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François BAYOL (1846-1924)

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    Le 14 juillet 1924, celui que tous appelaient « le bon Père Bayol », achevait de mourir après cinquante-deux ans de vie apostolique. La mort avait bien peu à faire pour compléter son œuvre, car depuis longtemps elle l’importunait de ses visites et, sur les dernières années, elle était devenue « la désirée ».

    Depuis de longs mois, ne voyant plus, n’entendant plus, cloué immobile sur un fauteuil ou sur un lit, M. Bayol appelait la mort de tous ses vœux. Que de fois, alors qu’il sentait ses forces décliner, n’avait-il pas soupiré après le cercueil. L’avant-veille encore de son dernier sommeil il disait à un missionnaire voisin : « Oh ! Père, je vous en prie, rendez-moi un service. – Volontiers, Père Bayol. – Demandez au bon Dieu qu’il me prenne sans tarder ; pourquoi me laisse-t-il si longtemps ici-bas ? Je ne puis rien faire. – Mais si, Père Bayol, vous pouvez encore faire un travail utile : donner des conseils aux jeunes, et surtout prier pour les confrères, pour les chrétiens et pour les païens. – Oh ! je prie bien, au moins cinq chapelets par jour ; mais le reste du temps, que c’est long ! Je n’ai point d’idée, point de sentiment ; je suis comme un tronc d’arbre mort. Oh ! priez Dieu qu’Il me prenne vite. »

     

    M. Bayol était né le 25 août 1846, au village de la Castagneredo, paroisse de  Saint-Antonin, diocèse de Montauban. Il garda, toute sa vie, un souvenir ineffaçable et toujours vivant de son pays natal. « C’est une presqu’île, disait-il d’un accent emphatique, entourée de trois côtés par … l’Aveyron. On y trouve tous les   agréments : l’eau, la terre, les prés, les montagnes avec leurs flancs couverts d’arbres et leurs causses dénudés… » Et il ne tarissait pas de détails sur la vie que les ancêtres et lui-même y avaient menée, jouant avec les agneaux et les brebis … « Est-ce qu’on trouva cela à Paris ? » ajoutait-il d’un air un peu méprisant à l’adresse d’un confrère parisien qu’il croyait avoir convaincu.

    Vint un jour cependant où l’appel divin l’enleva à ses délices champêtres pour le conduire au Séminaire des Missions-Étrangères et aux Indes. Lorqu’il s’ouvrit de ce dernier projet à son père pour lui demander son consentement, celui-ci refusa net : « Jamais, dit-il, jamais ! Ah ! si tu crois que c’est pour t’envoyer chez les sauvages que je t’ai élevé et payé ta pension ! … » Mais rien n’arrête la volonté des Serviteurs de Dieu lorsqu’ils sont sûrs d’obéir à l’appel du divin Maître. Une difficulté s’ajoutait au refus du consentement paternel : le futur aspirant avait fait seulement ses humanités et, à cette époque, il n’y avait pas encore de cours de philosophie au Séminaire des Missions-Étrangères. Nous ne saurions dire par quelles circonstances et dans quelles conditions il se fit admettre au Grand Séminaire de Séez ; toujours est-il qu’il y passa une année et laissa à ses compagnons d’étude un souvenir qui vit  encore. Un vieux curé de Normandie écrivait récemment à un de ses compatriotes mission-naire à Pondichéry : « Mon ami Bayol vit-il encore ? Est-il toujours aussi candide qu’au temps de sa jeunesse ? Quelle bonne âme c’était alors ! »

    Lui aussi se souvenait de cette année de Séminaire normand et en parlait souvent, si bien que les jeunes missionnaires – du temps qu’il y avait de jeunes missionnaires à Pondichéry – lui disaient avec une pointe de taquinerie que lui seul était incapable d’apercevoir : « Père Bayol, vous êtes un Gascon doublé d’un Normand ; vous devez être plein de malice. »

    Sa philosophie terminée, le Normand de Gascogne prit le chemin de la rue du    Bac ; il y reçut la prêtrise le 25 mai 1872, et le 19 juin de la même année, il partait pour la Mission de Pondichéry à laquelle il était destiné.

