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Jean BAREILLE (1844-1921)

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    M. Jean Bareille est né à Sauvagnon, du diocèse de Bayonne, le 23 décembre 1844, d’une famille profondément chrétienne qui a donné à l’église plusieurs de ses membres dont trois à notre seule Société.

    A la naissance de notre confrère, la paroisse de Sauvagnon était administrée par un prêtre de grande vertu qui dans sa jeunesse avait voulu se consacrer aux Missions, et n’avait pu le faire à cause de la faiblesse de sa santé. A son arrivée à Sauvagnon, M. l’abbé Blez avait trouvé cette paroisse en assez triste état ; il avait pris à cœur de la renouveler et, M. Bareille aimait à nous reconter des traits de sa grande­ vertu sacerdotale dont il avait été témoin avant son départ pour le Séminaire de Paris, et surtout pendant le séjour que, malade, il fit à Sauvagnon de 1891 à 1893.

    L’action de ce saint prêtre dut contribuer grandement à faire éclore la vocation apostolique dans le cœur de M. Bareille. Il alla cependant au Grand Séminaire de Bayonne d’abord, et ensuite il fut admis au Séminaire des Missions-Etrangères.

     

    En janvier 1870, il partait avec MM. Fiot et Thoral pour le Tonkin Occidental où la persécution violente venait à peine de finir. Les missionnaires étaient encore surveillés de près et dès leur arrivée devaient se soumettre à un certain nombre de formalités avant de pouvoir circuler librement dans le pays.

    Les trois missionnaires partis de Macao le 1er avril, en jonque chinoise, abordaient au Tonkin le 19 du même mois. Ils débarquèrent à Traly, port de la mission espagnole du Tonkin, d’où une barque chrétienne les conduisit à Chinhdai, où ils durent soumettre leur passe-port au visa d’un mandarin annamite de la province de Thanh-hoa avant de pouvoir s’aventurer sans danger dans l’intérieur du pays. Le 3 mai, ils arrivaient à Keso, résidence du vicaire apostolique.

    Après deux mois et demi passés avec son évêque Mgr Puginier, M. Bareille fut envoyé pour y apprendre la langue dans une petite chrétienté Lanmat, peu éloignée de la résidence épiscopale. Six mois après il partait faire ses premières armes dans la paroisse de Dong-Chuoi, à quatre heures de marche de Keso. En août 1872, il recevait sa destination pour le district de Thanhhoa, d’abord en second, sous la direction de M. Perreaux, et un an après en premier. Ce district comprenait toute la province de Thanhhoa, environ un million et demi d’habitants, et comptait alors 12.000 chrétiens formant 6 paroisses.

    M. Bareille passa six ans et demi dans ce district. C’est surtout pendant cette période de sa vie qu’il acquit cette connaissance approfondie de la langue du pays jointe à une excellente prononciation qui lui permit dans la suite d’occuper avec succès les fonctions les plus importantes de la mission.

    Ce souci de parler correctement la langue du pays il le conserva toute sa vie, et parvenu à un âge déjà avancé, il ne laissait passer aucune occasion de perfectionner ses connaissances en annamite.

    Dans nos missions du Tonkin, la nature des relations du missionnaire avec le personnel de la mission que nous appelons « Maison de Dieu » entre aussi pour beaucoup dans le succès du ministère apostolique. Un missionnaire qui sait gagner la confiance de ce personnel, le diriger, l’instruire, voit croître considérablement son influence sur les fidèles. Qu’il s’agisse d’instruire des catéchumènes, d’enseigner le catéchisme aux enfants ou de régler les petites difficultés qui surgissent entre les chrétiens, l’action du missionnaire est d’autant plus rapide, étendue, efficace, qu’il est mieux secondé par ses catéchistes.

    En cela aussi M. Bareille fut un modèle. Dans toutes ses relations avec le personnel indigène il évitait soigneusement toute familiarité peu séante dans ce pays, mais par sa bonté condescendante, par le soin attentif avec lequel il veillait sur les besoins spirituels et matériels de ses catéchistes, il était vraiment le bon père de famille possédant pleinement l’affection de ses enfants. Tout en tenant la main à ce que         chacun observât fidèlement le règlement de la Maison de Dieu, quand se produisait quelque infraction, il savait faire au délinquant la monition paternelle qui dispense de recourir à une répression, très équitable peut-être en elle-même, mais ayant souvent l’inconvénient d’aigrir le coupable au lieu de lui faciliter son amendement. Grâce à cette sage conduite il eut la joie de voir une douzaine de ses catéchistes arriver au sacerdoce.

