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Joseph BARMASSE (1878-1905)

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    Depuis plus de deux ans, la mort avait épargné les missionnaires du Kouang-tong, et aucun d’eux ne s’en plaignait, car tous sont prêts à dire comme saint Martin : Non recuso laborem. Hélas ! elle vient de frapper notre jeune confrère, M. Barmasse, un an seulement après son arrivée en Chine. N’est-ce point le cas de dire avec le roi-prophète : Pulvis sumus ; homo sicut fœnum, tanquam flos agri sic efflorebit ? Une fleur des champs ; c’est bien ce que fut le cher défunt.

    M. Joseph Barmasse naquit le 3 novembre 1878 à Valtournanche, petit hameau de la pittoresque vallée d’Aoste. Dès sa plus tendre enfance, il dut garder les troupeaux de son père, et partager avec lui les travaux des champs. Aux jours de marché, il partait, sa hotte sur le dos, et traversait les montagnes pour échanger des œufs et du fromage, contre du sel, des allumettes et du tabac. Il lui arriva plus d’une fois, dans ces circonstances, de tromper la vigilance des douaniers, grâce à la vitesse de ses jambes.

    Cependant, le jeune Joseph n’était pas fait pour être contrebandier. Son âme, blanche comme la neige des glaciers, s’élevait plus haut que le sommet des Alpes. Il voulut être prêtre. M. le curé de Valtournanche, qui le jugeait digne de se vouer au service des autels, lui enseigna les premiers éléments de la langue latine. Les progrès de l’élève, sans être brillants, furent soutenus. M. Barmasse suivit ainsi, pendant plusieurs années, les leçons de son bon curé, et tout en continuant ses études, il venait en aide à sa famille dans les travaux pressants.

    Quand il s’agit pour lui de prendre une orientation définitive, il sollicita son admission au séminaire des Missions-Étrangères de Paris. Là, il se montra ce qu’il avait été chez lui : simple, pieux et laborieux. Aux jours de promenade et pendant les vacances, il donnait libre cours à son goût pour les longues excursions.

    Ses quatre années de séminaire achevées, M. Barmasse fut désigné pour la mission du Kouang-tong. Après les adieux à sa famille, il partit joyeux pour sa nouvelle patrie. Il arriva à Canton plein d’ardeur, et aussi, tout le monde le croyait, plein de santé. Envoyé à Yeung-kong pour y apprendre la langue, il se fut courageusement à l’étude. Je l’aidais un peu, le soir, dans ce travail fastidieux, Il écoutait mes leçons avec une attention aussi soutenue que lorsque son curé lui apprenait à décliner rosa, rosœ. Plus d’une fois, vaincu par le sommeil, je pris congé de mon élève qui continuait à revoir les phrases que je lui avais dictées. Aussi ses progrès furent-ils remarquables. D’ailleurs, il ne se laissait pas impressionner par le sourire qu’excite, chez certains auditeurs, un mot mal prononcé ou une phrase mal tournée. Malgré sa timidité naturelle, il causait volontiers avec tous ceux qui voulaient l’écouter. C’est, en effet, le meilleur moyen d’apprendre vite et sans trop de fatigue.

    M. Barmasse se plaisait à Yeung-kong et prenait grand intérêt à tout ce qui se passait dans la chrétienté. Aussi ne fut-il pas peu étonné lorsque, au bout de quatre mois, le préfet apostolique le rappela à Canton comme professeur au séminaire. Sa modestie s’effraya de cette charge, mais son obéissance ne lui permit pas de faire la moindre observation. Il était au séminaire depuis deux jours, lorsque, après avoir beaucoup sué, pendant la récréation, en jouant à la balle avec les séminaristes, il se sentit comme frappé d’un coup de couteau au côté, en rentrant dans sa chambre. Il dut se mettre au lit. Deux jours plus tard, il partait pour Hong-kong, où, malgré tous les soins, le mal fit des progrès rapides. Il reçut les derniers sacrements et se prépara à la mort. Sa résignation et son abandon à la divine Providence firent l’admiration de tout le monde.

    Cependant un mieux sensible se produisit. On crut que son tempérament robuste pourrait triompher de la maladie. Il se leva et fit quelques pas. Tout le monde espérait un prompt rétablissement ; lui seul refusait d’y croire. Non, c’est bien fini, disait-il avec un doux sourire. Il resta ainsi, pendant huit longs mois, entre la vie et la mort. Notre confrère avait fait à Dieu, de tout cœur, le sacrifice de sa vie, et attendait, calme et résigné, le moment de l’appel suprême. Aussi ne fut-il nullement impressionné, lorsque, un peu avant sa mort, il vit passer sous les fenêtres de sa chambre le cortège qui accompagnait M. Gandon à sa dernière demeure, en chantant : In paradisum deducant te angeli.

    Deux jours plus tard, on chantait pour M. Burmasse les mêmes paroles, pendant que sa dépouille mortelle descendait le versant de cette colline de Béthanie, où dorment, côte à côte, tant de missionnaires de notre Société.

    M. Barmasse fut une fleur des champs, et son parfum est celui de la violette. Humble, simple et doux, il se prêtait aisément aux désirs de ses confrères et de tout le monde. Pieux et zélé, il avait ce qu’il faut pour faire le bien. S’il n’a pas droit à la récompense du serviteur, qui a fait fructifier les talents de son maître, il a droit à la couronne que Dieu réserve aux hommes de bonne volonté.

     

    • Numéro : 2764
    • Pays : Chine
    • Année : 1904