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Germain BARNABÉ (1869-1908)

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    M. Germain Barnabé naquit le 4 février 1869 au Vigne-Haut, paroisse de Peyrusse, diocèse de Rodez.

    Ses parents ont toujours été et sont encore regardés comme des modèles de probité, d’amour du travail et d’esprit de foi, écrit M. le Curé de Peyrusse. Le jeune Germain fréquenta assidûment l’école, le catéchisme, et prit une part active aux travaux des champs.

    Il fit sa première communion le 20 juin 1880. Quelque temps après, vers l’âge de treize ans, il entend le premier appel de Dieu qui lui dit de se consacrer à lui. L’enfant s’en ouvre  à son père. Mais celui-ci fait valoir qu’il a besoin de lui pour exploiter le domaine. De plus, pour étudier, il faut s’engager dans des frais au-dessus de ses ressources. Il n’y a donc pas lieu de penser à entrer au petit séminaire. Mais le temps est venu de commencer à labourer.

    Germain obéit et se mit avec ardeur aux travaux de la campagne, sans jamais viser aucun intérêt personnel, sentant bien qu’il n’était pas fait pour les biens d’ici-bas. Durant ce temps, sa réserve, son sérieux, sa tenue et sa piété dans l’église étaient irréprochables.

    C’est à la suite d’une retraite qu’il suivit, que Dieu frappa le grand coup, disait-il à sa jeune sœur, aujourd’hui religieuse de la Sainte-Famille de Rodez. Le prédicateur avait tracé dans son sermon un tableau touchant du malheur de l’homme qui tombe en enfer. A ce moment, Dieu fit comprendre à Germain le prix des âmes, et il se dit : Je vais avoir dix-huit ans et je n’ai pas commencé mes études, mon père a besoin de moi : il s’opposera à mon dessein ; autour de moi, on rira. Eh bien ! qu’importe, je veux être prêtre et prêtre missionnaire.

    Cependant il ne parle plus de ses projets. D’une constitution vigoureuse, très actif, il se met au travail avec une ardeur qui faisait l’admiration de tous les journaliers qu’on employait parfois à la ferme. Il se disait en lui-même : Si Dieu me veut à son service, il saura bien tout arranger pour faire aboutir ses desseins sur moi.

    Cinq années plus tard, à dix-huit ans passés, il entend de nouveaux appels plus pressants cette fois. Il aimait à lire les Annales de la Propagation de la Foi. Les travaux des missionnaires, les besoins des pauvres âmes plongées dans les ténèbres du paganisme lui suggéraient mille pensées qui le travaillaient le jour et la nuit.

    Dans un pèlerinage qu’il fit dans le sanctuaire de la paroisse, Notre-Dame du Faubourg, il pria avec une ferveur extraordinaire. Après sa prière, il entre à la sacristie, fait part de ses projets et des résistances qu’il rencontre au vicaire de la paroisse, M. l’abbé Lacor, qui lui promet son plus dévoué concours.

    Le soir même, les parents sont avertis, décidés, et le lendemain le jeune homme arrive au presbytère où il commence ses classes de français et de latin. Chaque jour il fait une heure de chemin pour venir et une heure pour s’en retourner, se contentant d’un frugal repas au milieu de la journée.

    Son ardeur à l’étude était telle qu’au bout d’un mois il avait vu toute la grammaire latine.

    Loin d’être obligé de le pousser, de le stimuler, son maître dut lui marquer des bornes, car l’élève apprenait beaucoup plus que la leçon et faisait le double des devoirs indiqués. Arrivé à la maison, il aidait ses parents dans les gros travaux, puis, à la lueur de la lampe, il étudiait ou écrivait jusqu’à minuit sans retarder l’heure du lever le lendemain.

    Un travail si acharné lui causa même une fatigue passagère durant laquelle se présentèrent quelques tentations de découragement. Son maître bien-aimé le soutint, et, grâce à Dieu, l’élève retrouva bientôt toute son activité première. Au bout de deux années de classe, telle qu’on peut la faire dans un presbytère, où la vie est entrecoupée par les occupations du ministère paroissial et les interruptions forcées qu’impose la participation aux travaux de famille, M. Barnabé entre au grand séminaire de Rodez.

    A peine y est-il arrivé, qu’il faut partir pour la caserne, car c’est en 1890 que les séminaristes commencent à être soumis au service militaire. Il s’y soumet gaiement et entre à l’école de peloton. Arrive le concours pour être caporal : sur 144 candidats M. Barnabé sort avec le numéro I.

