Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Stanislas BAUDRY (1887-1954)

Add this

    « Que Dieu multiplie des missionnaires comme le P. Baudry », écrivait, en 1916, Mgr de Guébriant qui n’avait pas tardé à reconnaître les qualités apostoliques du missionnaire qui lui était arrivé deux ans plus tôt. Ces mots sortis de la plume du grand évêque missionnaire et premier vicaire apostolique du Kientchang étaient un éloge, car il s’y connaissait en hommes et en apôtres. Cet éloge ne dut pas tellement étonner ceux qui, au diocèse de Luçon, avaient été les supérieurs de Stanislas Baudry ; l’un d’eux ne lui avait-il pas dit: « Vous serez missionnaire ou brigand » ? Missionnaire, il le fut, et même évêque missionnaire, dans un pays de brigands où l’apostolat était alors si dur, et réclamait des âmes bien trempées.

     

    Enfant de Vendée

    Mgr Baudry naquit à La Pommeraie-sur-Sèvre, le 27 novembre 1887. De sa Vendée natale, il garda toujours un souvenir ému ; il aimait à dire tout ce qu’il devait à ses parents profondément chrétiens, à sa famille et à son curé de La Pommeraie. Volontiers il reconnaissait la patience qu’il avait fallu aux uns et aux autres, comme à ses maîtres du séminaire des Sables-d’Olonne, pour excuser ses petites incartades et les fréquentes manifestations de son tempérament exubérant. Ses sœurs se souviennent encore des frayeurs qu’il leur causait lorsque, juché sur le cheval de la ferme paternelle, il piquait droit sur leur groupe au galop de sa bête qu’il tentait d’arrêter net devant elles. Après la sévère correction méritée et prévue, on excusait tout, car il avait un cœur d’or, ce cœur qu’il garda toujours, sensible et affectueux, et qui l’empêcha de faire volontairement et injustement du mal à qui que ce fût, même à qui lui en avait fait.

     

    Les galopades dans les chemins creux du Bocage vendéen le firent-elles rêver de chevauchées apostoliques dans les montagnes de Chine ? Ce n’est pas prouvé. Si le besoin de grands espaces l’attira vers les missions, ce fut surtout son ardent désir de se consacrer totalement à Dieu qui le détermina à entrer en 1907, à 20 ans, au séminaire des Missions-Étrangères de Paris.

     

    Aspirant à Bièvres et à Paris

    S’il apporta au séminaire et, plus tard, en mission, les qualités de sa race faites d’esprit et de prudente lenteur dans le commerce des hommes et le maniement des affaires, il n’avait pas laissé son caractère enjoué en Vendée. Prononcer son nom, c’est évoquer chez ses condisciples d’alors l’image d’un aspirant pieux, dur pour lui-même, mais, aussi rarement étranger aux farces et tours que se jouaient les séminaristes, surtout pendant les vacances à Sainte-Mesme et à Meudon.

     

    Tous surent-ils voir en lui, sous cet extérieur jovial, sa profonde vie de piété, sa fidélité aux grâces du Christ qui formait en lui son Prêtre ? Sous la direction d’anciens missionnaires prudents et compréhensifs, il avait acquis cette âme d’apôtre, forgée dans la mortification cachée, mais rude, qu’il s’imposait, et dont il devait avoir tant besoin, et 40 ans durant, dans cette mission du Kientchang pour laquelle il reçut sa destination, le 28 septembre 1913, au soir de son ordination sacerdotale.

