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Pierre BARRÉ (1839-1908)

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    M. Pierre-Edouard Barré naquit en 1839 à Saint-Georges des Groseillers, diocèse de Séez. Nous n’avons aucun détail sur sa famille ni sur 3a première jeunesse. Nous savons seulement qu’il fit ou qu’il termina ses études secondaires au petit séminaire de Séez et qu’il y eut pour professeur le célèbre helléniste M. Maunoury. A l’âge de vingt-trois ans, sa philosophie terminée, il fut admis au Séminaire des Missions-Étrangères. C’était en 1862. Il y remplit les fonctions de boutiquier et s’en tira avec tant d’amabilité et de bonté d’âme que ses confrères l’avaient agréablement surnommé la mère Barré. Avant de partir pour les missions, il eut la douleur de perdre sa mère dont il put aller fermer les yeux. Son père était déjà mort depuis longtemps. Ordonné prêtre, il fut destiné au Maïssour et arriva à Bangalore le 18 août 1864.

    Quand les missionnaires d’alors, aujourd’hui tous disparus sauf un seul, virent arriver ce jeune confrère, à l’air simple et modeste et sans aucun de ces talents qui brillent, ils furent loin de prévoir la longue et fructueuse carrière qui allait être la sienne et qui, par certains traits, devait rappeler celle du bienheureux curé d’Ars. M. Barré passa la fin de l’année 1864 à apprendre les premiers éléments de la langue tamoule et, l’année suivante, il fut donné comme vicaire au vénérable M. Jarrige, curé de la paroisse Saint-François-Xavier. Dès le début, il fit preuve de zèle et d’activité. Il dota la paroisse d’un petit couvent de Sœurs indigènes, qui devait servir d’école pour les filles. Cette école fut la première de son espèce à Bangalore et, pour l’établir, M. Barré eut à vaincre plus d’un préjugé. Sur ces entrefaites, une grande filature de soie avait été établie à 9 milles de Bangalore, à Kengheri, par un Italien, M. de Vecchi, aidé d’un Français, M.Tam-miade. La mission était intéressée au succès de cette entreprise : près d’une centaine des orphelines qui étaient à sa charge trouvaient là un travail rémunérateur. Trois religieuses du Bon-Pasteur d’Angers étaient à leur tête et, comme la colonie se trouvait éloignée de toute église catholique, un missionnaire, M. Bouquet, fut chargé de pourvoir à leurs besoins spirituels. Mais la région était insalubre. Tout le monde s’en ressentait. M. Bouquet surtout fut tellement éprouvé par la fièvre qu’il devint nécessaire de pourvoir à son remplacement. M. Barré était jeune et robuste. Mgr Charbonneaux le désigna pour ce poste. Pas plus que son prédécesseur, il ne fut épargné par le terrible paludisme. Mais pendant les quelques mois qu’il passa là, il se montra d’une piété exemplaire et Son zèle à former l’âme de ses ouailles et à les instruire des vérités chrétiennes, ne connut guère de bornes. Il f'allait que les accès de fièvre fussent bien forts pour l’empêcher de leur faire ses catéchismes quotidiens. Tous les matins, la messe, que parfois M. de Vecchi servait lui-même, se célébrait à 6 heures, mais M. Barré n’attendait pas ce moment pour se rendre à la chapelle. Il y était déjà que tout le monde dormait encore; et la supérieure des religieuses ayant eu, à deux ou trois reprises, à passer par la chapelle à 5 heures du matin, elle ne fut pas peu surprise, chaque fois, de trouver M. Barré prosterné dans le sanctuaire, la face contre terre et abîmé dans une profonde adoration.

    Les accès de fièvre devenant trop fréquents, M. Barré fut rappelé de Kengheri et chargé du district moins malsain de Matighiri. Ce district, avant 1862, avait fait partie de la mission de Pondichéry. M. Barré y passa les deux années 1868 et 1869. C’était un des postes les plus difficiles du vicariat. La population chrétienne, au nombre de douze à quinze cents âmes, comptait peu de sujets fervents. En revanche, il y avait dans son sein beaucoup de mauvaises têtes dont l’indocilité fit plus d’une fois souffrir le nouveau titulaire. Mais celui-ci, aussi vaillant que bon, ne se rebuta pas. A force de patience et de dévouement il parvint à s’imposer à ces âmes grossières. Il eut le bonheur de régulariser un certain nombre d’unions illégitimes que ses prédécesseurs n’avaient pu empêcher. Des égarés incorrigibles retrouvèrent, sous sa paternelle direction, le chemin du salut et il put même baptiser quelques païens. Quand le dévouement ne suffisait pas, il savait parfois, fort à propos, y joindre la sévérité,