    On lui fait commander une escouade de soldats. Il le fait si bien que le colonel qui assiste à l’exercice avec d’autres officiers s’approche de lui : Barnabé, lui dit-il, vous commandez admirablement. Au cas où vous renonceriez à la vocation ecclésiastique, avertissez-moi. Je me charge de vous. –  Je suis vraiment touché de votre compliment, mon colonel. Je vous remercie de votre offre. Je n’ai qu’une ambition : servir le Dieu du ciel et de la terre toute ma vie.

    Cependant l’année de la caserne était achevée. Avant d’en sortir, M. Barnabé avait fait sa demande pour entrer au séminaire des Missions-Étrangères où il fut admis.

    Le matin de son départ pour Paris, au moment des derniers adieux, sa mère le repoussait et lui disait tout en larmes : « Ce n’est pas la peine de me dire au revoir, car tu me feras mourir « de chagrin. » Et Germain, dit sa sœur, tendrement, mais sans verser une larme, lui répond : « Eh bien ! ma chère maman, je vous aime beaucoup, si nous nous quittons maintenant, nous nous reverrons au ciel. »

    Son entrée au séminaire des Missions-Étrangères eut lieu le 2 octobre 1891. Il donna pleine satisfaction à ses maîtres par son sérieux, sa piété et son amour du travail. Il y fut très aimé et estimé de ses confrères. Élevé au sacerdoce le 1er juillet 1894, il fit une dernière visite à sa famille, et, le 29 août suivant, il s’embarquait à Marseille à destination du Yun-nan où il arriva le 3 décembre.

    Quelques jours après, il écrivait à sa sœur : Je suis heureux. Je suis content, car je suis enfin arrivé dans ma chère mission, au milieu de ces âmes que j’aime déjà si tendrement et pour lesquelles je suis disposé à tout souffrir et à verser même mon sang s’il le faut, car en cela je ne ferais qu’imiter Notre-Seigneur, qui a donné tout le sien pour la Rédemption des hommes.

    Oui, ma joie est à son comble. Je ne fais que d’arriver et déjà je sens mon cœur battre plus fort qu’à l’ordinaire, car je marche presque toujours côte à côte avec le démon. Je sens qu’il faut combattre cet ennemi terrible. Aussi, j’ai hâte de connaître le chinois pour lui livrer bataille.

    Ces sentiments nous disent ce que sera le jeune missionnaire dans ce poste de Pin-y-hien, où il fera ses premières armes. Dès qu’il eut appris assez de chinois, il se livra avec tout son zèle au travail du saint ministère, heureux de se dépenser sans compter pour ses chrétiens, et de courir à la recherche des âmes de bonne volonté parmi les païens, pour les amener à Dieu.

    Toutes les lettres écrites à sa famille respirent la joie et la piété, une piété forte et ardente. Je coule des jours de bonheur en mission, mais les plus beaux sont ceux que je passe au pied de la croix , s’écrie-t-il, et il commente longuement ces paroles à sa sœur religieuse.

    Cependant ses forces s’affaiblissaient de jour en jour. Il lui en coûtait de le reconnaître. Sa forte constitution serait-elle déjà ébranlée après cinq ou six années de mission seulement ? Il lui fallut se rendre à l’évidence. Après plusieurs mois de repos et de soins sans aucun résultat appréciable, son évêque jugea nécessaire un retour en France.

    Le jeune missionnaire se soumit à cette dure nécessité. Arrivé dans son diocèse en 1901, il demanda et obtint une petite paroisse, où, tout en soignant sa santé, il pourra encore exercer son zèle et remplir un ministère utile aux âmes. Il est nommé à Moissannes. Il transforme en quelque temps ce pays. Des visites à domicile lui gagnent les sympathies de tous. Il attire ses paroissiens à l’église par les cérémonies et les chants auxquels il exerce hommes, femmes et enfants. Il lutte surtout contre le respect humain qui en arrête un grand nombre pour la fréquentation des sacrements.

    Deux années plus tard, M. Barnabé quitte de nouveau la France et nous le retrouvons de retour dans son cher Yun-nan au commencement de 1904.

    Pendant qu’il attend, après de son évêque, d’être reposé de son voyage pour partir en district, ses chrétiens de Pin-y-hien ont envoyé une députation à Mgr Fenouil pour lui demander de leur rendre leur ancien missionnaire.

    Lui-même désirait vivement retourner parmi eux. Il leur était très attaché. Mais un autre poste plus important lui était réservé.  La volonté de Dieu est différente de la mienne, écrit-il, je m’y soumets humblement et sincèrement, car j’ai abdiqué ma volonté entre ses mains et je ne désire point en reprendre possession. Je m’attends à partir un jour ou l’autre pour la destination que me fixera Monseigneur.