    Mgr Laouënan le nomma aussitôt professeur au collège colonial ; il y resta sept ans. Son grand principe fut que le professeur doit réunir en sa personne la sévérité du père et la tendresse maternelle. Il n’est rien de moins sûr que l’équilibre fût toujours observé chez M. Bayol entre deux fonctions si opposées et pourtant si nécessaires : Les jeunes espiègles trouvaient toujours un refuge trop proche et trop instantané, lorsque le père déclenchait le ressort de la sévérité et il arriva pratiquement que la pilule était à peu près toujours dorée. Un jour, cependant, l’incartade d’un élève lui avait valu une punition plus sérieuse que d’habitude. La mère de l’enfant s’en aperçut à ses yeux rougis et quand celui-ci eut avoué la faute et le châtiment : « Comment, s’écria-t-elle, tu as fait de la peine au bon Père Bayol ! Va vite lui demander pardon et ne reviens pas sans un billet attestant que tu l’as obtenu. » L’enfant accourut aussitôt demandant le pardon et le billet. « Je lui donnai l’un et l’autre, disait M. Bayol, et de plus, un gros baiser sur le front. » Ses élèves, vieux pensionnaires retraités, qui vivent encore aiment à parler de leur ancien professeur et à rappeler sa bonne simplicité, sa bonhomie souriante, l’affection respectueuse qu’il avait su leur inspirer.

    Du collège colonial, M. Bayol fut envoyé à Polur, dans le Nord de la Mission. La famine, celle qu’on appelle encore la grande famine, qui emporta sept millions d’habitants dans le sud de l’Inde, y sévissait depuis plus de deux ans. De tous côtés, des malheureux se traînaient à travers les campagnes brûlées par un soleil implacable ; ils étaient sans nourriture, à peu près sans vêtements, errant à la recherche de quelques feuilles non encore desséchées qui leur permissent d’apaiser la faim qui les tiraillait ; sur les bords des routes étaient semés les cadavres des morts et les squelettes des agonisants qui, n’ayant plus la force d’aller plus loin s’étaient couchés là pour y mourir. Ce fut au milieu de cette désolation suprême que le jeune missionnaire fît ses premiers pas dans la vie apostolique. On a malheureusement peu de détails sur ses débuts dans ce douloureux ministère ; sa modestie se refusait à en parler, et les vieux compagnons qui travaillaient avec lui sont morts depuis longtemps ; ce que l’on sait, c’est que ses forces, moins encore que ses ressources, ne purent suffire à la tâche, et au bout de quelques mois, ses supérieurs durent le rappeler à Pondichéry.

    Quand il fut remis, Mgr Laouënan l’envoya à Tiruvadi, à l’autre extrémité de la Mission. La famine venait de cesser et la pluie bienfaisante, si longtemps attendue, avait enfin rendu à la terre aride son ancienne fécondité. M. Bayol trouva dans ce nouveau poste des difficultés d’un autre genre ; elles ne manquent jamais en mission. Le district n’avait point de résidence. Le besoin créa chez M. Bayol ce qu’il appelait ingénument sa vocation d’architecte. Il se mit aussitôt à l’œuvre avec ardeur, et en moins de trois mois, le presbytère était bâti. L’architecte n’avait oublié qu’un détail : c’était d’y ménager des fenêtres, si bien que Mgr Laouënan lui disait en plaisantant : « Père Bayol, vous avez eu une prévoyance de vrai normand. Au moins, on ne pourra vous accuser, ni vous ni vos successeurs, de jeter l’argent par les fenêtres. »