    Au bout de deux ans, quand M, Barré, appelé cette fois à administrer le Wynaad, quitta le district de Matighiri, il ne laissa après lui que des regrets, et c’était peut-être la première fois que, sur ce terrain ingrat, I’affection et les regrets germaient sur les pas d’un missionnaire. Du reste, M. Barré avait le don de se faire aimer. Partout où il passera, ses ouailles s’attacheront à lui comme à un vrai père et, de longues années après son départ, il ne sera point rare de trouver de vieux fidèles qui n’évoqueront son souvenir qu’avec des larmes.

    Au Wynaad, M. Barré demeura de 1870 à 1876. C’était un pays et des habitants tout différents de ce qu’il avait trouvé à Matighiri. Ici, pays sec et à peine ondulé; là, montagnes boisées et fiévreuses, an sein desquelles fleurissaient de nombreuses plantations de café. Les pays de plantations ne furent jamais pays d’édification ; mais les chrétiens du Wynaad, sans être beaucoup plus édifiants que ceux de Matighiri, étaient cependant plus intelligents, plus sensibles aux remontrances et à l’intérêt qu’on leur témoignait. Aussi M.Barré eut-il vite conquis leur sympathie et leur vénération. Que de bien ne fit-il pas parmi eux : « Les chrétiens I’adoraient, a dit celui qui fut plus tard son successeur après avoir été quelques jours son collègue; aucun d’eux ne résistait à sa douce influence et il faisait d’eux ce qu’il voulait. »

    Au Wynaad, M. Barré se trouva pour la première fois en présence de I’élément européen. Il se composait là de planteurs anglais et protestants. Notre missionnaire était peu au courant des usages du monde, surtout du monde britannique, et il savait à peine balbutier quelques mots d’anglais. Mais, outre un zèle que rien n’arrêtait, il avait dans ses manières une bonne et engageante simplicité combinée avec beaucoup d’aplomb. Aussi non seulement des relations amicales s’établirent, mais il devint bientôt populaire parmi ces planteurs. Son entrain bien français, son bon et franc sourire, reflet de sa droiture, son dévouement pour les pauvres chrétiens, tout en lui ravissait ces fils d’Albion, peu habitués à trouver tant de vertus chez leurs ministres, et c’était parmi eux à qui lui témoignerait le plus d’égards. M. Barré profita de ces bonnes dispositions pour se faire, auprès d’eux, l’avocat et le protecteur des catholiques employés aux plantations, et, en même temps, il sut mettre leur générosité à contribution. Il menait, en effet, de front la construction de quatre ou cinq chapelles sur divers points de son district et il fallait, coûte que coûte, trouver des ressources. Les planteurs répondirent toujours aux appels périodiques que ne manquait pas de leur faire le « bon M. Barré », comme ils l’appelaient, et ce fut avec une bonne volonté qui aurait fait honneur à des catholiques. Ajoutons que, dans ses rapports avec eux, le missionnaire ne fut jamais courtisan ni servile. Bien au contraire, il savait, au besoin, témoigner d’un noble esprit d’indépendance.

    La plupart de ces planteurs, vivant isolés, loin de leur patrie et de leurs familles, ne menaient pas toujours une vie édifiante, et l’apôtre, bien au courant de leurs faits et gestes, n’hésitait pas, quand l’occasion se présentait, à leur reprocher leurs écarts de conduite. Ces reproches, dictés par le zèle le plus évangélique, ne furent pas toujours stériles, et plus d'une âme y trouva le point de départ de son salut. Au milieu de tous ses travaux, M. Barré trouva encore le temps d’instruire et de baptiser un nombre relativement considérable de païens, mais tant d’efforts et la maiaria, qui l’avaient déjà terrassé à Kengheri, eurent enfin raison de son ardeur et il tomba sérieusement malade. Il dut se faire transporter à Bangalore, puis à Pondichéry, où des sueurs abondantes, provoquées par la chaleur torride de la côte, le débarrassèrent des germes du paludisme, ce qui, joint au repos, et à des soins intelligents, lui permit de retrouver rapidement toute sa santé.