    Le poste réservé au P. Barnabé était Ko-koui. Dès qu’il en a pris possession, il visite ses chrétientés et organise l’instruction dans tout son district par le choix et la formation d’instituteurs et d’institutrices qu’il établit dans les principaux centres. Le grand obstacle provient de ce que les chrétiens sont trop disséminés. Il me faudrait, disait-il, presque autant d’instituteurs qu’il y a de familles.

    Il rencontre sur son chemin toutes les difficultés à la vie du missionnaire, mais elles ne le surprennent ni ne le troublent. Désormais, écrit-il à sa sœur, plus rien ne me touche. Je fais mon possible pour bien faire, mais pour tous les succès je m’en remets à la grâce et à la volonté de Dieu. Je suis heureux. Je n’ai rien à désirer, mes chrétiens continuent à me donner satisfaction.

    A la fin de 1906, la maladie de son confrère voisin, M. Le Garrec, lui vaut une surcharge de travail. Pour un temps, Mgr Fenouil lui confie la direction du district de Tchao-tong, en l’absence de son titulaire. Le missionnaire accepte simplement et fait tout son possible, dit-il, pour suffire à tout. Car Dieu, dans sa clémence, sachant que j’ai beaucoup d’ouvrage, me donne la santé et, plus je travaille, mieux je me porte.

    Vers cette époque il fonde un nouveau poste à Kouy-po, où il place son vicaire. Tout y marche pour le mieux, et, je veux croire, dit-il, que, la grâce aidant, Kouy-po formera désormais une nouvelle paroisse dans la province païenne du Yun-nan.

    C’est au milieu de ces travaux apostoliques, où il se dépense avec un joyeux entrain pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, que la mort cependant le menaçait et allait le frapper lorsqu’il semblait que le missionnaire avait encore un long chemin à parcourir ici-bas.

    Le récit de ses derniers jours et de sa mort édifiante nous est rapporté par M. Salvat, son voisin et son ami, dans une lettre à M. Maire, provicaire de la mission :

    Quelle triste circonstance m’amène à vous écrire, cher Père provicaire ! Je voudrais pouvoir vous détromper sur la portée réelle du télégramme envoyé il y a quelques jours. Je voudrais pouvoir me tromper moi-même. Hélas ! la réalité est là. Le cher P. Barnabé nous a quittés pour un monde meilleur après nous avoir fait à peine ses adieux.

    Je l’avais vu pour la dernière fois dans les premiers jours de janvier. Nous passâmes alors quelques beaux jours dans l’intimité la plus étroite. Rien ne faisait alors prévoir un dénouement si terrible. Le Père était si vaillant, si fort, si rigoureux et si énergique ! Nous nous donnâmes rendez-vous pour après les fêtes de Pâques.

    Après notre entrevue, il mit en règle toutes les affaires pendantes, pour aller visiter ses nouveaux chrétiens de Hong-po. Il voulait passer chez eux les fêtes du premier jour de l’an chinois, et, tout en leur donnant cette marque d’affection, les attirer à lui par quelques réjouissances publiques qu’il allait rehausser de sa présence.

    Il part après avoir donné ses dernières instructions à M. Savin, un jeune missionnaire qui résidait avec lui. Le 21 février il était rentré, mais autant le départ avait été  joyeux, autant le retour était triste.

    A peine a-t-il mis le pied dans sa chambre, que M. Savin remarque qu’il souffre. Les traits sont altérés, sa figure pâle, ses yeux presque éteints. Il s’efforce bien de sourire à son confrère, mais on sent que c’est un sourire forcé. Du reste, après quelques mots de bienvenue, il se plaint du froid, la tête est lourde, l’œil droit lui arrache des cris de douleur. Il se fait allumer un grand feu pour se réchauffer. Revenu à lui, il raconte à M. Savin les souffrances qu’il a endurées la nuit précédente : Parti de Hong-po le 20 février en bonne santé, il eut tout le long de sa route la pluie et la neige. Arrivé à l’auberge il grelottait et, malgré les soins de l’hôtelier et l’empressement de ses hommes, il lui fut impossible de se réchauffer de toute la nuit.

    Le lendemain il ne peut courir sa longue étape que grâce à la force de son mulet auquel il ne cède pas un bout de chemin. Il termine son récit par ces mots : « Je reviens enchanté de mon excursion. Pas de merveilles à raconter, mais la moisson s’annonce. Quelques jours de repos, et toutes mes fatigues disparaîtront. » Le P. Savin prend congé de lui pour le laisser reposer.

