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Xavier BAUDOUNET (1859-1915)

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    François-Xavier Baudounet naquit le 25 septembre 1859 à Mostuéjouls (Rodez, Aveyron), d’une famille foncièrement chrétienne, qui donna deux de ses fils à l’église. Il fit ses études au petit séminaire de Belmont, où il fut remarqué pour la douceur de son caractère, une sagesse exemplaire et une grande piété. Entré au grand séminaire de Rodez, il y resta deux ans, et il était tonsuré quand il demanda son admission au Séminaire des Missions-Etrangères.

    Arrivé à Paris le 9 septembre 1881, il passa trois ans à la rue du Bac, occupé tout entier à se préparer et à se former à la vie apostolique. Il s’y montra aspirant sérieux, travailleur et d’une grande piété. Détail significatif, il fut admis, sur sa demande, dans le corps des « ministres de l’intérieur », dont tout le monde, dans notre Société, connaît le rôle et les attributions. Cette charge nullement attrayante, et d’ordinaire peu enviée, nous révèle déjà ce que M. Baudounet devait rester toute sa vie, c’est-à-dire avant tout un homme d’abnégation, de charité et de dévoue­ment.

    Ordonné prête le 20 septembre 1884, il partit le 19 novembre de la même année, avec deux de ses compatriotes, pour la mission de Corée. Arrivés au Japon, nos trois joyeux compagnons de route trouvèrent une lettre de leur vicaire apostolique, Mgr Blanc, de vénérée mémoire, qui faisait savoir à ses nouveaux missionnaires que deux d’entre eux seule­ment pouvaient entrer en Corée ; que le troisième devait attendre quel­que temps. On tira donc à la courte-paille, et ce fut notre bon M. Bau­dounet que le sort désigna pour rester, pendant que ses deux confrères continuaient leur route. Cette décision prise par le vicaire apostolique avait sa raison d’être. On sortait alors de la persécution. Le royaume de Corée restait toujours fermé aux étrangers ; la police y était sévère, et ce n’est que déguisés en Coréens que les missionnaires pouvaient y péné­trer. Monseigneur Blanc craignait qu’en arrivant tous les trois ensem­ble ils ne fussent reconnus et arrêtés. M. Baudounet comprit la chose, et fit par obéissance ce sacrifice. Il eut, du reste, la bonne fortune de rencontrer à Nagasaki M. Coste, provicaire de la mission de Corée, venu au Japon pour des travaux d’imprimerie. Sa présence contribua beaucoup à adoucir au jeune missionnaire les ennuis de l’exil. Cet exil dura 7 longs mois. Enfin, au mois d’août 1885, M. Baudounet put à son tour entrer dans la chère mission qu’il ne devait jamais quitter jusqu’à sa mort.

