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Louis BARROIS (1845-1898)

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    M. Louis-Octave Barrois était né à la Chapelle-Viviers, au diocèse de Poitiers, le 20 mai 1845. Il était âgé par conséquent de seize ans, lorsque le Vénérable Vénard, originaire du même diocèse, tombait en chantant sous le glaive du bourreau.

    Cette mort glorieuse qui émut la France entière, dut certainement faire palpiter l’âme du jeune séminariste, et si sa vocation apostolique ne date pas de cette époque, il y a tout lieu de croire qu’elle fut au moins singulièrement affermie par cet événement. En se faisant missionnaire, M. Barrois nourrissait peut-être le secret espoir de donner à Dieu, comme son saint compatriote, le témoignage du sang.

    Tel n’était pourtant pas le bon plaisir du divin Maître. Comme la plupart des missionnaires, M. Barrois ne devait connaître d’autre martyre que celui de voir ces millions de païens, auxquels il avait mission d’annoncer l’évangile, rester en trop grand nombre obstinément attachés à leurs idoles et ne répondant souvent à ses avances et à son dévouement que par l’indifférence, la haine et l’outrage. A cause des circonstances de temps et de lieu, à cause aussi de ses qualités de cœur et d’esprit, ce martyre qui dura près de trente ans, lui fut peut-être plus douloureux qu’à beaucoup d’autres.

    M. Barrois n’a eu à proprement parler que deux districts : celui de Nam-hong, de 1869, époque de son arrivée, à 1872 ; celui de Tung-kun et des sous-préfectures voisines, de 1873 à 1898.

     

    Nam-hong, situé à plus de cent lieues au nord de Canton, comptait en 1869 quelques centaines de vieux chrétiens peu fervents et n’ayant pas encore pardonné aux missionnaires de la Société des Missions-Étrangères, d’avoir pris la place des prêtres qui les avaient administrés jusque-là.

    M. Barrois, très attaché à ses chrétiens et cherchant en toute occasion à le leur témoigner, dut cruellement souffrir de la réserve malveillante du plus grand nombre, de l’hostilité ouverte de plusieurs. A ce parti pris, de la part de ses chrétiens, de se tenir à l’écart, vinrent d’ailleurs bientôt s’ajouter d’autres sujets de préoccupations pour le moins aussi douloureuses. Ce fut d’abord le massacre de Tien-tsin dont la nouvelle se répandit avec une effrayante rapidité dans toute la Chine et faillit amener la disparition du christianisme noyé dans le sang de ses enfants. Ce furent ensuite les tristes dépêches se succédant à quelques jours d’intervalle pour annoncer, les uns après les autres, les épouvantables désastres essuyés par la France en 1870-71. Il faut avoir entendu les missionnaires qui se trouvaient en Chine à cette époque, pour avoir une idée des mortelles angoisses auxquelles ils furent en proie, durant les neuf ou dix mois qui s’écoulèrent depuis la déclaration de guerre jusqu’à la capitulation de Paris.

    Cependant, malgré l’hostilité des païens et le peu de sympathie des chrétiens, en dépit des circonstances peu favorables, M. Barrois eut la consolation de conférer le saint baptême à plusieurs infidèles. Il eut surtout celle de voir diminuer, dans une mesure très appréciable, les préjugés des chrétiens gagnés par sa douceur, sa patience et son dévouement.

    En 1873, après être demeuré durant quelques mois à l’orphelinat de Canton, ce cher confrère fut chargé d’un district qui comprenait, avec la sous-préfecture de Tung-kun, celles de Pok-lo, Thiang-thing, Trung-fo, etc.

     

    De toutes les populations si diverses du Cantonais, celle de Tung-kun passe à bon droit pour une des plus turbulentes. De temps immémorial, les villages de cette région occupés presque tous par des gens de même nom et de même origine, se sont attribué une semi-indépendance. Constitués en véritables communautés dont tous les membres se considèrent comme solidaires les uns des autres, il leur arrive assez souvent de ne compter que sur eux-mêmes pour obtenir réparation des injures ou injustices auxquelles ils ont été ou croient avoir été en butte. C’est chose ordinaire, dans ce pays, que de voir, deux villages se faisant la guerre, tous les hommes valides requis, les abords barricadés, les montagnes voisines fortifiées et reliées aux villages par des tranchées avec remblai, qui permettent aux combattants de cheminer sous le feu de l’ennemi. Comme on est de chaque côté pourvu de fusils et de canons, les combats ne laissent pas d’être parfois assez meurtriers. De part et d’autre, on est d’ailleurs sans pitié, et ceux qui tombent vivants au pouvoir de l’ennemi sont toujours massacrés, non sans avoir subi préalablement les plus effroyables tortures.

    A ceux qui douteraient , que de pareilles horreurs fussent possibles sous l’œil des mandarins, à quelques lieues de la colonie anglaise de Hong-kong, le contrôle est facile ; car à  n’importe quelle époque de l’année, personne ne traverse la sous-préfecture de Tung-kun sans se heurter, à plusieurs reprises, à des villages ainsi fortifiés et se livrant bataille.

