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François BARRAT (1853-1885)

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    Au mois d’août 1876, Lourdes voyait pour la cinquième fois se prosterner sur son sol béni, de nombreux enfants du catholique diocèse de Nantes. Pour porter la bannière de Marie Immaculée, dont M. de Sonis et M. Cazenoves de Pradines tenaient les cordons, on avait choisi un jeune séminariste dont le maintien modeste et grave dénotait un profond recueillement.

    Au lendemain de ce jour solennel, le séminariste s’approchait d’un prêtre qui semblait lui témoigner une affection toute paternelle : « Monsieur le curé, lui dit-il, j’ai demandé quelque chose à la sainte Vierge, maintenant tout dépend d’elle. — Eh bien, que lui as-­tu demandé ? — Je lui ai demandé ma guérison ou du moins de me donner une santé suffisante. — Suffisante, pourquoi ? » Le sémi­nariste ne répondit pas et le curé distrait par les chants d’actions de grâces de ses nombreux compagnons, n’insista point.

    Le jeune homme retourna au Séminaire et le prêtre resta dans sa paroisse ; lorsque, une année plus tard, tous les deux se retrouvèrent. « Monsieur le curé, fit le séminariste, j’ai promis à Notre-Dame de Lourdes d’être missionnaire si elle me guérissait ; elle m’a guéri. —Pars, mon fils, si c’est la volonté de Dieu, j’aurai soin de ta mère. — Mon fils est parti, ajoute le vénérable prêtre de qui nous tenons ce récit, il est mort pour Jésus-Christ : gloire à Dieu ! »

    Le jeune séminariste qui, pour remplir sa promesse faite à la Vierge de Lourdes, partait pour les Missions-Étrangères, se nommait François Xavier Louis Barrat. Il était né en la paroisse de Rougé, au petit hameau de la Grée-Pothin, situé sur le flanc d’un coteau aride et sablonneux, que la Bruz aux eaux limpides semble enserrer dans ses sinueux replis.

    Son enfance se passa calme et douce au foyer paternel jusqu’au jour où !e supérieur du collège de Sainte-Marie près de Château­briant, charmé de sa piété et de ses bonnes dispositions, lui fit faire ses études. M. Barrat répondit dignement à la confiance du saint prêtre : travail assidu, conduite exemplaire, piété toujours vive, telle fut sa jeunesse. « Aussi, nous écrit M. le curé de Rougé, François était-il aimé de ses maîtres et de ses condisciples, et chaque année j’avais la joie de le voir remporter le prix d’honneur . »

    Jeune encore, il songeait à se consacrer aux Missions-Étrangères, mais sa constitution assez frêle et maladive semblait un obstacle insurmontable. Nous avons vu comment Notre-Dame de Lourdes lui donna la santé. Entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 14 octobre 1877, il s’y montra plein de cette piété ardente qui, à Nantes en avait fait un sujet d’édification. Nous citerons une de ses lettres, écrite en un moment de ferveur, et qui nous permettra de pénétrer jusqu’au plus intime de son âme.

    « Je viens à l’instant de renouveler mes promesses cléricales : prosterné aux pieds du Roi de gloire, reposant sur son trône d’amour, en face de la cour céleste tout entière et surtout des saints clercs, en présence aussi de mes nouveaux maîtres et de mes nouveaux con­frères, je me suis donné de nouveau tout entier à mon Dieu. Pou­vait-il être circonstance plus favorable pour une si grande action ? Je me trouvais face à face avec mon Jésus, et jetant par la pensée un regard autour de moi, je n’ai vu que des visages naguère encore inconnus. Ce n’était plus le temple où l’eau sainte du baptême a coulé sur mon front, où pour la première fois le Dieu d’amour est venu habiter dans mon cœur ; ce n’était plus le temple même où j’avais reçu la sainte couronne cléricale, les premiers ordres de la hiérarchie ecclésiastique. Que s’est-il donc passé ? où suis-je ? Ah ! monsieur le vicaire, j’ai compris que j’avais bien tout quitté pour me mettre tout à fait au service de mon divin Maître : une mère si ten­drement aimée, des parents, des bienfaiteurs, des pères que je n’ou­blierai jamais, des amis, mon pays natal, tout, en un mot, et que maintenant, libre, dépouillé de tout, je pouvais dire à mon Jésus avec toute vérité : Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei ; tu es qui restitues hœreditatem meam mihi. Oh! oui, avec quelle confiance et quel amour j’ai répété ces belles paroles ! Je me suis donné tout entier à mon Dieu, je n’ai rien réservé pour la créature, afin qu’il se donnât tout entier aussi à moi. »

    Après deux années passées au Séminaire des Missions-Étrangères, M. Barrat partit pour la Cochinchine Orientale.