    Après quelques jours passés à Séoul, il fut envoyé dans une petite chrétienté du Tchyoung-Tchyeng-to, pour y apprendre la langue et se former aux usages du pays. Il ne resta dans ce poste que 6 mois. M. Achille Robert, aujourd’hui notre vénéré doyen, se trouvait seul dans le Kyeng-syang-to ; M. Baudounet lui fut donné pour voisin de district. Ce fut dans le courant du mois de mai 1886 que notre cher confrère quitta Séoul pour se rendre à la station qui lui avait désignée. Yetjini était une petite poterie située à 470 lys de la capitale et à 80 lys de Sinamoukol, résidence de M. A. Robert : Je m’étais empressé d’aller à la rencontre de mon nouveau confrère, écrit M. Robert. J’avais d’ailleurs tout fait préparer pour son installation. Il était 6 heures du soir lorsqu’il arriva au village. Les chrétiens se trouvaient tous réunis avec moi pour le recevoir. Après l’accolade fraternelle et le salut des chrétiens, on nous servit le souper auquel mon jeune confrère fit honneur. À peine avions-nous pris notre repas, qu’on vint nous annoncer que M. Baudounet avait été reconnu en route par une bande de satellites de Taikou, envoyés à la recherche des voleurs très nombreux dans ces parages, qu’ils s’étaient mis à sa poursuite, et qu’ils pourraient bien arriver dans quelques heures à Yetjini pour le prendre. Force nous fut donc de déguerpir au plus vite, après avoir recommandé aux chrétiens de faire disparaître tout ce qui pouvait être un indice de notre passage. Je me décidais à emmener mon confrère dans une autre chrétienté à 30 lys plus loin, en pays de montagne. Nous y arrivâmes à 1 heure après minuit. Le lendemain, on envoya dans toutes les directions des hommes chargés de recueillir des nouvelles, et, en cas de danger, de nous avertir immédiatement. Pendant la journée, nous restions cachés à la montagne sous les pins ; le soir, nous rentrions à la maison pour y passer la nuit. Après cinq jours de cette vie nomade, un courrier de Taikou vint nous avertir que les chrétiens de la ville avaient réussi, à force d’argent, à gagner le chef des satellites et à le faire rentrer à Taikou : nous étions sauvés. Pendant la nuit suivante, j’emmenai M. Baudounet à ma propre résidence, à 80 lys de là. Il put s’y reposer quelques jours et se remettre de ses premières émotions ; après quoi, je le reconduisis à son poste de Yetjini. Dès le lendemain de son arrivée, il se mit à l’étude de la langue, avec un zèle et une patience extraordinaire, si bien qu’au mois d’octobre suivant, il fut à même de commencer l’administration de son grand district, qui l’occupa jusqu’au mois de mars de l’année suivante.

    À peu près de cette époque, je dus quitter Sinamoukol pour me rapprocher de Taikou, et M. Baudounet vint prendre ma place, de sorte que nous ne nous trouvions éloignés l’un de « l’autre que de 40 lys ; nous pouvions nous voir tous les 15 jours. Durant l’été, mon confrère continua à se livrer de tout cœur à l’étude de la langue, qu’il parlait déjà assez bien ; il apprit même par cœur une grande partie de son dictionnaire. Mais au printemps suivant, il fallut nous séparer, Monseigneur l’envoyait dans la province de Tjyen-la-to comme voisin et mentor de M. Vermorel, récemment arrivé, et qui restait seul depuis la mort de M. Lafourcade.

    Il alla s’installer à Taisyangtong, village distant de 460 lys de Séoul, et de 40 de la ville de Tyentjyon. Il y resta trois ans, et y souffrit beau­coup. En demandant un missionnaire à l’évêque, les chrétiens avaient bien promis qu’ils le logeraient. Mais quand le Père arriva, ils n’eurent à lui offrir qu’une misérable chambre, dans laquelle il devait dire la messe, travailler le jour et dormir la nuit, en compagnie d’une infinité de petites bestioles, toujours empressées à lui trouer la peau et à lui sucer le sang. Cette chambre n’était séparée de celle de la famille que par une mince cloison, bien insuffisante pour empêcher les cris, les rires et tout le vacarme que 3 ou 4 gamins faisaient de l’autre côté, tout le long du jour, et souvent la nuit : notre confrère appelait cela sa « fanfare ». La famille qui le logeait était surtout riche en dettes. Quand la provision de riz était épuisée, et cela arrivait souvent, c’était sur celle du locataire qu’on se rabattait. On n’avait évidemment pas l’intention de le voler : on espérait bien lui rendre un jour ce qu’on lui mangeait, oui ; mais, en attendant, l’argent du missionnaire s’en allait avec une rapidité incroyable et le grand vase en terre qui servait de grenier était toujours vide.

    Malgré tout, M. Baudounet se trouvait heureux au milieu de ses ouailles. En dehors de l’administration qui l’occupait plusieurs mois de l’année, il passait le reste de son temps à entendre leurs confessions, à escalader de hautes montagnes pour leur porter l’extrême-onction, et aussi à l’étude, surtout à l’étude du coréen. C’est grâce à ce travail acharné qu’il était parvenu, avec des moyens très ordinaires, à le parler mieux que sa langue maternelle : il émerveillait les païens qui l’enten­daient.

