatigué mais rien ne paraissait alarmant dans son état. Le lendemain dans l’après-midi une hématurie abondante survint ; on fit appeler le docteur qui déclara l’état du malade très grave et presque désespéré. Aussitôt averti charitablement, notre confrère fit généreusement à Dieu l’offrande de sa vie et reçut les derniers sacrements en pleine connaissance. « Offrir ma vie, ce n’est pas difficile ; mais le dur, c’est pour ceux qui restent », dit-il en pensant à ses pauvres chrétiens qui allaient rester sans pasteur. Les soins les plus dévoués lui furent prodigués, mais les pertes de sang persistèrent, abondantes et presque continuelles, et les forces diminuaient rapidement. Le dernier jour, notre cher malade ne conserva sa connaissance que par lueurs d’un instant. Enfin, comme une lampe qui n’a plus d’huile, il rendit le dernier soupir le samedi 30 décembre, à une heure du matin, entre les bras de son vieux « Curé », le confident et le compagnon de vingt-cinq années d’apostolat.

     

    Sitôt la nouvelle connue, ses chrétiens accoururent en grand nombre et leur douleur manifesta l’amour qu’ils avaient pour leur Père : le 31 décembre eut lieu la sépulture au milieu d’une foule considérable, visiblement affligée. La dépouille mortelle de M. Joseph-Mathurin Basin repose dans le petit cimetière de la Léproserie Saint-Jean, de Mandalay, à côté de deux autres missionnaires qui l’ont précédé dans la tombe.

     

    Ces notes qui précèdent ne feraient connaître que très imparfaitement notre confrère, si l’on n’ajoutait quelques détails qui feront un peu connaître l’homme intérieur. Il était d’une énergie rare et de cette énergie nous avons vu pour ainsi dire la genèse. Très dur pour lui-même, il était toujours prêt à se renoncer devant un plaisir à procurer à ses confrères ou un service à rendre à ses chrétiens ; il était le bon pasteur qui ne vit que pour ses brebis, et il est mort pour elles. Dans l’exercice du ministère, il ne connaissait que le devoir, dans l’accom-plissement duquel il était toujours facile, ces dernières années surtout, de découvrir l’homme vraiment surnaturel. Quatre jours avant sa mort, des chrétiens lui manifestaient leur peine de le voir si malade : « Mes enfants, leur dit-il, Notre-Seigneur est bien mort pour nos âmes ; il serait étonnant qu’un missionnaire trouvât dur de souffrir mm peu pour elles. » Dans son dernier sermon, épuisé de fatigue il dut s’interrompre et conclut par ces mots : « Je n’en puis plus, et il faut m’arrêter. Ecoutez bien ce que je vais vous dire ; ce sont les paroles d’un mourant que vous entendez ; gravez-les bien dans votre cœur : Aimez-vous bien les uns les autres. »

     

     

    • Numéro : 2166
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1895