     

    Le Kientchang

    Parti le 10 décembre, il arrivait, en février 1914, dans cette mission des Marches Thibétaines dont rêvaient, avec celle de Tatsienlou, tous les Aspirants de cette époque, parce que c’étaient les missions dures, et qu’un coup de lance pouvait vous envoyer rapidement dans votre Eternité. Décrire le Kientchang en quelques lignes est impossible, et c’est risquer d’en donner une idée fausse parce que trop simplifiée. Que de courage n’avait-il pas fallu aux premiers missionnaires de ce vaste territoire de 400 km de long sur 300 de large, érigé en vicariat apostolique quatre ans plus tôt ! Qu’on y parvienne du nord par le Setchoan, ou du sud par le Yunnan, c’est une muraille de montagnes qu’il faut franchit ; mais, une fois dans ces contreforts lointains de l’Himalaya, le missionnaire n’est pas au bout de sa peine : des vallées très encaissées et des montagnes enchevêtrées l’obligent à d’exténuantes marches dont son cheval n’est pas seul à ressentir la fatigue. Et Ces auberges qui, le long des pistes, ne lui offrent souvent pour se refaire qu’un peu de gros riz rouge des montagnes ou de tsamba thibétain, assaisonnés de légumes salés, aigres oit amers, et, pour tout repos, des planches sur lesquelles on déroule un mince matelas de paille tressée, accueillant pour tant de petites créatures du Bon Dieu ! Le missionnaire s’y habitue, insensible parfois à toute piqûre indiscrète ou morsure provocante, car la fatigue lui vaut un profond sommeil à l’étape du soir.

     

    Ce pays austère est habité par des tribus aborigènes (Lolos, Si-fan, Lyssou et Mosso) qui ont été refoulées dans les montagnes, et par les Chinois envahisseurs qui se sont emparé des vallées où le riz vient plus facilement, où les récoltes craignent moins la gelée et trouvent une terre plus fertile. Le Kientchang fut, en effet, à une certaine époque, lieu de déportation pour les Chinois ; ce n’étaient donc pas les Célestes les plus doux qui vinrent s’y installer, d’autant plus que se joignaient à eux ceux qui faisaient commerce d’opium, ou recherchaient cette province-frontière pour s’adonner aux risques et aux profits de la contrebande. Tous s’unirent pour s’emparer des vallées fertiles et en chasser les justes et naturels propriétaires. D’où, entre toutes ces catégories de population, un état de tension, de guerre froide ou chaude, endémique dans cette mission et gênant considérablement l’effort d’évangélisation.

     

    Le missionnaire

    Mais qu’importait au P. Baudry! Le travail, était rude, les courses apostoliques longues, les difficultés sans nombre : c’est tout ce qu’il lui fallait. Et puis, il avait un Chef : Mgr de Guébriant, pour qui il garda toujours la vénération et le culte du disciple qui sait ce qu’il doit à son « premier Maître » dans l’apostolat.

     

    Ce qui réjouissait Mgr de Guébriant c’était de voir que ce nouveau missionnaire n’était pas un rêveur, mais, comme lui-même, un homme d’action au cœur d’apôtre. Sans attendre d’être passé maître dans la langue mandarine, le P. Baudry se mit à la tâche, travaillant sans relâche comme ses confrères. Son vicaire apostolique doit parfois modérer son activité, lui demander de ne pas faire des étapes aussi longues qui tuent ses montures et menacent sa santé. Et pourtant, les distances sont longues entre les postes de Yen-tsin et de Tch’ang-pin-tse dont il sera le responsable de 1914 à 1923 ; souvent il fait en un jour le trajet que d’autres n’ont la force d’accomplir qu’en deux. Il gagne ainsi du temps ; il amène à l’Eglise de nombreux païens, les catéchise et règle les incessants différents qui surgissent dans cette contrée. Chrétiens, païens, roitelet même, ont recours à son arbitrage ; il sait rendre la justice, et parfois l’imposer.

     

    En 1917, Mgr de Guébriant, nommé vicaire apostolique de Canton quitte avec grand regret son cher Kientchang qu’il viendra revoir en 1932 comme Supérieur Général des Missions- Étrangères. Mgr Bourgain lui succède, et, en 1923, appelle le P. Baudry à Sichang, le Ning-Yuen-Fu d’alors, pour le mettre à la tête de la Paroisse et lui confier la Procure de la mission.