     

    Depuis son entrée en Corée, c’est-à-dire en l’espace de 10 ans, les idées des Coréens s’étaient beaucoup modifiées relativement aux étran­gers, surtout parmi les gens de la classe élevée. Ils s’étaient aperçus que tôt ou tard, de gré ou de force, ils seraient obligés de sortir de l’état de séquestration dans lequel ils s’étaient enfermés depuis des siècles. Déjà des traités de commerce avaient été conclus entre leur gouvernement et plusieurs puissances européennes. La France était représentée par un consul résidant à Séoul ; les missionnaires commençaient à  se montrer à découvert ; ils pouvaient, munis d’un passeport, voyager partout, et même résider à la capitale et dans quelques ports ouverts. C’était l’au­rore de la liberté ! L’Eglise de Corée sortait des catacombes.

    M. Baudounet en profita pour aller se fixer à Tjyentjyou, la capitale du Tjyen-la.to ; c’était en 1891. A son arrivée, il n’y avait encore dans la ville qu’une famille chrétienne et on n’y connaissait de la religion que ce que le vent de la persécution y avait jeté en passant. Mais Tyjentjyou avait eu aussi ses martyrs, et leur sang, celui de l’héroïque vierge Luthgarde Ryon en particulier, devait être, comme toujours, une semence féconde de chrétiens.

    Quelques familles de vieux fidèles vinrent s’installer à côté du missionnaire. Ces chrétiens se firent les prédicateurs de la religion auprès de leurs voisins païens ; petit à petit il y eut des catéchumènes ; les con­versions se firent vite et nombreuses, si bien qu’au bout de quelques années, et à deux reprises, on fut obligé de diviser le district, devenu bien trop grand pour un seul prêtre.

    Les choses allaient à merveille, quand arriva, en 1894, le soulèvement des Tonghak. C’était l’insurrection des Boxeurs en petit. Ils avaient pour devise : « La Corée aux Coréens, et sus aux étrangers ! » Leurs bandes, composées en grande partie de gens sans aveu et sans travail, parcouraient la province, semant partout la terreur. Le pillage, le viol et le brigandage marquaient leur passage. Ils ne con­naissaient ni discipline, ni lois, ni chefs ; chacun en prenait à son aise. Cependant à Séoul on s’inquiétait au sujet des missionnaires, et on leur avait donné l’ordre de se rendre à la capitale. Ceux qui le pu­rent, répondirent à ce prudent appel ; mais ceux qui étaient trop éloignés, durent fuir dans les montagnes. M. Baudounet et son compagnon. d’in­fortune, M. Villemot, errèrent ainsi pendant 2 mois, sans abri, sans autre nourriture que celle que les chrétiens trouvaient moyen de leur faire passer en cachette, souffrant encore plus au moral qu’au physique, du fait qu’à chaque instant un courrier de Job venait leur annoncer que, dans telle chrétienté un homme avait été tué, qu’un autre avait été mis à la question ; que des femmes avaient été violées, qu’un village avait été incendié, que la résidence de tel missionnaire venait d’être pillée, etc. Fatigués de cette vie errante et moins que sûre, voyant que les choses ne prenaient pas meilleure tournure, nos deux braves résolurent de tenter la fortune et de gagner Séoul. Ce n’était point chose facile. Les che­mins étaient remplis de Tonghak, et les fugitifs risquaient à chaque instant de tomber entre leurs griffes. Ils arrivèrent cependant, mais non sans danger, ni sans une protection spéciale de la Providence. Une nuit, dans une auberge les Tonghak, qui ne pensaient pas être compris des deux Européens qu’ils savaient là, complotaient leur mort. M. Villemot, harassé de fatigue, dormait ; mais M. Baudounet, qui veillait et avait tout entendu, laissa reposer tranquillement son confrère. Ce ne fut que le lendemain, après qu’ils furent sortis comme par miracle de ce guêpier, qu’il raconta à  son confrère ce qu’il avait entendu.