    Pendant son séjour dans la province de Thanhhoa, M. Bareille visita successivement toutes les paroisses de son district, faisant l’administration de toutes les chrétientés un peu importantes, réconfortant les chrétiens à peine remis des émotions violentes que, dix ans plus tôt, leur avait causées la persécution. Depuis l’édit de dispersion des chrétiens c’était la première fois qu’un européen administrait ce district si longtemps, et les chrétiens le recevaient partout avec de grandes démonstrations de joie.

     

    En 1879, Mgr Puginier, qui se connaissait si bien en hommes, appela M. Bareille à un autre poste plus important. Il le nomma procureur de la Mission et de la communauté de Keso.

    La vie commune, inaugurée au Tonkin depuis plus de deux siècles rend particulièrement délicates et laborieuses les fonctions de procureur de la Mission. Il doit non seulement s’occuper des intérêts matériels de la Mission, mais encore veiller sur tout le personnel, recevoir tous les étrangers de passage, faire les commissions et exécuter les commandes des missionnaires et des prêtres indigènes. A ce labeur déjà très absorbant viennent s’ajouter les petits ennuis qu’entraîne inévitablement la vie commune, et qui sont comme la rançon des avantages qu’elle procure. Ces petits ennuis auxquels tous ceux qui vivent en communauté sont plus ou moins exposés, sont plus fréquents et plus graves pour le procureur, car, c’est à lui que presque toujours vont les plaintes de ceux qui sont mécontents de quelque chose.

    M. Bareille qui a passé près des trois quarts de sa vie de missionnaire dans des communautés, le plus souvent comme procureur, estimait grandement les avantages de la vie commune et observait fidèlement toutes les prescriptions du contrat de communauté ; aussi, supportait-il allègrement les inconvénients inséparables de cette institution, comme de toute institution humaine, quels qu’en soient les avantages. Que de fois, dans ses fonctions de procureur sa patience fut mise à l’épreuve par suite de la différence des tempéraments, la diversité des caractères de ceux avec lesquels il était appelé à vivre. Cependant sauf de très rares circonstances il était toujours maître de lui-même : critiques ou compliments glissaient sur son visage impassible sans y laisser de traces apparentes.

    Le procureur a dans ses attributions la culture du potager de la Mission. A Keso, ce n’était pas une sinécure. La communauté avait un très vaste jardin et M. Bareille regardait, à juste titre, comme un de ses devoirs d’état de lui faire produire tout ce qu’il pouvait. Il s’ingéniait à étudier les meilleures méthodes de culture, recherchait les meilleures espèces, les améliorait, taillait, greffait lui-même, formait d’habiles jardiniers indigènes. Aussi, quand des Européens venaient visiter la communauté de Keso, ils n’avaient qu’une voix pour vanter la bonne tenue de son vaste jardin, et les beaux résultats obtenus par M. Bareille. Le Gouvernement français lui conféra la décoration du Mérite Agricole, que le modeste missionnaire accepta mais ne porta jamais.

    A cette époque, Mgr Puginier venait de terminer la construction de sa vaste cathédrale de Keso. Il voulut y mettre des orgues, mais il ne trouvait pas d’organiste. M. Bareille avait une très belle voix, connaissait à fond la musique et le plain-chant, mais n’avait jamais touché un harmonium. Quoique âgé de quarante ans, il se mit à l’œuvre, s’exerça chaque jour pendant de longues heures et réussit à pouvoir tenir très convenablement l’orgue de la cathédrale.

    Ses fonctions de procureur et toutes les écritures qui en sont la ­conséquence, son goût pour la lecture lui faisaient prolonger outre mesure ses veilles et ses travaux à la lumière artificielle. Est-ce pour cela ou pour toute autre cause, toujours est-il qu’en 1890 il souffrit beaucoup des yeux. Mgr Puginier l’envoya passer quelques mois au Sanatorium de Béthanie : la douleur s’aggravant, son évêque le fit partir pour la France où il passa un peu plus de deux ans.