     

    Jusqu’à cette date, la vie du P. Baudry avait été celle de tous les missionnaires du Kientchang, telle que nous la retracent les lettres de Mgr de Guébriant ; c’était la vie qu’il avait rêvée, toute donnée aux âmes. Les épreuves n’avaient pas manqué pour féconder ce labeur, l’une d’elles fut particulièrement cruelle qui aurait pu lui coûter la vie. Un poison violent mêlé à sa nourriture par quelqu’un qui n’avait pas accepté une juste remarque — je vous ai dit que ce pays de brigands avait les mœurs rudes — lui fit perdre un œil, diminua considérablement la vue de l’autre, et nécessita un repos prolongé à Hongkong où Mgr de Guébriant l’envoya dès qu’il fut transportable : c’était une question de vie ou de mort. Son organisme fut long à se remettre de cette secousse terrible, et toute lecture prolongée lui fut désormais impossible.

     

     

    Le procureur

    Mais son amour du peuple chinois n’en fut pas diminué, et c’est de toutes ses forces qu’il se donna à son nouveau travail ; auprès des chrétiens, la tâche n’était pas nouvelle pour lui, comme l’était celle de la Procure. Là aussi, il donna toute sa mesure. Déjà, l’administration de Mgr Bourgain avait sauvé la mission de bien des difficultés financières inhérentes à la fondation et au premier équipement d’une jeune mission où tout est à construire. Le P. Baudry était l’homme qu’il fallait à ce poste. A ses qualités naturelles il avait ajouté cette prudence et ce sens de la gestion financière qu’il avait appris au contact de ce peuple qui était devenu le sien. Aucune rouerie, aucune manœuvre ne le prirent au dépourvu quand il y allait du bien de la mission ; plus d’un s’y piqua et dut reconnaître la supériorité du P. Baudry dont la réputation n’était plus à faire dans ce domaine où il était maître ; les événements lui donnèrent souvent raison, et se chargèrent de répondre par eux-mêmes à ces quelques critiques auxquelles n’échappe aucun procureur.

     

     

    Evêque du Kientchang

    En 1925, Mgr Bourgain le nomma provicaire, et, à sa mort survenue deux mois après, le P. Baudry devenait Supérieur de la mission. Il l’administra avec tant de savoir-faire que, deux ans après, les suffrages de ses confrères le proposaient pour l’épiscopat.

     

    Le télégramme de Mgr de Guébriant annonçant cette nomination depuis longtemps espérée, fut lu, le jour de Pâques 1927, aux fidèles de Ning-Yuen-Fu qui se réunirent aussitôt à l’église pour chanter le « Te Deum ». Le sacre eut lieu, en la fête du Christ-Roi, le 30 octobre 1927, dans la cathédrale de Chengtu ; Mgr Rouchouse, assisté de NN. SS. Renault et Jantzen, fut son consécrateur. De retour dans son vicariat apostolique, Mgr Baudry ne changea rien à ses habitudes de missionnaire ; il dut simplement émigrer du séminaire à l’évêché, ce qu’il avait jusqu’alors refusé de faire, bien qu’il fût Supérieur de la mission.

     

     