    A son retour de Pondichéry, Mgr Chevalier lui confia le district de Shimoga. Adieu le Wynaad et ses montagnes! Adieu les courses à travers les plantations et les forêts toujours vertes! Pourtant le district de Shimoga, situé à l’autre bout de la mission, ne manquait pas de pittoresque. Plus vaste que le Wynaad, il avait aussi ses plantations et ses forêts et, ce qui valait mieux, les chrétiens des principales stations étaient meilleurs et mieux organisés. Mais la famine, cette terrible famine qui désola tout le sud de l’Inde pendant plus de trois ans, avait déjà commencé ses ravages, et elle devait, au bout de peu de temps, imn1obiliser le missionnaire au chef-Iieu même de son district.

    Laissant aux vicaires, qu’on lui enverra bientôt, le soin d’en visiter les postes secondaires, il se dévouera de sa personne à une œuvre que la famine rend nécessaire, celle des orphelins. Ce sera là une œuvre de prédilection. La famine, en effet, n’avait pas tardé à faire un grand nombre d’orphelins des deux sexes, dont beaucoup moururent de privations, à la suite de leurs parents, mais dont d’autres ne demandaient qu’à vivre. Il s’occupa d’abord à en recueillir le plus grand nombre possible, et se fit confier par le gouvernement une bonne partie de ceux que l’administration avait réunis à Shimoga et à Chitaldroog .

    Ici se place un incident que nous nous reprocherions de ne pas citer. Dès que le deputy-commissionner (administrateur) de Chitaldroog, qui était Anglais et protestant, apprit que le prêtre catholique venait lui demander des orphelins, il fit à la hâte appeler le ministre hérétique, le conduisit à l’asile provisoire où se trouvaient ces enfants et lui livra, séance tenante, tous ceux qui paraissaient en bonne santé, ne laissant pour M. Barré que les sujets malades ou trop affaiblis pour qu’on pût espérer les faire vivre. S’il l’avait osé, il aurait simplement refusé de recevoir le missionnaire, mais, le gouvernement qu’il représentait affectant de se montrer impartial, cela I’aurait exposé à une censure.

    Quand M. Barré se présenta, il fut reçu aussi froidement que possible, et le fonctionnaire, coupant court à l’entretien, voulut lui donner congé en prétextant que sa femme malade le réclamait, à I’instant, pour se faire transporter sous la véranda. Mais, pour ce transport, il lui fallait au moins l’aide d’un domestique. M. Barré, s’apercevant qu’aucun domestique n’était à portée, eut une inspiration charitable: « N’appelez personne, dit-il au deputy-commissionner, mes bras valent bien ceux d’un domestique et, si vous le permettez, je vais vous aider. Devant cette offre si simplement faite, l’Anglais n’ose refuser, et tous deux se rendent auprès de la malade, qui était étendue sur une chaise longue, et la transportent avec sa chaise sous la véranda. Pendant l’opération le fonctionnaire protestant observait notre confrère. Or, celui-ci y mit tant de délicatesse et de bonne grâce que son hôte se sentit subitement ému: « Père, s’écria-t-il en se redressant et en lui tendant la main, père, je ne vous savais pas si bon! Il y a ici un ministre qui ne vous vaut pas et à qui j’ai commis la faute de donner les orphelins les mieux portants. Pardonnez-moi! Si je vous avais connu, vous les auriez eu tous. » Les adieux furent aussi sympathiques que l’accueil avait été froid et, en cet instant, notre confrère se crut de nouveau au milieu des planteurs du Wynaad.

    Des orphelins recueillis par le missionnaire, beaucoup moururent, surtout parmi ceux ramenés de Chitaldroog. Mais il en restait un nombre considérable, 150 environ, à l’éducation desquels il fallait pourvoir. Secondé par un jeune confrère, M. Sijean, et aidé par le gouvernement qui accorda des terres et des secours, M. Barré se mit aussitôt à l’œuvre. Au milieu des bois, à trois milles de Shimoga, il fonda une ferme-orphelinat où tout son monde fut heureux de travailler. Il fallait voir avec quel entrain le bon père présidait aux défrichements, et avec quel zèle il enseignait à sa nombreuse famille d’adoption prières et catéchisme!

