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Honoré BARRY (1851-1907)

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    Les anciens missionnaires du Su-tchuen méridional continuent à disparaître. En moins d’un an, Dieu en a rappelé deux à lui, laissant un grand vide et des regrets unanimes. En novembre dernier, M. Beraud tombe, frappé d’apoplexie ; cette année, en octobre, M. Barry nous est également ravi par une mort subite. Serait-ce donc vrai, comme on le dit, qu’il est difficile aux missionnaires de franchir le cap de la soixantaine ? M. Beraud allait atteindre ses cinquante-neuf ans, et M. Barry ses cinquante-sept. L’un et l’autre étaient arrivés à cet âge où l’homme, mûri par le temps et instruit par l’expérience, semble devoir rendre les plus précieux services. Encore, pour M. Beraud, étions-nous prévenus : deux attaques, deux avertissements nous avaient préparés à la séparation. Mais rien ne faisait prévoir la fin si prochaine de M. Barry.

    Il souffrait, il est vrai, depuis plus de vingt ans, de la gravelle. Il éprouvait en général toutes les années, pendant un jour ou deux, des accès plus ou moins violents de coliques néphrétiques ; mais, chaque fois, il finissait par se débarrasser heureusement de ses graviers. On ne s’en inquiétait pas autrement, regardant sa maladie comme une de ces infirmités dont Dieu gratifie la plupart des missionmaires pour leur apprendre la patience, dont ils ont tant besoin.

    Il paraît douteux que M. Barry soit mort dans une crise de cette maladie. Les quelques lignes que j’ai envoyées d’abord, pour annoncer la mort de notre cher confrère, étaient écrites d’après un télégramme et, par conséquent, très incomplètes. Voici les derniers détails que je viens de recevoir de M. Champion, son vicaire.

    Le 15 octobre, M. Champion devant aller à la montagne, visiter plusieurs chrétientés plus ou moins éloignées, ils se confessèrent mutuellement selon l’usage, avant de se séparer. Rien d’anormal dans l’état de M. Barry. M. Champion remarqua seulement qu’il avait la figure très rouge, mais il ne s’en inquiéta pas, le voyant même plus gai que d’habitude, il ne ressentait rien encore, le lendemain à son lever. C’est en se préparant, à l’église, à célébrer la sainte messe, qu’il fut pris soudain de douleurs assez vives, pour qu’il hésitât à monter au saint autel. Doué d’une rare énergie, il put néannmoins dominer le mal, et offrir le saint sacrifice, qui devait être son dernier. La messe terminée, les douleurs redoublèrent, il se traînait, plié en deux, ainsi que tout le monde l’avait souvent vu dans ses crises. Dans ces circons­tances, il se retirait à l’écart, pour souffrir seul. Jamais ni cris, ni plaintes ; à peine, en passant près de lui, percevait-on quelques faibles gémissements. La crise passée, ou délivré de ses graviers, il revenait causer joyeusement.

    A 8 heures, continue M. Champion, la crise était passée. Vers 10 heures, en survint une seconde, bientôt suivie d’une troisième vers 11 heures ; les souffrances étaient apaisées à midi. Cependant, il ne put prendre, au dîner, qu’une tasse de café. » Son vicaire devait bénir le lendemain un mariage dans une chrétienté éloignée. M. Barry l’exhortait à partir. Le pauvre vicaire était fort embarrassé : volon­tiers, il lui aurait donné les derniers sacrements ; mais il l’avait vu si souvent dans des crises de gravelle, qu’il ne songea pas un instant à une autre cause, ni qu’il y eût danger prochain. M. Barry, non phus, ne croyait pas à la gravité de son mal. M. Champion quitta le malade après lui avoir recommandé avec insistance, ainsi qu’aux domestiques, de l’envoyer chercher si le mal s’aggravait, ou même si la crise se prolongeait.

    Le lendemain matin, après déjeuner, il vit arriver tout en larmes le domestique de M. Barry. Il comprit aussitôt que le malheur redouté était arrivé. Vite il revint à la résidence.

    Les détails suivants ont été fournis par les chrétiens à M. Cham­pion. Après le départ de son vicaire, notre cher confrère parut mieux ; il sortit causer avec ses gens, récita son bréviaire en se promenant, alla même à l’école voisine, au secours de ses enfants qu’un gros ser­pent avait effrayés. Après le souper, où il mangea peu, il s’entretint longuement avec ses catéchistes, sans faire allusion à son mal. A 9 heures, il se retira, congédiant tout le monde, disant qu’il n’avait besoin de rien ni de personne. A 10 heures, son cuisinier le vit encore assis dans un fauteuil près de son bureau, sa bougie allumée. A 11 heures, la lumière étant éteinte, il crut que le Père dormait, et alla se coucher.