    Le bâtisseur

    Il continua de parcourir le territoire dont il avait désormais la charge, visitant ses prêtres, les dirigeant et les encourageant. Son habile gestion financière lui permit de construire de nombreuses églises, et d’équiper le diocèse de toutes les œuvres nécessaires à sa bonne marche et à son développement. Eglises, oratoires, hôpitaux, dispensaires, écoles, asiles de vieillards surgirent de terre. Citer des noms et des dates intéresserait ceux qui connaissent déjà les faits et les lieux, mais ne dirait rien à ceux qui les ignorent et qui ont plus à gagner de connaître l’âme de l’apôtre que ses œuvres. Retracer l’activité des 24 années d’épiscopat de Mgr Baudry au Kientchang, ce serait écrire l’histoire de cette mission de 1927 à 1951. Disons seulement qu’il n’est pas un district du diocèse qui n’ait eu sa construction d’église ou de locaux pour les œuvres, et cela de Yen-Tsin à Yue-Hi, ou de Houi-Ly et Moulô-Tcha-.Kou à Houang-Mou-Tchang. Pour la seule ville de Sichang — car il faut bien nous limiter — il faudrait citer l’hôpital, le couvent des F.M.M., le noviciat des Oblates, l’Ecole des Vierges de la Doctrine chrétienne, le petit séminaire Sainte-Anne, le couvent des PP. Rédemptoristes ; un nouvel hôpital, pour compléter le premier devenu trop petit, était encore en construction lorsque les troupes communistes arrivèrent dans la ville en 1950 ; et un terrain venait d’être acheté pour y bâtir l’école confiée aux Frères Maristes.

     

    Les ouvriers

    Toutes ces œuvres matérielles étaient animées par un clergé et un personnel que Mgr Baudry cherchait à rendre plus nombreux, car la tâche immense à accomplir ne pouvait être entreprise par ses seuls missionnaires dont l’équipe était bien petite, et que la maladie ou la mort frappaient trop souvent.

     

    Fidèle à sa vocation de membre de la Société des Missions-Étrangères de Paris, Mgr Baudry eut pour principale préoccupation la formation d’un clergé chinois. Voici quelques lignes des rares notes trouvées après sa mort : « Il faut prier pour qu’un Jour vienne où la mission s’effacera pour faire place à l’Eglise locale avec ses chefs, prêtres et évêques, tirés du peuple évangélisé lui-même. Une mission qui ne serait pas destinée à aboutir, en un jour plus ou moins lointain, à ce résultat, serait vouée à l’échec. Une mission qui ne cherche pas tous les moyens d’y Parvenir fait fausse route ». Des chiffres nous convaincront plus que des paroles : en 1927, le nouvel évêque trouvait quatre prêtres chinois dans sa mission ; en 1951, à son départ, il en laissait 18, auxquels il faut ajouter 5 grands-séminaristes et 11 petits.

     

    Notons que plusieurs décès de prêtres avaient eu lieu entre temps, et que la persécution avait empêché toute nouvelle entrée dans nos séminaires, et nous comprendrons que ni l’évêque ni son clergé, sous sa direction, n’avaient failli à leur vocation dans ce diocèse qui ne comptait pas 50 ans d’existence.

     

    Les Religieuses Franciscaines-Missionnaires-de-Marie, arrivées en 1921 au Kientchang, avaient peu à peu augmenté leur  nombre, et devaient, à leur départ, laisser 23 Oblates chinoises, sans compter les Vierges de la Doctrine chrétienne dont elles assumaient la formation, et qui, toutes, devaient se montrer des plus fidèles et courageuses dans la persécution. Elles se dévouaient dans les deux hôpitaux, les nombreux dispensaires et les écoles pour les orphelines de la Sainte-Enfance, fondés sous l’impulsion de Mgr Baudry. Chassées de leurs œuvres, sécularisées, dispersées, elles implorent dans leurs prières de pouvoir reprendre, sous la direction de leurs Supérieurs, leurs activités apostoliques auxquelles la mission doit tant de conversions, de baptêmes d’enfants, et d’influence charitable dans le pays.

     

    En 1937, Mgr Baudry avait demandé aux PP. Rédemptoristes de la Province d’Espagne de venir lui apporter leur collaboration ; c’est bien volontiers qu’ils s’installèrent à Ning-Yuen-Fu, prêchèrent des missions dans les districts et assurèrent jusqu’à leur expulsion de nombreuses prédications de retraites et des instructions aux prêtres et aux religieuses. En 1949, reprenant un ancien projet de Mgr de Guébriant, Mgr Baudry faisait appel aux Petits-Frères de Marie qui ouvrirent une école secondaire vite renommée, trop vite même, puisque son Directeur, le Fr. Joche-Albert, devait payer son influence en devenant une des premières victimes de la persécution religieuse.