    Tous ceux qui ont eu à s’occuper d’éducation nous comprendront, si nous disons que, parmi les œuvres enfantées par la charité chrétienne, la plus difficile à mener à bonne fin est peut-être la formation morale d’enfants sans famille, la bonne direction d’un orphelinat. Et combien la difficulté s’accroît quand il s’agit d’un ramassis aussi hétérogène que celui dont M. Barré avait assumé la charge! C’étaient des enfants des deux sexes, venus de tous les points du territoire, appartenant aux castes païennes les plus diverses et d’âges très différents. Le problème qui se dressait devant M. Barré ne le fit point trembler. Dieu inspirait et soutenait cette âme de prêtre si simple et si dévouée. Dire qu’il aima ses orphelins comme un père ne serait point assez. Il eut pour eux et pour chacun d’eux une sollicitude et des attentions qu’ils n’auraient probablement pas trouvées au sein de leurs propres familles, si elles eussent été conservées. Pour parer aux dangers de la promiscuité et assurer leur formation morale et chrétienne, le bon Père avait la clairvoyance des âmes pures, clairvoyance dans laquelle il puisa des ressources inattendues, presque des inspirations de génie, de sorte que jamais orphelinat ne fut plus sagement gouverné, ni ne promit des résultats plus satisfaisants. Ce fut là comme le chef-d’œuvre du missionnaire.

    Aidé d’abord d’un, puis de deux vicaires, il y avait près de sept ans qu’il dirigeait la ferme des orphelins et le district de Shimoga. Déjà plusieurs orphelins avaient été mariés à des orphelines et vivaient sur les terres qu’on leur avait assignées, lorsque cet ennemi qui avait déjà chassé M. Barré de Kengheri et du Wynaad, la fièvre paludéenne, le força aussi à s’exiler de Shimoga. Doué d’un tempérament solide, lui-même ne s’inquiétait pas beaucoup d’un accès de fièvre; mais celle-ci revenait à la charge et, cette fois comme dans les deux premières occasions, elle mit le missionnaire si bas que, dans l’intérêt même de l’œuvre qu’il avait fondée, il fallut bien lui donner un successeur. A la voix de l’autorité, l’apôtre quitta donc ce district qu’il aimait, cette œuvre des orphelins à laquelle il avait donné toute son âme et, le cœur saignant mais résigné, il s’achemina vers Bangalore.

    Lorsqu’il fut un peu remis, on lui assigna le poste de Closepet. Les chrétiens de Closepet manquaient d’église et c’était surtout pour qu’il leur en construisît une que l’autorité l’y envoyait. Il avait, en effet, au Wynaad et ailleurs, acquis pas mal d’expérience dans I’art des constructions et ce genre de travail était au nombre de ceux qu’il aimait le plus. Il excellait surtout dans le provisoire; il en avait, pour ainsi dire, le talent, Il a construit en tout une quinzaine d’églises ou de chapelles en différentes localités. Un certain nombre n’existent plus aujourd’hui et ont pu être remplacées par des ouvrages plus solides. Mais, à l’époque où il bâtissait, le temps faisait défaut, les ressources aussi quelquefois; pourtant il était urgent de bâtir, et le problème serait demeuré insoluble si le talent de M. Barré n’avait pas été la. pour tout arranger, au moyen d’ouvrages provisoires.

    Après l’église de Closepet, qui devait être une œuvre durable, M. Barré eut, plus tard, à diriger la construction d’une grande école pour les Sœurs de Saint-Joseph de Tarbes, sur la paroisse Saint-François-Xavier de Bangalore, et puis celle du nouveau collège de la mission. Entre temps, il est chargé de divers intérims. A Chikka-Balla-pur, district très sain, qui, à un certain moment, lui est assigné comme poste de repos, pour lui permettre de refaire ses forces de nouveau épuisées, il trouve moyen d’opérer des conversions de païens et de fonder un petit village de néophytes qu’il nomme Sousépaléa (village de Saint-Joseph). Or ce district, sain comme climat, était resté absolument stérile, au point de vue des conversions, jusqu’à son arrivée.

    Travailleur infatigable, ne reculant jamais devant une besogne nécessaire, que1le qu’elle fût, cet excellent confrère n’eut qu’un tort, mais un tort qui est l’honneur des âmes héroïques : il ne sut jamais ménager ses forces.

