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Marius BAULEZ (1842-1906)

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    M. Marius-Joseph Baulez naquit à Marseille (Bouches-du-Rhône) le 12 septembre 1842, de parents profondément chrétiens et jouissant d’une certaine aisance. Nous savons peu de chose sur les premières années de notre regretté confrère. Il perdit son père et sa mère, alors qu’il était encore en bas âge. Deux de ses tantes l’adoptèrent et rivalisèrent de zèle pour remplacer auprès du petit orphelin les parents absents. Rien ne lui manqua, ni les soins assidus, ni l’affection tendre. Marius-Joseph cependant, il l’a avoué lui-même plus tard, était espiègle, entêté, susceptible. Les bonnes tantes n’arrivèrent jamais à modérer les écarts d’un caractère indépendant et quelque peu insoumis. Hâtons-nous de dire cependant, qu’à côté de ces défauts du jeune âge, Marius-Joseph  montrait un cœur sensible et profondément aimant. Sa piété était sincère et raisonnée. Il rachetait, par là, bien des travers dont, malgré une très grande bonne volonté, il n’arriva jamais à se débarrasser complètement.

    À douze ans, il fit sa première communion avec une piété angélique. C’est de ce jour-là, sans doute, que date sa vocation non seulement à l’état ecclésiastique, mais encore à l’apostolat. Le moment était venu de commencer les études secondaires. Marius-Joseph  fut placé dans un des meilleurs collèges de la ville. Disons tout de suite que le jeune étudiant était admirablement doué du côté de la mémoire et de l’intelligence. Ses études ne furent qu’une suite de succès, et nous n’exagérons point en disant qu’il laissa, dans l’esprit de ses maîtres, l’impression d’un élève hors ligne. Le cours des études terminé, Marius-Joseph , muni de ses grades universitaires, aurait pu embrasser une des nombreuses carrières libérales qui s’offraient à lui, et pour lesquelles il avait des dispositions si heureuses. C’était peut-être le rêve de ses bonnes et si chères tantes, qui comptaient ainsi le garder près d’elles le plus longtemps possible. Marius-Joseph  avait un autre idéal, il voulait être prêtre, il voulait être missionnaire chez les sauvages.

    C’est après mûre réflexion qu’il se décida à annoncer la grande nouvelle à ses bienfaitrices. Nous nous imaginons sans peine, connaissant la très grande sensibilité de notre confrère et l’affection dont il était l’objet, que la séparation fut pénible et qu’il y eut beaucoup de larmes versées de part et d’autre.

     

    Marius-Joseph  entra sous-diacre au Séminaire des Missions-Étran­gères le 24 août 1864. De là, il écrivait aux bonnes tantes de longues et très intéressantes lettres, leur décrivant la vie du séminaire, les promenades autour de Paris, et les préparant ainsi à la grande séparation qui eut lieu en 1866. C’est dans le courant de cette même année que notre confrère débarqua à Pondichéry.

    Fin littérateur, il se distingua d’abord dans l’enseignement au petit séminaire et au collège colonial. Entre temps, il étudiait le tamoul, langue très difficile, dans laquelle il fit des progrès remarquables. Ses aptitudes lui indiquèrent le genre d’apostolat auquel Dieu le destinait. Les Indiens commençant à se laisser instruire, devaient naturellement rechercher avec avidité des livres de lecture autres que leurs interminables poèmes et leurs fables plus ou moins fantastiques. Les protestants comprirent cela et se mirent à composer, en tamoul et en anglais, nombre de livres et de brochures, dont ils inondèrent le sud de l’Inde. Le rêve de M. Baulez était de voir une société d’écrivains se former, parmi nous, pour faire un travail semblable, mais orthodoxe.

    Maheureusement, si les ministres protestants ont des loisirs, de l’argent et un personnel surabondant et bien préparé pour ce genre de travail, il n’en est  pas de même chez nous. Le missionnaire, généralement, se désintéresse de la controverse : il vit au milieu de ses chrétiens, les instruit, les guide dans le droit chemin et laisse les protestants discuter à leur aise sur tel ou tel dogme, ou sur une interprétation plus ou moins équivoque à donner  aux saintes Écritures.

    M. Baulez comprenait autrement le rôle du missionnaire catholique. Il l’aurait voulu armé pour la lutte, rendant coup pour coup, détruisant les arguments de l’hérésie, avec la même facilité qu’il annonçait la vraie religion. Rôle sublime, avouons-le, mais trop sublime, pour être rempli par des acteurs ordinaires ! Force fut donc à notre cher confrère de se mettre tout seul à la besogne. Il accepta cette tâche avec une grande générosité de cœur et, la plupart du temps, il fit tous les frais de l’impression de ses ouvrages.

     

    Avant de parler des nombreux opuscules sortis de la plume de M. Baulez, disons, pour continuer notre récit, qu’il passa plusieurs années dans l’enseignement, et qu’il laissa partout la douce impression d’un professeur sérieux, et avide de faire le plus de bien possible aux enfants qui lui étaient confiés. En quittant le collège colonial, il fut envoyé à Prattacudy, afin de se former directement  à  la vie indienne, et mettre en pratique ce qu’il avait appris de tamoul.