    C’est au cours de ce séjour en France qu’il eut la consolation d’as­sister à ses derniers moments M. l’abbé Blez. Dans cette circonstance, il fut frappé de l’effroi que ressentait ce vénérable prêtre à la pensée du jugement et dans les derniers mois de sa vie, nous verrons combien vivement ce souvenir impressionna M. Bareille quand il dut lui-même se préparer à la mort.

    Les deux ans passés en France, sans lui obtenir une guérison complète, lui valurent cependant une telle amélioration dans l’état de ses yeux qu’à la fin de 1893, il reprenait le chemin du Tonkin.

     

    Mgr Puginier était mort l’année précédente. Son successeur, Mgr Gendreau, envoya M. Bareille à Namdinh remplacer pour quelques mois le titulaire de ce poste que la maladie venait de contraindre à partir pour Hongkong. Six mois après il quittait Namdinh pour reprendre la vie de missionnaire en district avec la même ardeur que vingt-trois ans plus tôt. Si la vue avait un peu faibli, le Père était resté très vigroureux, et pendant dix-huit mois, il parcourut les populeuses paroisses du district de Kimson, prêchant et confessant avec un zèle infatigable.

    Mais son évêque n’oubliait pas avec quel succès il s’était acquitté autrefois des fonctions de procureur à Keso. Ayant besoin d’un homme de choix pour la maison de Hanoï et la gestion des biens de la Mission, il jeta les yeux sur M. Bareille. Homme d’obéissance toujours, celui-ci laissa aussitôt le plus beau district du vicariat pour reprendre la vie plus monotone et si peu agréable à la nature qu’il avait menée à Keso pendant onze ans. Dans ce nouveau poste, à ses occupations matérielles de procureur, quelque absorbantes qu’elles fussent, il joignit le ministère de la confession ; et tous les jours, c’est au confessionnal qu’il passait la plupart des heures de loisir que lui laissaient ses fonctions de procureur.

    Ici comme autrefois à Keso, M. Bareille fut de nouveau le procureur exemplaire, toujours prêt à rendre service, accueillant aimablement les confrères de passage, et veillant attentive-ment aux mille petits détails de la tenue d’une grande maison.

    En 1901, la Mission du Tonkin Maritime allait être détachée du Tonkin Occidental. Mgr Gendreau, connaissant les difficultés inhérentes à la fondation d’une nouvelle Mission consentit, sur la demande du Vicaire apostolique du nouveau Vicariat, à lui céder M. Bareille qui reprit le chemin de Phatdiêm, qu’il avait quitté six ans plus tôt.

    C’était une nouvelle vie qui commençait pour lui. Quoique approchant de la soixantaine, il accepta allégrement de cumuler les fonctions de provicaire, de procureur de la Mission, et de curé de la paroisse de Phatdiêm. Il se mit courageusement à l’œuvre, aidant de tout son cœur  son nouvel évêque avec la bonne et affectueuse simplicité qu’il mettait en toutes choses, l’éclairait des conseils de sa vieille expérience des hommes et des choses, et le remplaçant très bien quand il s’absentait.

    Il eut vite fait de gagner pleinement la confiance des chrétiens de Phatdiêm qui avaient appris à le connaître lors de son précédent séjour dans le district de Kimson dont Phatdiêm faisait alors partie. Par ses fréquentes prédications, ses longues séances au confessionnal, sa  dextérité à mettre la paix dans les familles troublées, par la facilité et la bonhommie de ses manières, il acquit rapidement l’estime et l’affection de tous. Comme à Keso et à Hanoï, il fut très fidèle à tenir l’harmonium de l’église tant que sa vue, qui faiblissait de plus en plus, le lui permit. Il exerça au plain-chant un grand nombre d’enfants, et c’est grâce à lui que ses successeurs à la paroisse de Phatdiêm ont pu avoir une très belle chorale qui fait l’édification de la paroisse et contribue à relever la solennité de nos cérémonies religieuses.