    Une telle population était assurément mal préparée à recevoir et à embrasser une doctrine comme celle de l’Évangile. De fait, nulle part la religion n’a peut-être été plus éprouvée. Un saint missionnaire, M. Joly, mort de la lèpre, à Paris, en 1878, avait contracté l’horrible maladie dans ces régions, par le fait de misérables, qui, l’ayant roué de coups et couvert de sang, avaient ensuite pris le virus du mal pour l’injecter dans les plaies de leur victime. Plus récemment, un autre missionnaire poursuivi par une populace en fureur, ne lui échappa que par une protection visible de Dieu, qui aveugla ses persécuteurs et les empêcha de l’apercevoir, alors qu’ils l’entouraient et le touchaient presque du pied. En 1884, les païens se jetèrent sur les chrétiens avec une fureur telle qu’en quelques heures le pillage fut  complet. De plusieurs villages où cette trombe humaine s’est abattue, il ne reste plus trace aujourd’hui : etiam periere ruinœ.

     

    C’est en 1873, avons-nous dit, que M. Barrois fut chargé d’évangéliser cette population. En le voyant timide, désarmé, n’ayant presque aucun moyen d’action et courbant la tête sous l’injure sans protester ni répondre, pénétrer au sein de ces peuplades frémissantes, quel homme n’aurait à l’avance regardé son ministère comme irrévocablement condamné et ne se serait demandé s’il parviendrait à arracher une seule âme au démon ? Que les jugements des hommes sont différents des jugements de Dieu ! Moins de cinq ans après l’arrivée du nouveau missionnaire, il s’était opéré un grand changement dans toute la région. Le nombre des chrétiens y était doublé, triplé peut-être. Les catéchumènes se comptaient par centaines ; une magnifique chapelle s’élevait au milieu des montagnes, presque à mi-chemin entre la ville  de Tung-kun et celle de Hong-kong. Et cet élan, loin de diminuer, n’a cessé de grandir après son départ. La persécution, l’absence d’un missionnaire européen ont pu l’arrêter un instant, mais il s’est bientôt manifesté de nouveau plus intense, en sorte qu’on se demande aujourd’hui si cette terre de Tung-kun, jadis si hostile, ne sera pas, dans un avenir peu éloigné, une terre en majeure partie chrétienne.

    En 1878, M. Barrois ne suffisant plus à l’administration d’un district aussi étendu, laissa Tung-kun pour aller s’établir dans la sous-préfecture voisine de Pok-lo. Il devait y séjourner près de quinze ans. Tel nous l’avons vu à Tung-kun, tel nous le retrouvons à Pok-lo, se donnant tout entier à son ministère et recrutant de nombreux catéchumènes, en dépit du malheur des temps.

    Chassé en 1884, il retrouva, après une année d’absence, sa chrétienté désolée, ses catéchumènes dispersés et plusieurs chrétiens n’osant plus faire ouvertement profession de leur foi. Durant des années, il n’eut d’autre préoccupation, d’autre souci que de les ramener au bercail. Il avait à peu près réussi et voyait déjà se lever des jours meilleurs, quand son district fut divisé pour la seconde fois.

    Laissant à un autre missionnaire Pok-lo avec deux chapelles qu’il y avait bâties, et près de six cents chrétiens, presque tous baptisés de sa main, il alla s’établir dans la sous-préfecture de Trang-thing. On était alors dans le courant de l’année 1893. Mais déjà ses forces commençaient à décliner, et le fardeau lui semblait plus lourd. Dieu lui réservait pour ses derniers jours une bien grande consolation, celle d’acquérir une résidence dans la ville même de Trang-thing et de pouvoir s’y installer. Ce fut la dernière demeure qu’il offrit à son divin Maître. Il n’avait en effet pas encore achevé les travaux d’installation, quand il fut saisi par le mal impitoyable, qui devait l’enlever après quelques semaines de souffrances.

    Voilà l’œuvre, voyons maintenant ce qu’était l’ouvrier.

     

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    Esprit délié et délicat, maniant fort bien la plume, poète à ses heures, M. Barrois avait de plus, pour séduire tous ceux qui ne s’arrêtaient pas à une certaine insouciance apparente et seulement extérieure, toutes les vertus qui rendent un homme saintement aimable. Il était la douceur même. Dans ses voyages, entendait-il prononcer à son passage l’injure devenue banale, qui vient comme d’elle-même sur les lèvres du Chinois, en présence d’un étranger, il ne répondait ni ne protestait. Plus d’une fois même, quand les insulteurs lui faisaient escorte et le serraient de plus près, on l’a vu se retourner et, sans la moindre émotion et le plus simplement du monde, se borner à leur dire : « Que Dieu vous protège ! »

    En Chine, où l’on ne respecte que la force brutale, il semble qu’une telle manière de faire aurait dû lui attirer le mépris. De fait, il eut à soflfrir plus d’une fois de l’insolence de ceux qui ne le voyaient qu’en passant et ne pouvaient par conséquent le connaître. Mais aux  païens de son voisinage, ce calme, cette douceur, cet imperturbable sang-froid n’étaient pas sans imposer, et il est arrivé parfois qu’ils ont eu pour lui des égards, des prévenances dont on aurait su gré aux chrétiens eux-mêmes.