    Le lendemain 22 février, après avoir célébré la sainte messe, M. Savin, voyant que son confrère n’avait pas encore ouvert ses portes, entre chez lui. M. Barnabé se plaint de courbature : Je suis brisé, me dit-il, il m’est impossible de me remuer. Comme je suis paresseux ! Mais attendez un peu et tout à l’heure je pourrai me lever.

    Cependant le mal s’accentue, le mal de tête persiste, les membres sont cependant moins engourdis. Le dimanche matin, le médecin arrive, il trouve le malade couché sur une chaise longue ; les yeux sont hagards. Après l’avoir examiné, l’homme de l’art juge que c’est une fièvre, elle va disparaître sous l’effet de son premier remède ; mais de fait, ce remède ne produit aucun résultat. Le mal de tête devient plus violent, l’œil droit est très endolori, la fièvre augmente, le pouls s’accélère. Le Père se rend compte lui-même de la gravité de son état ; il appelle M. Savin : Mon cher ami, lui dit-il, je crois, qu’il faut régler mes petites affaires. C’est incroyable comme je souffre là, et ses mains se portent à son front. Son confrère l’ayant consolé : C’est bien, lui répond-il ; si vous le voulez, unissez-vous à moi, nous allons demander à la sainte Vierge ma guérison Préparez-moi un peu d’eau de Lourdes, pendant que je vais m’examiner, car je vais commencer par le principal, la confession. – Bien volontiers, repartit M. Savin, et pour que la sainte Vierge nous exauce, je vais aussi me préparer et nous nous rendrons d’abord ce mutuel service. La confession terminée. M. Barnabé prend l’eau de Lourdes, y trempe son doigt pour se laver l’œil malade, fait un grand signe de croix et vide le verre d’un trait.

    L’heure était avancée et le malade semblait sommeiller, M. Savin se retire en laissant deux veilleurs prêts à l’appeler au moindre signe de danger.

    Le 24 au matin, on connaissait déjà aux environs la maladie du missionnaire. Les chrétiens accoururent pour le voir. Comme le mal suit son cours, et que la tête est de plus en plus endolorie, l’accès de la porte est défendue. Le malade ne peut plus rester dans son lit, il se lève et fait les cent pas dans sa chambre ; sa tête est brûlante M. Savin a beau s’ingénier à lui mettre toutes sortes de compresses et les docteurs à se consulter, la fièvre devient plus intense, et de temps en temps les membres se mettent à trembler.

    Dans la journée du 24, vers midi, M. Barnabé me fit demander. Je partai en toute hâte. En une seule journée je parcourus les deux étapes et j’arrivai auprès de ce cher ami, le mercredi vers 5 heures du soir ; ma vue le réjouit, nous nous embrassons. Deux larmes viennent perler à ses pâles paupières, il ne peut dire que quelques mots, et presque aussitôt le délire commence. Nous le conduisons au lit où il s’assoupit.

    Le 25 au matin je le visite de très bonne heure, il renouvelle sa confession ; je lui apporte le saint Viatique. Avec quels transports, avec quelle piété, quelle foi, il reçoit l’Hôte divin ! Son visage était tout rayonnant de joie.

    Après l’action de grâces, nous rentrons le voir. Quelques-uns de ses principaux chrétiens sont admis auprès de lui ; il paraît enchanté de pouvoir jeter ses derniers regards sur ses enfants bien-aimés, mais il ne peut que leur sourire et leur presser les mains.

    Nous le transportons de nouveau dans sa chambre, car il avait voulu se lever pour recevoir son Dieu. Depuis lors, j’ignore s’il a conservé sa connaissance. La vie s’en allait. Debout à son chevet, nous lui suggérions de saintes invocations. Le vendredi matin, lui ayant demandé s’il nous reconnaissait, il nous répondit par un faible oui. Nous lui donnons une dernière absolution avec le sacrement de l’Extrême-Onction.

    Quelques instants après, il entre en agonie. Les chrétiens étaient là nombreux, essayant encore par leurs supplications d’obtenir de Dieu la guérison de leur missionnaire.

    Hélas ! nos larmes et nos prières furent inutiles. L’âme du cher Père s’envola au ciel, le vendredi 26 à 10 h.½ du martin.

    Son corps repose aujourd’hui auprès de celui de M. Trouvel, qui, lui aussi, avait trouvé la mort sur cette route de Hong-po.

    Homme de piété et de devoir, M. Barnabé part en emportant les regrets de tous ses confrères et des chrétiens. C’est une grande perte pour notre mission. Consummatus in brevi, explevit tempora multa ; placita enim erat Deo anima illius, propter hoc properavit educere illum de medio iniquitatum. »

     

     

     

     

    • Numéro : 2129
    • Pays : Chine
    • Année : 1894