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Henri BARRÉ (1884-1928)

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    M. Henri Barré naquit à Paris le 24 novembre 1884 , de parents à la foi robuste et éclairée. Dès sa petite enfance, il est vif de nature, volontaire, impatient, mais souple aux observations, docile, aimable. Il a à peine atteint sa huitième année qu’il est mis en pension chez les Frères des Ecoles Chrétiennes à Villebrevin près de Montereau, où il trouve l’éducation et l’instruction si soignée que savent donner les fils de Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle. C’est à cette époque que remonte sa première idée d’apostolat futur, idée vague encore et imprécise, mais fixe, pourrait-on dire, et qui ne le quittera plus. Au cours d’une classe, le Frère professeur racontait à son jeune auditoire l’histoire d’un soldat fervent chrétien, qui échoué sur une île lointaine, avait réussi, aidé de ses camarades, à convertir les sauvages : « Quand on a sauvé une âme, ajoutait le bon Frère, on peut être assuré de son propre salut. » Et l’enfant de conclure : « Pour assurer mon salut, je serai missionnaire. » Il n’avait pas l’idée que pour être missionnaire, il fallait d’abord être prêtre ! on prend le bateau, on débarquue sur un rivage où il y a des sauvages, et voilà ! il n’y a plus qu’à les convertir. Il quitta l’école des Frères en août 1895, ayant fait d’excellentes études primaires.

    A Paris, il entra au Petit Séminaire de Notre-Dame-des-Champs : bonne conduite, esprit ouvert, nature très franche, droite, excellent camarade, tels sont les traits qui caractérisent le jeune Barré. A partir de sa première communion en juin 1896, son désir d’apostolat lointain s’accentue ; un jour son père lui parlait de vie sacerdotale : « Mais, Papa, dit-il ingénûment, je ne veux pas être prêtre, mais missionnaire. » On lui fit comprendre que ceci n’allait pas sans cela ; et comme plusieurs fois on insistait sur ce que les sauvages ne manquaient pas à Paris : « C’est vrai, disait-il, mais moi, je suis pour les sauvages des pays lointains. » Au sortir du Petit Séminaire en 1903, sur le désir de son père, il entra au Séminaire d’Issy où il passa une année sous l’excellente direction des prêtres de Saint-Sulpice ; il y reçut la tonsure en 1904. Puis ce fut le service militaire, enfin l’entrée au Séminaire des Missions-Etrangères. Il ne passa qu’une année à la communauté de Bièvres et entra dans celle de la rue du Bac en1906.

    Au Séminaire, M. Barré fut l’aspirant consciencieux, appliqué à ses devoirs, d’une piété simple et de bon aloi, intelligent et aimant l’étude, aimant aussi à approfondir les diverses questions traitées ; son esprit, malheureusement par trop préoccupé, tourna à la distraction, et ce défaut, il faut bien le dire, ne le quitta plus ; réglementaire, il sonne trop tôt ou trop tard ; il importe peu d’ailleurs, car, dit-il, « il y a compensation ». Rappelé au service militaire en 1907, il en est bientôt libéré, et rentre au Séminaire. Le 6 mars 1909, il reçoit l’onction sacerdotale et sa destination pour la Mission de Cochinchine Occidentale. Peut-être un peu déçu d’aller dans un pays aussi civilisé, où il n’y a pas de « sauvages », il se soumet bien simplement à la décision des Supérieurs ; ainsi d’ailleurs qu’il fera toute sa vie de missionnaire.

    Arrivé à Saïgon le 2 mai 1909, il fut quelque temps après envoyé à Thala pour apprendre la langue annamite sous la direction de M. Quinton, et aussi pour s’initier, avec un guide aussi expérimenté, aux exigences du ministère apostolique. Bien servi par une mémoire heureuse, une grande ouverture d’esprit, se liant facilement avec l’indigène, il fut vite en état de rendre à son curé de réels services. Mais, hélas ! que dire de ses absences d’esprit ? car déjà, à Thala commencent les distractions, et avec elles les mésaventures : des unes et des autres il ne pourra jamais se débarrasser.

    En juin 1910, M. Barré est envoyé à Cai-Mong pour compléter sa formation ; et en 1911, Mgr Mossard lui confie les deux vieilles paroisses de Kim-Ngoc et de Tam-Hung, qui, sises dans le Sud de l’Annam, avaient été attachées depuis trois ou quatre ans à la Mission de Saïgon. Un an après, il est transféré à Ma-O, poste qui, avec ses quatre succursales, fait aussi partie de l’Annam. Il arrive dans son nouveau poste, riche d’enthousiasme, mais déjà dénué de tout autre bien : rien ne peut rester entre ses mains, tellement il est secourable à toutes espèces d’indigences, qu’il ne sait pas distinguer ; son budget va comme il peut, la colonne des sorties s’allonge démesurément, sans contre-partie à celle des entrées ; qu’à cela ne tienne ! avec le thé comme boisson, avec les grands lézards des dunes comme plat de résistance accommodé de maintes sauces variées, on peut encore marcher ! En 1913, il était retiré de son indigence, et placé, bien à l’abri des soucis matériels, au Séminaire ; il y demeura neuf ans jusqu’en 1916, époque où les exigences de la mobilisation le ramenèrent en France.

    Atteint  et intoxiqué par les gaz, il fut évacué. Incomplètement guéri, il fut de nouveau dirigé sur le front ; il y fit son devoir et plus que son devoir. Un jour il prit la place d’une jeune recrue qui, placée en sentinelle à un poste avancé, sous un fort bombardement, fut prise de peur, et lâcha pied. M. Barré, après avoir essayé en vain de lui redonner courage, prit simplement sa place, derrière un mur à demi écroulé ; les obus tombaient dru : « Que d’actes de contrition je fis alors, disait-il plus tard, je ne saurais les compter, à chaque instant je croyais ma dernière heure arrivée. » Dans cette situation critique, il se confia tout bonnement aux mains de la Providence. Dieu permit qu’il échappât au danger.