    Avec ses confrères, pas la moindre parole désobligeante, pas le moindre procédé qui pût déplaire, et cette charité de sa part n’était assurément pas sans quelque mérite, car il discernait vite et bien le fort et le faible, les petits ridicules de ceux qu’il voyait même en passant, et il trouvait facilement, pour peindre les personnes et les choses, de ces mots qui, après dix ou vingt ans, ont encore le don de faire sourire ceux qui se les rappellent. Mais comme il se surveillait bien ! Quand il ouvrait la bouche, c’était toujours pour dire une parole aimable, pour faire ressortir les bonnes qualités de chacun, et il le faisait de si bonne grâce qu’on ne pouvait s’empêcher de lui en savoir gré, moins à cause des paroles elles-mêmes que pour le sentiment de bonne confraternité qui perçait en chacune d’elles.

    Il était doux, charitable. Il était de plus très humble. C’était chose journalière de l’entendre dire qu’il n’avait jamais rien fait, qu’il était incapable de faire quoi que ce soit. Non seulement il le disait, mais encore ceux qui ont voulu voir si son humilité était sincère, ont pu se rendre compte qu’il acceptait qu’on le lui dît. Dans sa dernière maladie, il souffrait beaucoup et avait un besoin absolu de l’assistance des autres. Néanmoins, en voyant combien il était touché des attentions et des soins dont il était l’objet, en voyant l’ennui, l’embarras qu’il éprouvait, quand il lui fallait les réclamer, on aurait dit que tout ce qu’on faisait pour lui ne lui était dû à aucun titre.

    Comme il remerciait avec effusion ceux qui venaient lui rendre visite et causer avec lui ! La moindre attention, le moindre bon procédé lui allait au cœur. Quelques jours avant sa mort, un soir qu’il souffrait davantage et semblait à l’agonie, un confrère, touché de le voir en tel état, lui dit au moment de le quitter qu’il offrirait le saint sacrilice de la messe à son intention, le lendemain. Quoiqu’il eût alors à peu près perdu connaissance, le cher malade comprit parfaitement, et quand le lendemain ce confrère sortit de la chapelle, il rencontra le domestique du pauvre agonisant qui lui apportait avec les remerciements de son maître, comme honoraires de messe, la somme de dix piastres, probablement tout ce qu’il avait alors d’argent disponible.

    Comme il était reconnaissant à toutes les personnes charitables de France qui l’avaient aidé de leurs prières et de leurs aumônes ! Je le vois encore sur son lit de souffrance, se faisant apporter les différents objets de piété dont il s’était servi durant sa vie, écrivant de sa main le nom de ceux à qui il les destinait et faisant les plus expresses recommandations pour qu’ils fussent envoyés aux destinataires après sa mort.

     

    Doux et charitable envers ceux qui l’approchaient, M. Barrois était vis-à-vis de ses chrétiens d’une bonté excessive. L’affection qu’il avait pour eux n’allait pourtant pas jusqu’à l’aveugler sur leurs défauts. Personne au contraire ne les distinguait mieux. Pour cette raison sans doute, il était plus difficile que beaucoup d’autres missionnaires, quand il s’agissait d’admettre les catéchumènes au baptême. Il ne le faisait jamais qu’après plusieurs années de préparation et d’attente. Mais, pendant ce temps-là, il ne manquait pas de les bien accueillir, lorsqu’ils venaient de temps en temps, surtout à l’époque des grandes fêtes, le trouver à sa résidence. Il les hébergeait, les nourrissait quelquefois durant plusieurs jours. Si à ce sujet on lui faisait quelque remarque, il se bornait à dire : « Ils sont malheureux, persécutés par les païens ; c’est la moindre des choses qu’ils soient bien reçus par le missionnaire. »

    Dieu, comme c’est justice, tenait dans son cœur et dans sa vie la première place. Ce cher confrère ne transigeait pas avec ses devoirs de piété. En dehors des exercices ordinaires, il s’est assujetti toute sa vie à réciter à genoux dans sa chapelle, avec les chrétiens, les longues prières chinoises du matin et du soir. Le caractère propre de sa piété était une confiance sans borne et un abandon tout filial. Dans ses ennuis, alors qu’il était en butte à la persécution, les invocations se pressaient sur ses lèvres. Durant sa dernière maladie, elles se succédaient sans interruption.

    Dieu, qui a promis de nous traiter un jour, comme nous aurons nous-mêmes traité nos frères ici-bas, aura certainement fait bon et prompt accueil à celui qui a été, toute sa vie, doux  et humble de cœur ; qui a toujours accompli à la lettre la recommandation que le divin Maître adresse spécialement aux apôtres et aux ouvriers apostoliques : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1028
    • Pays : Chine
    • Année : 1869