    Arrivé à Séoul après bien des péripéties et toutes sortes d’aventures, M. Baudounet attendit longtemps encore avant que les événements ne lui permissent de retourner à son poste. Enfin, le gouvernement coréen se voyant impuissant à rétablir l’ordre (les soldats qu’il avait envoyés combattre les rebelles étaient passés de leur côté), se décida à implorer le secours des japonais. Ceux-ci ne se firent pas prier. Ils envoyèrent quelques compagnies de soldats qui eurent vite fait de mettre les pil­lards à la raison. Ils en tuèrent quelques-uns, et blessèrent quelques autres ; le reste prit la fuite et la paix fut rendue au pays. M. Baudounet se hâta de regagner son district pour essayer de réparer les ruines mo­rales et physiques accumulées par les Tonghak.

    Elles étaient grandes. Un missionnaire, M. Jozeau, avait été tué ; les résidences des autres missionnaires avaient été pillées. Celle de M. Bau­dounet avait particulièrement souffert. De sa maison il ne restait que le toit et les quatre murs. Elle n’avait échappé à l’incenlie que grâce au dévouement de son servant : celui-ci, en récompense de sa bravoure, reçut à bout portant une balle qui lui brisa la  mâchoire. Cette bourrasque qui aurait dû, ce semble, arrêter, ou tout au moins ralentir l’élan des conversions, ne fit au contraire que l’augmenter. Pendant les années qui suivirent, le missionnaire baptisa des centaines de païens ; le vent était à la religion !

    Voyant le nombre de ses chrétiens augmenter de jour en jour, et n’ayant qu’une misérable chapelle pour les réunions, M. Baudounet songea à bâtir une plus grande. Ses chrétiens promirent de l’aider de tout leur possible ; de son côté, il se mit à ramasser, sou par sou, la somme qu’il lui fallait. Ce fut long ; il n’était pas riche, le pauvre Père, et il ne connaissait guère la réclame. Quand il crut avoir les  fonds suffisants, il demanda à notre grand architecte de Corée, le cher et dévoué M. Poisnel, les plans d’une belle et grande église. « Ou-trre ! disait-il, c’est ici la ville : il faut quelque chose qui fasse honneur à notre sainte religion… »

    Les plans faits, de suite il se mit à l’œuvre. Les travaux allaient bon train : les murs et la couverture étaient déjà à peu près finis quand, hélas ! une perte considérable d’argent vint l’obliger à tout interrompre pendant 2 ans. C’était cruel ; mais, en homme toujours confiant en la divine Providence, il ne perdit pas courage. Il se remit tout simplement à ramasser, à quêter, et surtout à se priver. Au bout de deux ans, il put continuer et achever cette église qui, non seulement fait honneur à la religion, mais qui éclipse tous les plus beaux monuments coréens et japonais de Tjyentjyou ; c’est certainement la plus belle, et de beaucoup, de toutes les églises qui existent en province, dans les deux missions de Corée. Mais Dieu sait ce qu’elle lui a coûté de soucis, de priva­tions et d’économies. On peut dire que chaque pierre, que chaque brique de cette église représente une privation de quelque chose, une mortification du missionnaire. Il se privait même du nécessaire ; et c’est grâce à sa robuste constitution, à son tempérament de fer, qu’il a pu  résister si longtemps aux intempérances par défaut auxquelles il se condamnait  les 365 jours de l’année. Je ne parle pas de son genre de vie en tournée d’administration ; c’était l’ordinaire coréen dans toute sa simplicité. Chez lui, quand on allait le voir, il se mettait en quatre pour vous bien recevoir ; mais lorsqu’il était seul, je crois bien qu’il ne dépensait pas en moyenne plus de 20 sous pour ses trois repas. Depuis quelques années pourtant, il avait cru pouvoir se payer le luxe d’une demi-barrique de vin européen. Encore ce vin le réservait en grande partie pour ses hôtes. Il n’en buvait que très peu en hiver ; mais, même en été, une bouteille lui faisait facilement 4 et 5 jours. Il avait un  cheval, qui lui était bien utile pour ses fréquentes et longues courses à travers les hautes montagnes d’une partie de son district, il s’en débarrassa le jour où il songea à commencer ses bâtisses : ça lui faisait une bouche de moins...