     

    Ce trop bref aperçu des réalisations de l’épiscopat de Mgr Baudry nous dit combien son activité apostolique fut grande et inlassable. Loin de vouloir jalousement tout faire par lui-même, il cherchait à s’assurer le concours du plus grand nombre possible de collaborateurs, persuadé que l’œuvre de Dieu était urgente et que la Moisson requérait beaucoup d’ouvriers.

     

     

    L’insécurité et la persécution

    Mais ce que les chiffres ne peuvent nous décrire, ce sont les circonstances toujours périlleuses dans lesquelles s’est déroulé cet épiscopat. Si la première année fut relativement paisible pour cette contrée toujours agitée, en 1929 une vague de xénophobie risqua d’expulser tous les étrangers et ne s’apaisa pas sans pillages de résidences ou de missionnaires. Et désormais il en sera ainsi, toutes les années, avec des flux et des reflux auxquels le vicaire apostolique et ses missionnaires s’habituent sans trop se troubler, même lorsque leur vie, comme en 1932 et 1935, est plus particulièrement en danger. Mgr Baudry sait qu’en ce pays « il faut avaler des couleuvres » comme il aimait à dire, mais il confie tous ses soucis à Dieu et à la Vierge Marie, et « vogue la galère », répétait-il, nous signifiant par là que nous étions entre les mains de la Providence, et que nous n’avions plus qu’à vivre dans la confiance.

     

    C’est dans cette insécurité perpétuelle et cette incertitude dit lendemain que travaillaient les missionnaires, se développait le clergé autochtone, augmentait le nombre des ouvriers, se construisaient les œuvres. Si le Chef avait été un timoré ou s’il n’avait eu totale confiance en Dieu seul, rien de cela n’aurait pu se faire. L’épiscopat de Mgr Baudry fut vraiment un grand épiscopat pour la mission de Sichang.

     

    L’arrivée des troupes communistes à Sichang, le 27 mars 1950 au matin, n’arrêta l’activité de personne et encore moins de l’évêque qui travailla jusqu’à la dernière heure malgré une santé très éprouvée par les deuils et les inquiétudes. Car progressivement l’étau se resserra autour de l’Eglise catholique. Les unes après les autres, les œuvres durent cesser leurs activités, les impositions et taxes de toutes sortes ruinèrent les districts, les tentatives de schisme causèrent de vives appréhensions. Les exécutions capitales d’un prêtre, d’un Frère Mariste et d’un séminariste, ainsi que les incarcérations de prêtres et de chrétiens furent douloureuses au cœur de tous, et plus encore à celui de l’évêque qui, après un « jugement populaire », fut contraint de quitter son diocèse où il avait vécu 38 ans, dont 24 d’épiscopat. Parti de Sichang le 4 décembre 1951, il arrivait à Hongkong le 8 janvier 1952, le cœur brisé de quitter sa vraie patrie terrestre, la Chine.

     

     

    Retour en France

    Quelques semaines après, il arrivait en France où il n’était revenu qu’une fois, en 1930, à l’occasion de la deuxième Assemblée Générale. Après une visite « ad limina » pour rendre compte au Saint-Siège de l’état de son diocèse, il se retira en Vendée où sa paroisse natale de La Pommeraie l’accueillit avec vénération et célébra avec faste, en septembre 1952, le Jubilé épiscopal d’argent de son fils le plus glorieux, parce que le plus éprouvé et le plus chargé de mérites, qui, à cette occasion, reçut une très belle lettre autographe du Souverain-Pontife

     

    Infatigable malgré une santé bien éprouvée, Mgr Baudry voulut encore prendre du service et devint aumônier de l’hôpital de Noirmoutier où il s’attira bien vite la sympathie de tous, des malades comme des religieuses qui le soignèrent avec grand dévouement. Car la maladie devait avoir raison de son énergie ; atteint d’un cancer à l’intestin, il arrivait à Paris en novembre 1953 pour y être opéré le mois suivant ; après un léger mieux en avril 1954, il fallut se rendre à l’évidence : le mal était incurable, malgré les soins si dévoués du docteur et des religieuses de l’hôpital Pasteur.