     

    Les années qui se succédaient ne semblaient pas avoir de prise sur la robuste constitution de notre confrère. Malgré son âge avancé, il continuait à fournir une somme de travail au-dessus de la moyenne. Cependant, en 1908, une grave maladie qui faillit l’emporter, et qui l’affaiblit beaucoup l’obligea à renoncer à la vie active qu’il avait menée ­jusque-là. Il dut passer à d’autres une bonne partie de ses fonctions. En 1914 et 1915, il subit successivement une double opération de la cataracte. Après ces opérations, sa vue faiblissant de plus en plus, ne pouvant presque plus lire ni écrire, il consacra ce qui lui restait de forces à confesser les nombreux pénitents qui tenaient à s’adresser à  lui.

    Dans la seconde moitié de l’année 1921, ses forces commençèrent à diminuer rapidement. A la fin d’août, il se plaignait de vertiges, et d’une douleur à la jambe qui firent craindre au médecin qu’une embolie n’enlevât subitement le malade dans un avenir assez rapproché.

    Mis au courant du danger qui le menaçait, son premier mouvement fut un sentiment de frayeur. Le souvenir de son vieux curé, modèle de toutes les vertus, et tremblant cependant à la pensée du jugement jusqu’à la veille de sa mort, lui revint à l’esprit avec une intensité extraordinaire.

    Le 7 octobre, premier vendredi du mois, après la cérémonie de la consécration au Sacré-Cœur, le malade reçut les derniers Sacrements avec beaucoup de piété. En termes très touchants, il pria son évêque de demander pardon en son nom à tous les confrères qu’il aurait pu contrister au cours de sa longue vie. Il voulut même qu’une lettre dans ce sens fut écrite à un confrère qu’il croyait avoir offensé deux ans plus tôt.

    La réception de l’extrême-onction eut pour effet très visible de calmer, du moins pendant quelques jours, l’effroi qu’éprouvait le malade à la pensée de la mort et du jugement. Quelques semaines après, cette tentation de frayeur exagérée étant revenue, dans la deuxième quinzaine de novembre, le malade fit une neuvaine à la Vénérable Servante de Dieu : Thérèse de l’Enfant-Jésus, la priant avec ferveur ­de lui obtenir encore quelques années de vie, afin, disait-il, de réparer tant de temps si mal employé. Dans l’intimité, il revenait souvent sur la rigueur des jugements de Dieu à l’égard du prêtre, tenu à une si grande sainteté, et enrichi de tant de grâces au cours de sa vie.

    La neuvaine terminée, la maladie continua à s’aggraver, mais le malade n’éprouva plus, du moins au même degré, les sentiments de frayeur qui nous inquiétaient un peu. La confiance en Dieu, en son infinie miséricorde, reprenait le dessus, et le malade n’éprouvait plus ­de difficultés à  renouveler de temps en temps un acte de parfaite rési­gnation, si méritoire et si nécessaire à ce moment-là.

    Quelques jours avant le 2 décembre, il disait à un de ses visiteurs : « C’est la Très-Sainte Vierge qui va dire le dernier mot, le jour de sa fête : ou j’irai mieux, ou alors ce sera le dénouement. » Le 8 décembre, aucune amélioration ne se produisit ; le malade ne conserva plus désormais aucun espoir.

    Depuis plusieurs jours, il se confessait et communiait en viatique tous les matins, et il continua ainsi jusqu’à la veille de sa mort. Dans ­la soirée du 12 décembre, il perdit l’usage de la parole ; à peine pouvait-il articuler, et très faiblement, les Saints noms de Jésus, Marie, Joseph. Dans ces derniers jours, les souffrances furent très vives, mais la résignation était complète. Plus de plaintes, plus de frayeurs. Le 13 décembre, à onze heures et demie du matin, il rendit son âme à Dieu, le jour même où 89 prêtres indigènes allaient commencer leur retraite annuelle. Le lendemain matin, tous assistaient au service qui était célébré pour le défunt, et dans la soirée accompagnaient son corps à  sa dernière demeure.

    La paroisse de Phatdiêm fit au défunt de solennelles funérailles. Malgré la pluie et le mauvais état des chemins, une foule nombreuse et recueillie de chrétiens suivirent le cercueil priant pour le Père qui, depuis plus de vingt ans, s’était si bien dépensé à leur service. Le Résident de France assista à la cérémonie au nom de la province de Namdinh.

    La dépouille mortelle du cher défunt repose dans le petit cimetière de la Mission, que lui-même avait aménagé et planté d’arbres dans les dernières années de sa vie.

    Fiant novissima nostra ejus similia !

     

     

    • Numéro : 1040
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1870