    Il était aussi sobre dans ses habits que dans sa nourriture. Il lui répugnait de mettre une soutane ou un chapeau neufs. Les deux con­frères qui l’ont assisté à ses derniers moments, eurent de la peine à trou­ver dans sa pauvre garde-robe un habit convenable pour sa dernière toilette. Il avait une douillette à laquelle il tenait beaucoup. De couleur douteuse, elle trahissait un long usage. Il ne la mettait que pour les grandes circonstances, quand il venait à la retraite, par exemple : « c’était son cache-misère ». Son logement était à l’avenant. Il habitait une maison coréenne, où l’on pouvait à la rigueur vivre en hiver ; mais, en été, on y grillait. Quand on lui en faisait la remarque : « Ou-trre ! s’exclamait-il, laissez-moi d’abord bâtir mon église ; après, on verra. Il faut d’abord loger le Maître ; le domestique ne vient qu’après. »

    Pauvreté et charité sont sœurs ; notre bon confrère n’était pas moins admirable dans l’une que dans l’autre. Son plus grand bonheur était de pouvoir rendre service à quelqu’un, de lui faire plaisir. Tous ceux qui l’ont connu lui en rendront le témoignage. C’est sa charité qui le poussait à soulager les misères aussi bien corporelles que spirituelles de ses chrétiens. Il ne pouvait supporter la vue d’un malheureux ; il avait une immense compassion pour ceux qu’il voyait souffrir, une indul­gence extraordinaire pour excuser leurs fautes et leurs défauts, surtout ceux de ses néophytes et des gens de sa maison : lui en dire du mal, c’était le toucher à  la prunelle de l’œil. Faut-il s’étonner que certains aient cherché à exploiter cette bonté, qu’ils ne comprenaient souvent même pas ! En Corée, dans les grandes villes, et Tjyentjyou ne fait pas exception à la règle, les gens sans travail, et qui se gardent bien d’en trouver, sont nombreux. Beaucoup de ces gens-là fréquentaient le par­loir du missionnaire. Sous prétexte de s’instruire de la religion, ils ve­naient raconter des histoires, fumer la pipe, quelquefois brasser des affaires, et quand l’heure des repas arrivait, ils allaient aider au cuisinier à vider le fond de la marmite. Que de riz a ainsi disparu au su et à l’insu du pauvre Père qui laissait faire ! D’une nature droite et simple, il ajoutait facilement foi à ce qu’on lui disait ; il ne se figurait pas qu’on pût le tromper ; il jugeait les autres d’après lui-même, ce en quoi la cha­rité trouvait profit, mais pas toujours la prudence.

    Pour travailler utilement au salut des âmes, saint Paul a dit qu’il fal­lait savoir se faire tout à tous. M. Baudounet observait ce précepte à la lettre ; il était devenu tout à fait coréen. Quand il s’agissait du salut des âmes, rien ne l’arrêtait, rien ne semblait lui coûter. Appelé pour une extrême-onction, il partait immédiatement, de jour ou de nuit, et par n’importe quel temps. C’était, disait-il, pour beaucoup de pécheurs l’heure décisive, le moment le plus favorable pour attraper les grosses pièces. Que de temps il a passé, au confessionnal et en dehors du confessionnal, à raccorder des époux, à rétablir la paix dans un ménage, ou à ramener dans le bon chemin un malheureux qui s’en était écarté ! C’est dans la piété, dans son union à Dieu que notre cher confrère pui­sait force et lumière pour bien remplir son ministère. Il était très fidèle à ses exercices ; il les omettait rarement, lors même qu’il était très oc­cupé par ailleurs ; il sentait le besoin de se retremper dans la piété comme il sentait le besoin de manger.