    Dans la plupart des postes qu’il occupa pendant sa longue carrière, Kottapaleam, Settiapetti, Viriyur, Muttalpeth, etc., il laissa quelques souvenirs de ses talents de bâtisseur : ici un couvent, là une résidence, ailleurs une chapelle. Il mit le couronnement à son œuvre en traçant le plan de l’église du Sacré-Cœur de Pondichéry ou, pour parler plus exactement, en le dessinant d’après les indications d’un autre missionnaire, M. Welter. Ce fut sa principale collaboration mais il en était fier. Plus tard, lorsque l’effet des ans eut obscurci sa mémoire, l’image de l’église du Sacré-Cœur restait toujours vivante ; il l’appelait son église, son œuvre et même son chef-d’œuvre. « Le P. Welter, disait-il, ingénument, ne faisait que diriger les travaux et payer les ouvriers. »

    Toute sa vie il fut simple et bon, bon à tout et à tous. Sa bonté l’inclinait particulièrement vers les petits enfants ; et les petits enfants le devinaient et accouraient en foule à ses côtés. C’était un spectacle digne de tenter le pinceau d’un artiste que celui de ce bon vieillard à longue barbe blanche entouré de tous ces petits, vêtus de leur seule innocence. Il les faisait asseoir, les uns à ses pieds, les autres sur le banc à côté de lui ou sur ses genoux et là, il leur apprenait à faire le signe de la croix, à réciter quelques simples prières ; à ceux qui avaient le mieux récité, il distribuait des douceurs quand il en avait, ou bien quelques pièces de menue monnaie. Finalement ceux mêmes qui n’avaient pas pu réciter les prières avaient aussi leur part ; le bon vieux fermant les yeux à propos, ils s’approvisionnaient eux-mêmes.

    M. Bayol avait un défaut, ou une qualité de plus, ou le défaut d’une qualité. – Les avis peuvent être partagés là-dessus. – Il aimait la pauvreté jusqu’à négliger les soins à donner à la tenue extérieure. Il avait lu quelque part que saint François Xavier n’avait qu’une soutane et par conséquent n’en changeait jamais. Il voulut suivre les traces d’un si grand saint. Ah ! comme il eût admiré ces vers de Péguy, s’il les avait connus, et leur eût donné une interprétation toute personnelle !

     

    Vous me fîtes, Seigneur, du limon de la terre.

    Ne vous étonnez pas de me trouver terreux.

    Vous me fîtes, Seigneur, de vase et de poussière.

    Ne vous étonnez pas que je sois poussiéreux.

     

    Il vécut pauvre et mourut pauvre, ne laissant pour tout héritage que quelques vieux livres, compagnons de ses nombreuses pérégrinations.

    De constitution robuste, on ne lui connut jamais, jusqu’à ces dernières années, qu’une maladie : une attaque de rhumatisme qui lui survint vers l’âge de quarante ans. Le P. Desaint, dont les connaissances médicales étaient très appréciées, après avoir essayé vainement d’extirper le mal, le déclara « chronique, volant et incurable ». Le rhumatisme, à force de voler, finit par se fixer à l’échine et n’en sortit plus. M. Bayol en prit vaillamment son parti et continua de travailler comme si rien n’était. Néanmoins il se servait de son mal comme d’une arme défensive lorsqu’on le félicitait de sa bonne mine : « Eh ! disait-il, vous avez l’air d’oublier mon rhumatisme à l’échine ; ne savez-vous pas qu’il est « chronique, volant et incurable » ?

    Toujours respectueux de l’autorité, serviable à tous, charitable même à l’excès,  son plaisir était de faire plaisir et, qualité plus rare, on ne l’entendit jamais dire une médisance.

    Fidèle à ses exercices de piété, pénétré du sentiment de son devoir, il travailla tant qu’il put travailler, sans jamais jeter un regard d’envie au delà de l’humble sillon qui lui avait été fixé.

    « Humilem spiritu suscipiet gloria. »

     

     

    • Numéro : 1119
    • Pays : Inde
    • Année : 1872