    La guerre terminée, M. Barré nous revint en août 1919. Le Séminaire put à nouveau profiter de son enseignement ; il était expert à faire comprendre aux intelligences les plus ingrates les questions difficiles. De belle humeur toujours, boute-en-train aux récréations qu’il estimait à bon droit nécessaires aux étudiants, il était aimé et estimé de ses élèves. Il était chargé en outre du Carmel et de l’Hôpital militaire : il sut faire apprécier ses services et conquit la sympathie générale par sa simplicité, sa bonbomie, son affabilité, comme en témoigne la lettre adressée par M. le Médecin-Chef à Monseigneur à la nouvelle de la mort de notre confrère : « Je tiens à  vous dire, Monseigneur, combien la mort du R.P. Barré nous a profondément touchés, mon personnel et moi. Ce missionnaire au dévouement inlassable, à l’esprit large, aux connaissances profondes, avait su s’attirer dans ma formation sanitaire non seulement le respect, mais, ce qui est mieux, l’amitié de tous. »

    Notre confrère aimait à rendre service, à faire plaisir : que de confrères eurent recours à son obligeance dans les mille nécessités du ministère, de la prédication, des retraites, des confessions ! Son commerce était recherché : grand liseur, doué d’une excellente mémoire, il était arrivé à se constituer un bagage scientifique sûr et varié dont tout le monde profitait. Avec cela, de l’entrain, de l’aisance, jovial, aimant les bons mots, ennemi de la mélancolie. Son attachement à la Mission était profond : lors de la maladie de M. Guéguend, qui devait nous enlever ce missionnaire d’élite alors que la Mission fondait sur lui tant d’espoir, M. Barré (nous l’avons su par une heureuse indiscrétion) s’offrit à Dieu pour sauver ce confrère qu’il estimait beaucoup plus utile à la Mission que lui-même, se substituant ainsi à autrui dans une mort prématurée. Dieu n’agréa pas ce sacrifice, cette fois du moins, car le même sacrifice lui serait demandé plus tard, et dans des circonstances qui en feront un acte de charité héroïque.

    Le 10 avril 1928 devait être pour son ancien district de Kim-Ngoc un jour de fête : un jeune prêtre indigène, nouvellement ordonné, son ancien élève, allait monter à l’autel pour la première fois. Le 9,  M. Barré partit pour Phanthiet, tout à la joie, le cœur débordant. Ayant manqué le train, il arriva en automobile. Quelques heures après, c’était le drame qui allait éprouver si douloureusement la Mission, et que la presse cochinchinoise relate dans les termes suivants : « Une tragique nouvelle vient de nous arriver de Phanthiet. Quelques Pères français et indigènes s’y trouvaient réunis à l’occasion de la première messe d’un jeune prêtre indigène, qui devait avoir lieu le lendemain      dans une paroisse toute proche de Phanthiet. Parmi les missionnaires se trouvait le P. Barré, bien connu à Saïgon où il remplit depuis une huitaine d’années les fonctions d’aumônier de l’Hôpital. Dans la soirée plusieurs Pères prirent un bain sur la plage, à proximité de la maison du missionnaire. Les derniers qui entrèrent à la mer furent deux prêtres indigènes, le vicaire de Phanthiet, et le P. Thanh, professeur ­au Séminaire de Saïgon. A peine étaient-ils à l’eau qu’ils perdirent pied, et appelèrent au secours. Le P. Barré qui restait seul des Pères français sur la plage, répondit immédiatement à leur appel, et, grâce à lui, l’un des Pères indigènes reprit pied et parvint à se sauver. Le P. Barré se porta alors au secours de l’autre Père,  mais qu’advint-il ? nul ne le saura jamais : on les vit flotter quelques instants sur l’eau, si bien que les personnes qui étaient sur la plage ne se doutèrent pas de suite du drame qui s’accomplissait. Cependant parmi les indigènes présents, plusieurs se mirent à l’eau, et au bout de quelques instants ramenèrent le corps inanimé du P. Thanh ; peu après le flot rendait de lui-même le corps également inanimé de notre regretté compatriote. » Un médecin accourut, on prodigua les soins accoutumés en pareil cas, mais sans succès : la mort avait fait son œuvre !

    L’émotion fut grande parmi la population de Phanthiet. Une foule sympathique de païens vint saluer la dépouille mortelle des deux défunts revêtus des ornements sacerdotaux, s’étonnant fort de la figure souriante, sans aucune altération, que les deux Pères avaient gardée dans la mort, alors que tous les noyés qu’ils avaient vus, disaient-ils, avaient la figure grimaçante et terrible. Toute la journée, la chambre mortuaire ne désemplit pas de chrétiens. venus prier pour le repos de l’âme des deux chers disparus.

    M. Barré, très sympathiquement connu à Phanthiet, eut des funérailles imposantes. Tous les Français du poste,Chef de province à leur tête, avaient tenu à manifester par leur présence la part qu’ils prenaient au deuil de la Mission. Les deux cercueils disparaissaient sous les couronnes de fleurs naturelles envoyées par la colonie française. Maintenant notre confrère repose dans le petit cimetière européen de Phanthiet, à quelques pas de l’église, juste en face de la tombe de M. Dumas mort en janvier 1916 à Phanthiet, où il était venu se reposer. M. Barré n’a pas eu à choisir le lieu de sa sépulture, mais si ce choix lui eût été laissé, nul doute que ses préférences ne fussent allées vers ce coin de l’Annam qu’il avait tant aimé.

     

    • Numéro : 3013
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1909