    Surpris de ne pas le voir sortir le lendemain matin, à l’heure ordi­naire, ses domestiques pénétrèrent dans la chambre, et ils le trouvèrent gisant sur le plancher, entre le fauteuil et la porte de sortie, il avait une légère blessure au front. Il est donc probable qu’il sera tombé en allant à son lit, car lui-même avait éteint la bougie. Il aura sans doute succombé à une attaque d’apoplexie, comme son prédécesseur, M. Jaimes. C’est, du reste, l’avis de M. Champion, que semblent confirmer ces deux particularités : la veille le Père avait la figure très rouge ; et, en donnant au défunt les derniers soins, son vicaire remar­qua que le haut du corps était violacé, tandis que le bras était tout blanc.

    Pendant les quatre jours que le corps resta exposé, les chrétiens. qui aimaient beaucoup leur Père, vinrent en grand nombre prier près de sa dépouille mortelle, et demander des messes pour le repos de son âme aux missionnaires qui étaient accourus. Le sous-préfet d’O-mei, lui-même, qui l’avait en grande estime, voulut honorer le défunt. Sachant que les chrétiens ont leurs rites différents des païens, il s’informa de ce qu’il pourrait faire et demanda un certain nombre de messes. Le corps, devant être transporté au loin, il permit, ce qui n’est accordé exceptionnellement qu’aux plus grands dignitaires, que le cercueil traversât la ville. Un mort ne doit jamais entrer dans une ville chinoise. Or, M. Barry était mort dans sa résidence à la campagne.

    Après les funérailles, célébrées par cinq confrères réunis, le cer­cueil fut transporté au cimetière commun des missionnaires situé près de notre séminaire de Ho-ti-keou, à cinq lieues de Soui-fou. Le jour de l’enterrement, le 24 octobre, un service solennel fut chanté par le provi­caire, M. Moutot, assisté de six confrères.

    Voilà comment le cher M. Barry est parti, nous laissant tous incon­solables. Je n’ai pas la moindre crainte pour son salut, ses bonnes œuvres l’ont suivi. Malgré cette assurance, cette mort nous afflige dou­blement par son imprévu et le vide immense qu’elle laisse après elle. Nous aurions aimé lui témoigner par nos soins notre affection et notre reconnaissance. Qui n’a pas reçu quelques services de lui, ne fût-ce que des bons exemples et des bons conseils ? Il était d’une charité et d’un dévouement sans limites, et sans acception de personne, parce qu’ils étaient surnaturels.

    Doué d’un caractère très heureux, toujours gai et souriant, sa com­pagnie était recherchée de tous. Il en profitait pour faire entendre de bonnes paroles et même donner des conseils, soit aux confrères, soit aux étrangers voyageurs qu’il recevait fréquemment dans sa résidence située au pied de la célèbre montagne d’O-mei, attraction de tous les touristes. Il y mettait tant de charité que personne n’a jamais songé à se formaliser de sa franchise. Il est vrai que cette franchise ne man­quait ni de tact ni de discrétion. Il était intelligent ; son jugement surtout était sûr, et tous ses conseils étaient marqués au coin de la sagesse. Quoique d’un naturel vif et plein d’entrain, il se possédait parfaitement. Il savait parler clair et ferme quand les circonstances l’exigeaient, mais ne dépassait jamais la mesure. Aussi était-il respecté des Chinois chrétiens et païens.

    La bonté était sa vertu dominante. Il était avec ses néophytes comme un père au milieu de ses enfants. Les grands, les petits, les riches, les pauvres, tous avaient accès auprès de lui. Mais il était d’une réserve et d’une prudence extraordinaires dans ses rapports avec les personnes du sexe. Ne rebutant jamais personne quand il s’agissait du bien des âmes il savait instruire, relever, consoler et encourager ce sexe faible, si méprisé et souvent si maltraité en Chine, où il pourrait faire autant de bien qu’ailleurs. Dans les rapports nécessaires, il se montrait accueillant, mais grave.

    Son zèle pour le salut des âmes avait réussi à se communiquer aux chrétiens de son district d’O-mei, qui sont les plus anciens de la mission.