    Mais je n’en finirais pas si je voulais retracer toutes ses belles qualités, tous les exemples de vertu qu’il nous a laissés ; il me suffira d’ajouter qu’il fut et restera pour moi le type de l’homme apostolique, le mission­naire dans toute la force du terme, l’idéal rêvé au Séminaire de Paris ; idéal, hélas ! plus facile à imaginer qu’à réaliser. Oui, les missionnaires de la trempe de celui que nous pleurons, sont rares. En le perdant, la mission a fait une grande perte ; elle a perdu un bon ouvrier qui a tra­vaillé jusqu’au bout, jusqu’à l’épuisement. Dans toute sa vie de mission il n’a été malade que deux fois. La première fois, il paya son tribut d’ac­climatation en restant tout un mois aux prises avec la fièvre typhoïde ; la seconde fois, il y a de cela quatre ans, il souffrit de la dysenterie, qu’il avait contractée en soignant un moribond.

    La maladie qui devait l’emporter ne dura que 5 jours. Le 22 mai, veille de la Pentecôte, il confessa toute la journée, bien que dans la soi­rée il se sentît déjà très fatigué. Il crut d’abord à une simple indiges­tion ; mais, un peu plus tard, les vomissements et la diarrhée devenant plus violents, il se dit que cela pouvait bien être la cholérine, et il prit des remèdes en conséquence. Ces remèdes, et d’autres que lui firent prendre les médecins coréens, n’eurent aucun effet appréciable. La nuit fut mauvaise ; le missionnaire ne put dormir. Malgré son état de grande faiblesse, il voulut, le lendemain, essayer de dire la messe. Il s’y reprit à trois fois, sans pouvoir la terminer. Il dut s’avouer vaincu. On le rap­porta dans sa chambre ; il se coucha, hélas ! pour ne plus se relever.

    Pour raconter dignement la mort qui a couronné une si belle vie, je crois ne pouvoir mieux faire que de copier à peu près textuellement la lettre dans laquelle Mgr Demange donne des détails sur les derniers mo­ments de notre cher et bien regretté confrère.

    C’est le cœur qui a défailli, écrivait Sa Grandeur le 28 mai. Avant-hier encore, il allait bien, se faisait lire le journal et même fumait ; mais, dès le soir, MM. Mialon et Lucas remarquèrent qu’il baissait. Il baissa de plus en plus. Il reçut l’extrême-onction en pleine connaissance. Les deux confrères venaient de finir les prières de la recommandation de l’âme, quand il ferma les yeux, pencha un peu la tête sur le côté droit comme pour s’endormir et cessa de respirer. Il était 10 heures du matin, hier 27 mai 1915. Je n’arrivai qu’à 11 heures du soir. Ce matin, après les démarches à la préfecture de police, qui a bien voulu permettre d’enterrer le corps dans la montagne de la mission, nous avons procédé, au « milieu des lamentations des chrétiens, à la mise en bière. Pendant cette triste cérémonie, je regardais les pieds du mort, que l’on baisait il y a plus de 30 ans dans la chapelle de la rue du Bac. Quam speciosi..., qu’ils seront beaux au jour de la résurrection générale ! Que de pas ils ont faits, par tous les temps, dans les mauvais chemins, sur les routes de montagne, sans autre but que le salut des âmes coréennes qu’il a données à Dieu, mais qu’il a achetées au prix de douleurs physiques et morales, que seul le Maître connaît, car le regretté défunt ne savait pas se plaindre !

     

    • Numéro : 1616
    • Pays : Corée
    • Année : 1884