    « Je pars, écrivait-il de Marseille, faut-il vous le redire, joyeux et content. Oh ! que je suis heureux de la part qui m’est échue en héri­tage ! Il en coûte un peu à la nature, c’est vrai, mais que de consola­tions compensent ces petits sacrifices ! Et puis le ciel, le ciel pour y être toujours heureux, toujours, toujours ! Comme cette pensée me donne de la force et du  courage ! »

    Arrivé dans sa mission, il fut d’abord envoyé à Xom-Chuôi, sur le bord de la mer, afin d’étudier la langue. « Rien de si pauvre que mon église, disait-il; quand, chaque matin, j’offre le saint sacrifice, je ne puis m’empêcher de songer à l’étable de Bethléem. » En 1881, il fut nommé procureur de la mission. « Cette position, écrit-il, n’est point celle que j’avais rêvée : j’en suis réduit à compter des sapèques et n’ai point la joie de donner des enfants à Notre-Seigneur ; mais je suis là où m’a placé mon évêque. »

    Enfin ses vœux furent exaucés : il fut chargé du district de Thac-­Da, dans le Binh-Dinh. Il commençait déjà à recueillir les fruits de son zèle, lorsque la persécution éclata. M. Barrat comprit de suite qu’il n’avait plus qu’à se préparer à mourir ; il écrivit au vénérable prêtre qui avait encouragé sa vocation apostolique une lettre dont nous sommes heureux de citer quelques extraits :

     

    « Monsieur le Curé et vénéré Père,

     

    « C’est peut-être la dernière fois que je vous écris... Depuis une dizaine de jours, en effet, nous sommes sous le coup d’une persécu­tion épouvantable ; ce sont des alertes continuelles. Enfin, il n’arri­vera que ce que le bon Dieu voudra. Peut-être un de ces jours des bateaux vont-ils venir nous sauver : c’est le secret de Dieu. In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Bien que très ému, monsieur le curé, j’espère que le bon Dieu me donnera grâce et force pour supporter la mort avec courage pour la gloire de son saint nom. J’ai depuis quelques jours avec moi un bon vieux prêtre annamite : j’ai pu me confesser il y a une dizaine de jours, et j’espère encore le faire demain.

    « Après cela, je compte sur la miséricorde de Dieu, la protection de la sainte Vierge et de saint Joseph, et ensuite sur les prières de toutes les personnes qui m’aiment en Notre-Seigneur. Si je viens à être massacré, qu’on n’aille pas dire : « Il est martyr, il n’a que faire de prières, » et pendant ce temps on me laisserait languir en purga­toire. Non, non ! je demande des prières, et si Notre-Seigneur me reçoit dans sa miséricorde, je paierai alors mes dettes à mes bien­faiteurs.

    « Je vous écris ainsi, monsieur le curé, mais en vous priant instamment de garder le silence sur toutes ces choses jusqu’à ce que vous ayez appris ma mort ou que le danger est passé. Vous avez été tou­jours un père pour moi : un fils ne doit avoir rien de caché pour son père.

    « Dans le cas où le bon Dieu demanderait le sacrifice de ma vie, sitôt que vous en aurez la nouvelle certaine, veuillez l’annoncer peu à peu à ma pauvre mère. Je crains qu’elle n’en meure de chagrin. Mais le bon Dieu, j’espère, l’assistera dans cette occasion, comme il l’a déjà fait précédemment.

    « Je vous embrasse dans les saints Cœurs de Jésus, Marie, Joseph, cher et vénéré Père, et je demande votre bénédiction.

    « Votre pauvre missionnaire,

     

    « F. BARRAT,

    « missionnaire apostolique. »

     

    Les pressentiments de M. Barrat ne l’avaient point trompé ; vers la fin du mois de juillet, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui demanda le sacrifice de sa vie.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1438
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1879