    Revenons en arrière et parcourons rapidement sa carrière apos­tolique.

    M. Honoré Barry, né le 17 juin 1851 à Chaspenzac, diocèse du Puy, entra au Séminaire des Missions-Étrangères le 23 septembre 1873. Ordonné prêtre le 23 septembre 1876, il reçut sa destination pour le Su-tchuen méridional et partit le 14 décembre de la même année.

    Il fut donné comme auxiliaire à M. Gourdin, qui entreprenait l’évangélisation du Kien-tchang. A l’école de ce missionnaire, qui avait des aptitudes toutes spéciales pour enseigner le chinois, les usages et coutumes du pays, M. Barry fit de rapides progrès.

    Au bout d’un an il était chargé de Hong-pou-so, la plus ancienne chrétienté du Kien-tchang, où il commença à prêcher et à confesser, et acheva en peu de temps de se perfectionner. Aussi son district prit-il rapidement une grande extension.

    En 1884, Mgr Lepley l’appela à Tsin-ky-hien, situé dans les mon­tagnes entre le Kien-tchang et Ya-tchéou. Il y subit la bourrasque de 1885, occasionnée par la guerre du Tonkin ; elle ne fut pas terrible, grâce à l’excellent vice-roi qui était alors au Su-tchuen.

    Quatre ans plus tard, il est chargé du poste d’O’mey-hien, situé au centre de la partie haute de la mission, où il devait rester jusqu’à sa mort, C’est là qu’il a donné toute sa mesure. Il devait remplacer un saint missionnaire, M. Jaimes, nommé provicaire. Rompu à la langue chinoise et d’une élocution plus facile que son prédécesseur, M. Barry poussa activement l’instruction des chrétiens, prêchant, catéchisant sans relâche. Puis il entreprit la réforme des abus qui, de la société païenne au milieu de laquelle vivent nos chrétiens, se glissent continuellement parmi eux.

    Placée sur le chandelier, sa lumière, sans offusquer personne, attira vite les regards des nombreux missionnaires échelonnés autour de lui, et ils s’habituèrent à se diriger par elle. Quiconque avait besoin de consolation, d’encouragement ou de conseil était sûr de trouver tout cela chez M. Barry.

    Lui-même, s’il était appelé, était toujours prêt à voler au secours de tous et de chacun. Lorsque j’entreprenais une visite pastorale dans la partie haute de notre mission, souvent je le prenais pour m’accom­pagner comme un provicaire, quoiqu’il n’en eût pas le titre. Son humilité ne lui aurait jamais permis de l’accepter.

    C’est en m’accompagnant dans une de ces visites qu’il se trouva pris avec moi dans la persécution de 1895.

    Nous étions cinq missionnaires réunis le saint jour de la Pentecôte dans la préfecture de Mei-tchéou pour une cérémonie de confirmation. Les chrétiens, accourus en foule de tous les environs, remplissaient l’église, lorsque nous apprîmes que la persécution, déchaînée par le vice-roi Lieou dans la ville de Tchen-tou, chef-lieu de la province, envahissait déjà notre mission : une église venait d’être détruite dans le voisinage. La cérémonie achevée, les chrétiens se dispersèrent et nous délibérâmes sur le meilleur parti à prendre. Convaincus de l’impos­sibilité d’échapper si on venait à nous, nous résolûmes de nous livrer nous-mêmes pour que nos chrétiens ne fussent pas inquiétés. Mais afin de ne pas les laisser complètement abandonnés dans le cas où nous serions mis à mort, ou chassés de la mission, ou retenus en pri­son, nous décidâmes que M. Barry resterait caché dans quelque famille chrétienne. Ce qui fut fait et réussit. Nous nous livrâmes qua­tre : MM. Raison, Fayolle, Breuil et moi, au préfet de Mei-tchéou qui nous retint deux mois captifs dans son prétoire, sans nous maltraiter. M. Barry ne fut pas non plus inquiété dans sa retraite. Il nous tenait au courant des nouvelles du dehors. Il consolait et encourageait les chrétiens pendant que la persécution faisait rage partout, excepté dans la préfecture de Mei-tchéou qui fut épargnée, peut-être à cause de la confiance que nous avions témoignée au préfet en nous retirant dans son prétoire. Ce n’est qu’après la fête de la Toussaint que je pus revenir à Kia-tin où ma résidence avait été pillée et rasée. M Barry m’accompagnait ; il m’aida à trouver un asile provisoire et, plus tard, à  acheter une maison. Depuis lors, ayant couru les mêmes périls, par­tagé les mêmes travaux, les mêmes angoisses, les liens qui nous unis­saient déjà se resserrèrent davantage.