    Il resta quelques mois seulement dans ce poste. Il fut nommé en 1876, au poste plus important de Vellore. C’est là qu’il écrivit la plupart de ses ouvrages. Nous avons de lui un Recueil de Sermons tamouls pour tous les dimanches de l’année ; la Traduction des Évangiles des dimanches et jours de fêtes ; un Manuel de conversation en anglais et en tamoul ; une Explication du grand catéchisme ; un Choix d’Histoires tirées de la sainte Écriture ; un Recueil de Petites Lectures récréatives ; l’Histoire en tamoul du Pain de Saint-Antoine. Nous passons sur bon nombre d’opuscules de moindre importance, mais non moins utiles. Il y a quelques années, M. Baulez publia une Méthode de tamoul vulgaire, travail logique et neuf, où il commence par donner des exemples de locution en usage, que des règles concises expliquent immédiatement. Ce manuel est destiné aux jeunes  missionnaires nouvellement arrivés dans l’Inde, et qui brûlent du désir de s’exprimer rapidement en tamoul. On pourrait composer, avec cette méthode, un cours supérieur, en gardant les mêmes procédés mais en l’appliquant à l’étude du tamoul littéraire. Si des ouvrages écrits en langue tamoule nous passons aux ouvrages écrits en anglais, nous trouvons : Heart and Soul (Cœur et Ame), histoire touchante, racontée par lettres, sur la conversion et sur l’entrée en religion d’une jeune protestante, amenée à la vérité par une amie catholique. Puis parut Frank Goldear or The Old digger, où l’auteur raconte la conversion d’un orphelin élevé sans religion : un ministre protestant l’engage à lire la Bible, Frank Goldear y trouve non le chemin de l’hérésie, mais de la vraie foi.

    Nous ne parlerons que pour mémoire de Vingt ans dans l’Inde, plaquette humoristique qui démontrait qu’après vingt ans, M. Baulez sentait encore les piqûres des moustiques qui l’avaient accueilli en 1866, et que son extrême sensibilité était décidément incurable. Cette sensibilité lui grossissait démesurément les mille et une difficultés de la vie apostolique, et cette faculté de sentir trop vivement, aggravée de la vivacité méridionale, lui faisait dire et écrire des choses qu’il regrettait ensuite. Il avait la trempe d’un journaliste et, comme il aimait profondément l’Église, il eût mis à mal nombre de ses adversaires, s’il avait eu un grand quotidien à sa disposition. Il excellait à écrire des nouvelles, ces compositions littéraires qui exigent tant de goût. Et dans Petites Choses et Petits Riens, dans les almanachs des Missions catholiques et de la Propagation de la foi, il savait faire rire et pleu­rer ses lecteurs.

     

    Ce qui lui permettait de tant produire, dans un pays où tout travail littéraire est si pénible, c’était l’inflexible régularité de sa vie de chaque jour. Étude, travaux, exercices de piété, tout était réglé chez lui à la minute, et souvent ses amis étaient tout étonnés de le voir s’esquiver, à l’heure sonnante, pour aller à l’église : « Tenez, disait-il, voici un livre original ; dites-moi ce « que vous en pensez. » On avait à peine pris le livre, que le Père était en prières devant le tabernacle. On sentait, à le voir célébrer la sainte messe et prier, le grand esprit de foi qui le tenait uni à Dieu.

    Dès son arrivée à Vellore, où il passa les trente dernières années de sa vie, une grande famine désola le pays. Ému de compassion, M. Baulez se dépensa sans compter, mais ses ressources n’étaient pas grandes. Il demanda des secours au gouvernement anglais et aux divers comi­tés de bienfaisance que la situation avait forcé de créer.

    Il se mit à la recherche des malheureux qu’il entourait de soins dévoués. Il recueillit beaucoup d’enfants abandonnés qu’il prit à sa charge. Les uns mouraient, les autres revenaient à la vie ; les premiers s’en allaient au ciel, les autres restaient confiés à sa tendresse, et elle était immense pour ses chers petits ! Venus à l’orphelinat, à l’état de squelettes, ils commençaient à prendre des forces et à se rétablir, lorsque le choléra vint fondre sur eux. Le Père était désolé et sa main tremblait en donnant des remèdes à ses petits malades ; mais, pour relever leur courage, il souriait, il plaisantait avec eux, et ces malheureux se confiaient sans peur à la divine Providenoe. Il lui resta une centaine de garçons et de filles qu’il regarda toujours et traita comme ses enfants adoptifs. Aussi, lorsqu’il mourut, la désolation fut-elle immense à l’orphelinat. Quand les enfants avaient grandi, il les plaçait de son mieux, et les établissait aussi bien que ses ressources le lui permettaient.

    Il fut heureux de voir s’ouvrir à Tindivanam notre École industrielle, et c’est là qu’il envoya les jeunes gens qui lui restaient. Ils en sortiront bons ouvriers et pourront gagner largement leur vie.

     

    La santé de M. Baulez ne fut jamais brillante ; aussi dut-il, deux fois, aller demander des forces au pays natal. Un troisième voyage venait même de lui être prescrit, au début du mois d’avril, mais il comprit que son état était trop grave pour entreprendre une telle expédition.

    Il consentit à se rendre à Bangalore. Le voyage fut très pénible et, en arrivant à l’hôpital Sainte-Marthe, son premier soin fut d’appeler un prêtre pour se confesser. Le Père souffrait du diabète, et le mal avait fait, en quelques jours, des progrès énormes. Le médecin se déclara incapable d’enrayer la maladie.

    On avertit M. Baulez de la gravité de son état : « Je suis prêt à mou­rir » , se contenta-t-il de dire. Il reçut les derniers sacrements en pleine connaissance ; puis, il se mit entre les mains du bon Dieu et mourut le 29 avril 1906, en laissant à tous ceux qui l’entouraient un grand exemple de douce résignation et de parfaite tranquillité d’âme. M. Baulez était très connu à Bangalore ; il était aussi très aimé des confrères. Tous tinrent à assister à ses funérailles et à lui donner une dernière preuve de l’affection sincère et de l’estime méritée dans laquelle ils tenaient le regretté défunt.

     

     

     

     

    • Numéro : 897
    • Pays : Inde
    • Année : 1866