     

    Prévenu de son état dès le mois de janvier, Mgr Baudry fut heureux de cette immense grâce que lui accordait la Providence, de pouvoir se préparer à la mort dans la prière et la souffrance. La souffrance, qui broie les corps, travaille les âmes et ne les laisse pas neutres : elle les aigrit ou les élève. On vit l’âme de ce grand missionnaire se purifier et s’affiner au contact de cruelles souffrances qu’il supportait avec le sourire ; il ne se plaignait jamais et refusait les calmants : « J’ai besoin de souffrir, disait-il; j’ai tant à expier, et puis, il y a nos prêtres, nos Frères, nos Religieuses et nos chrétiens, là-bas en Chine... »

     

    Après trois jours d’agonie, le 6 août 1954, à 14 h 10, il expirait dans ce séminaire de la Rue du Bac qu’il aimait tant. Le 9 août, ses obsèques étaient célébrées dans notre chapelle en présence de cinq évêques expulsés de Chine et de plusieurs de ses missionnaires qui s’étaient fait un devoir d’y assister.

     

     

    L’âme de l’apôtre

    S’il nous fallait en quelques lignes parler de l’âme de celui que nous regrettons tant, nous dirions d’abord sa bonté. Ses défauts, s’il en eut, étaient excusés par cette bonté souriante qui conquérait ; tous les confrères des missions voisines qui traversèrent notre mission, se rappellent avec émotion l’accueil de l’évêque de Sichang. Dépourvu d’affectation, il ne cherchait pas à en imposer ; sensible, il compatissait aux peines et aux difficultés de tous.

     

    Timide, il ne prenait pas la parole en public, et les grandes assemblées le gênaient ; mais il n’avait pas le défaut de ces timides qui rattrapent en autoritarisme ce qui les rend inférieurs dans les relations sociales. Mgr Baudry était l’homme des conversations à deux ou trois, dans lesquelles on traite et règle plus sûrement les questions que devant un nombreux auditoire.

     

    Pauvre pour lui-même, il vécut toujours très simplement, sans aucun appareil extérieur, mais il sut toujours aider ses missionnaires dans leur pauvreté ; malgré les dures circonstances de leur apostolat, et même au cours de la dernière guerre qui isola notre mission et la coupa de toutes ses ressources, il s’ingénia et fit en sorte que personne vécût dans la misère.

     

    Joyeux, il le fut toujours, regrettant parfois de ne pouvoir participer à toutes les réunions de ses missionnaires auxquels il aimait, de temps à autre, jouer un tour, d’autant plus qu’il aurait dû être le dernier soupçonné parmi les responsables possibles. Et sa joie se manifesta encore par ces boutades qu’il lançait même au milieu de ses souffrances, et qui détournaient la conversation de qui voulait le plaindre.

     

    Pour expliquer tout cela, il n’y a que sa piété qui devint encore plus profonde au cours de sa dernière maladie, et son humilité qui nous fut toujours un exemple. Il n’aimait pas parler de sa vie spirituelle et, encore moins, en écrire ; mais, à l’une ou l’autre de ses réparties, nous comprenions qu’il puisait sa force en Dieu en qui il avait mis toute sa confiance, ainsi qu’en Notre-Dame.

     

    Resté très attaché à son diocèse, y pensant sans cesse, il rêvait d’y repartir. Dieu l’a repris, lui permettant ainsi d’être plus près de ceux qu’il avait laissés dans la souffrance et la persécution, et qui étaient sa vie de missionnaire et d’évêque.

     

    • Numéro : 3167
    • Pays : Chine
    • Année : 1913