    Cinq ans plus tard, au moment de la guerre des Boxeurs, en 1900, je me trouvais toujours à Kia-tin. M. Barry était à O-mei, en proie depuis quelque temps à une fièvre rebelle. Le péril était grand, mais le pauvre malade, incapable de se suffire à lui-même, ne pouvait être utile à personne. Persuadé qu’un changement d’air lui serait favo­rable, je l’envoyai à Shanghai. Le voyage le guérit à moitié, les méde­cins européens firent le reste. Il revint après quelques mois, complètement rétabli. Mais en remontant le fleuve Bleu, il courut un terrible danger. Il avait, pour revenir plus vite, pris passage sur un vapeur allemand, qui faisait son premier voyage et connaissait mal le terrible fleuve Bleu. Au-dessus de I-tchang, il fit naufrage sur un des nombreux écueils dont son lit est semé. Là encore, M. Barry n’était pas seul, il avait pour compagnon M. Galibert. Dès le début de l’accident, ils prirent leurs dispositions pour se jeter dans une des petites barques de sauvetage qui accouraient de la rive. La presse était grande. M. Galibert, plus leste, réussit à sauter dans l’une d’elles. Mais M. Barry, moins agile dans ses mouvements, la laissa se remplir et s’éloigner aussitôt sous ses yeux. Une autre était déjà presque pleine, quand il essaya de s’y précipiter. Mais il tomba dans l’eau. Heureusement, il put saisir le bordage de l’embarcation. On essaya de l’y faire monter ; elle se trouvait si chargée, qu’en se penchant on risquait de la faire chavirer. Le pauvre M. Barry dut donc rester dans l’eau, accroché à la barque, et se laisser remorquer jusqu’à la berge. Un Chinois naufragé vint le saisir par derrière: « Tiens bon, lui dit le Père, et « ne crains rien, je ne lâcherai pas. » Il put ainsi sauver quelqu’un avec lui. Les deux confrères, réunis sur le rivage, se regardèrent un instant, muets d’émotion. Ne pouvant rester mouillés (on était à la fin de décembre), ils se mirent en quête d’une petite barque qui les ramenât à I-tchang, chez les missionnaires franciscains. Ils y arrivè­rent à minuit. Là, réchauffés, couchés dans un bon lit, ils se remirent vite du refroidissement qui aurait pu leur être funeste. Bien rétablis, après quelques jours de repos, ils montèrent sur une barque chinoise qui, tirée à la cordelle, les ramena jusqu’à Soui-fou, plus lentement, mais plus sûrement. C’était au printemps de 1901.

    M. Barr,y, après un court séjour à Soui-fou, rentra dans son district d’O-mei, où ses chrétiens furent heureux de le revoir. Il se remit à l’ouvrage avec plus d’ardeur que jamais, comme si, pressentant qu’il n’avait plus que quelques années à vivre, il eût voulu racheter la brièveté du temps par l’intensité du travail. En 1903, il eut la joie de célébrer une belle fête, présidée par son évêque : la dédicace de son église, bâtie par M. Raison.

    Elle lui avait coûté bien du travail et des soucis. Quoique simple, elle ne manque pas d’une certaine élégance. C’est la plus belle de cette partie de la mission. Les nombreux confrères de la partie haute étaient accourus pour le féliciter; il était heureux.

    Bref, ses dernières années furent des années de tranquillité et de bénédiction. Son troupeau s’accroissait et se perfectionnait sensi­blement.

    M. Barry était comme un patriarche au milieu des jeunes mission­naires qui l’environnaient. L’évêque se reposait sur lui de leur bonne formation et de la direction de toute cette partie considérable du vica­riat. Il paraissait une des colonnes les plus fermes de la mission. Et, tout à coup, la voilà renversée !

    Mais c’est Dieu qui l’a voulu ; taisons-nous et adorons, et prions pour le cher défunt. Si son salut est assuré par ses bonnes œuvres, il peut lui rester quelques petites dettes à payer ou quelques taches légères à effacer, avant d’aller recevoir la récompense due à ses mérites.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1314
    • Pays : Chine
    • Année : 1876