    A l’exception de quelques rapides séjours à Pondichéry pour se débarrasser des retours trop fréquents de la fièvre, i1 n’accorda à son pauvre corps aucun répit. Il allait au travail comme à une fête et, pour si rude que ce travail fût, la fatigue ne l’en arracha jamais. Il fallait, pour qu’il consentît à prendre un peu de repos, ou que la nuit vînt l’interrompre, ou que la besogne qu’il avait en main fût complètement terminée. Une vie si rude fut la cause d’infirmités précoces qui ajoutèrent encore aux mérites des vingt dernières années de sa vie. Ces infirmités, il les portait gaiement, presque avec orgueil, comme un vieux soldat ses cicatrices, et jusqu’au bout il ne cessa de lutter contre la peine et le malaise trop réels qu’elles lui causaient. Sa gaieté d’ailleurs ne connut jamais de nuages. Cet homme, si dur pour lui-même, était toujours souriant. Il semblait porter, gravée au cœur, la belle devise de Mgr Retord : Vive la joie quand même ! et, sous ce rapport, comme sous tant d’autres, il fut un digne enfant de la Société des Missions-Étrangères.

    Durant la dernière année de sa vie quelqu’un lui parlait un jour des peines qu’il avait dû rencontrer au cours de sa longue et pénible carrière : « Des peines, répondit-il, je n’en ai jamais eu. » Et il était sincère. Les croix certes ne lui avaient pas manqué, mais elles ne troublèrent jamais la paix de cette âme si heureuse de se dévouer pour le prochain, par amour de Dieu, et cette joie de se dévouer était en lui comme un bouclier sur lequel les épreuves venaient s’émousser. Ubi amatur non laboratur.

    Terminons en racontant comment est mort notre cher confrère. Déjà vers 1901, il avait eu une légère congestion cérébrale, qui n’eut pas de suites et passa inaperçue. Depuis une année, il occupait un petit poste de fondation récente, à sept milles de Bangalore, et il dépensait là, au service de Dieu et des âmes, ce que le poids de quarante-quatre années d’apostolat lui laissait de forces. Vers la fin de mars 1908, il fut terrassé par une nouvelle et sérieuse attaque. Il fut aussitôt transporté à notre procure de Bangalore et de là à l’hôpital Sainte-Marthe. Son état parut si grave qu’on lui administra sans tarder les derniers sacrements. Cependant deux mois de soins assidus lui rendirent une santé inespérée. L’hémiplégie ne laissait presque plus de traces et sa vigueur semblait revenue. Mais, symptôme alarmant, certaines de ses facultés restaient obscurcies. Ainsi il ne savait plus ni lire ni écrire. Il ne retrouvait que difficilement la mémoire des substantifs. Il dut même réapprendre. comme un enfant, le Pater et l’Ave afin de pouvoir, réciter son chapelet. Et avec cela, sa lucidité d’esprit, qui était restée entière, lui permettait de se rendre compte de son état. Il n’était plus qu’une ruine, il le voyait, et plus jamais peut-être il ne pourrait se rendre utile à rien ni à personne. Quelle épreuve pour un homme au tempérament si actif et à l’âme si dévouée! Et cependant son bon sourire lui restait, comme une auréole. Il était heureux même dans son infirmité et, tout en souhaitant guérir, il la portait avec tant de résignation et de bonne grâce qu’elle devenait comme une prédication et un apostolat.

    A la procure, où il était revenu, nul parmi les confrères présents ne surprit jamais sur ses lèvres ou dans ses traits la moindre trace de découragement ou de murmure. Ne pouvant plus dire la sainte messe, tous les jours il recevait très pieusement la sainte communion. Cependant l’heure de la récompense approchait. Le 17 juillet, vers les 3 heures du soir, une nouvelle attaque vint le foudroyer. Sans retard, l’Extrème-Onction lui fut encore administrée et, aussitôt après, il fut transporté à l’hôpital Sainte-Marthe. Mais cette dernière précaution était inutile et, cette fois, les soins du docteur et des bonnes religieuses demeurèrent impuissants. A minuit, sans qu’il eut repris connaissance, il entrait en agonie. Celle-ci fut très pénible, à en juger par les apparences. Elle dura jusqu’au matin à 5 heures. A ce moment, il recevait une dernière absolution et sa belle âme partait pour le ciel, comme si elle avait hâte d’aller s’unir à ce Dieu dont l’amour l’avait ravie, et à la gloire duquel elle avait si joyeusement consacré tous les instants de sa vie mortelle.

    Nous avons prié pour le bon et regretté M. Barré. Puisse-t-il, à son tour, attirer les bénédictions divines sur notre chère Société et sur cette mission du Maïssour qu’il a tant aimée et si bien servie !

     

     

    • Numéro : 862
    • Pays : Inde
    • Année : 1864