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Joseph BARDOU (1834-1903)

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    Mgr Joseph-Louis Bardou naquit à Renneville (Haute-Garonne) le 28 avril 1834. Il appartenait à une pieuse famille qui donna deux de ses enfants au service des autels : l’un devait exercer le saint ministère au Canada ; l’autre, plus jeune, devenir évêque de Coïmbatore. Un vieil ami du prélat nous a fourni sur le vénéré défunt les détails suivants que nous sommes heureux de reproduire.

    De bonne heure, Joseph fit concevoir les plus heureuses espérances. Sous la direction d’un saint prêtre, M. Jean-Baptiste Viguier, archiprêtre de  Villefranche-de-Lauraguais, il se prépara soigneusement à sa première communion et  on le vit dès lors grandir en âge et en sagesse. Non pas qu’il ne fût espiègle à ses heures et qu’une fois ou l’autre, il n’ait fait quelque escapade dont il riait encore sur ses vieux jours ; mais ce n’était là qu’une ombre dans le tableau de ses qualités. Un instant, on crut qu’il allait de prime abord diriger ses pas vers le sanctuaire ; il n’en fut rien. L’enfant, ne croyant pas reconnaître assez clairement l’appel divin, opposa un refus formel aux avances qu’on lui fit à ce sujet. Son protecteur, M. Dufour, agent voyer en chef de la Haute-Garonne, lui obtint alors une place dans les bureaux de la préfecture. On voulait faire de lui un agent voyer ; mais Dieu avait d’autres vues sur son élu.

    Bientôt, en effet, le jeune employé de M. Dufour se mit à exa­miner de nouveau sa vocation, et se sentit attiré plus que jamais vers le sacerdoce.

    En 1899, le vieil évêque racontait avec une simplicité charmante les angoisses dont son cœur souffrit alors. Un jour qu’il était plus vivement préoccupé de son avenir, il entre dans une église et, se prosternant aux pieds d’une statue de sainte Philomène, il implore avec ardeur la lumière d’en-haut. Quand il se relève, son parti en est pris : il sera prêtre et missionnaire.

    À partir de ce jour, Joseph, sans négliger son travail quotidien, étudie avec ardeur les rudiments du latin. Il découvre le secret de sa vocation à l’archiprêtre de Villefranche et à son confesseur, M. Caujolle, secrétaire général de l’archevêché. Comme l’abbé Viguier lui demandait :

    « — Pourquoi cette vocation subite ? »

    « — Je veux servir Jésus-Christ et mourir pour Lui puisqu’il est mort pour moi », répondit Joseph. Le vénérable archiprêtre, tout ému, embrassa le pieux jeune homme, dont la réponse venait de révéler l’esprit de foi qui l’animait.

    Pour l’aider dans ses études, on lui chercha un excellent professeur qui, en deux ans, prépara son élève à entrer au grand séminaire. Joseph y partagea la cellule de son frère aîné. Si l’amour fraternel trou­vait son compte à cette existence commune, Pierre, qui semblait vouloir s’habituer dès lors au froid du Canada, montrait pour la fraîcheur matinale des préférences un peu trop accentuées. Le pauvre Joseph grelottait dans son lit, tout près de la fenêtre qui s’ouvrait à quatre heures du matin ; il se réchauffait de son mieux, et faisait ainsi, l’apprentissage de la vie mortifiée dont il devait toujours donner l’exemple. De temps à autre, les deux frères recevaient la visite de leur bonne mère qu’ils chérissaient, et, à soixante-neuf ans, le vieil évêque gardait encore le souvenir de ces visites que la tendresse maternelle accompagnait d’ordinaire de quelques douceurs. Cependant l’heure de la séparation ne tarda « pas à sonner » : Pierre partit pour le Canada, tandis que Joseph, guidé par son directeur M. Vieusse, alla frapper à la porte du séminaire de la rue du Bac.

     

    Il y entra le 13 juin 1856, n’étant encore que simple tonsuré. Ordonné prêtre le 29 mai 1858 et destiné à la mission du Coïmbatour, il s’embarqua à Bordeaux sur le Saint-Louis, à  la fin du mois d’août. Après une traversée qui dura près de trois mois et ne fut pas exempte d’épreuves, d’ailleurs joyeusement supportées, M. Bardou et ses compagnons de route arrivaient à Pondichéry, où ils étaient reçus par l’évêque de Drusipare, Mgr Bonnand, qui les gardait près de lui pen­dant plusieurs jours. Bientôt les voyageurs remis de leurs fatigues quittèrent Pondichéry pour se rendre à Karumatampatty, centre de la mission du Coïmbatour. À cette époque les chemins de fer étaient rares dans l’Inde, et on mettait plus de quinze jours à parcou­rir dans de misérables charrettes à bœufs un trajet qui s’accomplit maintenant en moins de vingt-quatre heures. À force de patience on arrivait enfin sur les bords du Cavery et, sur l’autre rive, c’était la mission si longtemps désirée : c’était le Coïmbatour.

    Après quelques mois d’étude de la langue, M. Bardou fut dirigé sur Palghat. Quand il prit possession de son poste, il n’y trouva qu’une misérable église. Le presbytère était à l’avenant. M. Bardou n’avait pas oublié ce qu’il avait appris dans les bureaux de la préfecture de Toulouse : il dessina le plan d’une belle église avec voûte, dôme et deux petits clochers. Le plus difficile était de trouver l’argent néces­saire ; la mission n’était pas en mesure de lui venir en aide ; mais par bonheur, il y avait parmi ses chrétiens un certain nombre d’employés du cadastre, gens relativement à l’aise. Le missionnaire économisa sur son viatique, tendit la main autour de lui, et sa confiance en Dieu fut récompensée par le succès. Les secours arrivèrent, et l’archi­tecte se mit à bâtir. Lorsqu’il se trouvait embarrassé pour payer ses ouvriers, il courait chez son voisin de district, M. Avrial, et lui empruntait la somme dont il avait besoin. L’heure arriva enfin où M. Bardou put jouir du fruit de ses labeurs et voir son église de Palghat complètement terminée. Il fut moins heureux dans la cons­truction de l’église d’Atticodoo, car la voûte de 1’édifice s’écroula un beau jour, au grand désappointement du missionnaire.

    Sur ces entrefaites, le Saint-Siège, cédant aux prières des confrères de la mission, donna au Coïmbatour un vicaire apostolique dans la personne de Mgr Dépommier. Le nouvel évêque ne tarda pas à apprécier à leur juste valeur les qualités de M. Bardou, et il l’appela près de lui en 1866.

    Nommé procureur de la mission, M. Bardou exerça cette difficile fonction avec une amabilité et un dévouement justement appréciés de tous, même en dehors des limites de la mission. Il remplissait en même temps la charge de curé de la paroisse de Coïmbatore. C’était beaucoup pour un seul homme, mais le travail ne l’effrayait pas. Mgr Dépommier s’aidait de ses conseils et de son expérience dans les détails d’une administration que les circonstances et la santé du prélat lui rendaient assez pénible.

    Au mois de décembre 1873, l’évêque de Chrysopolis rendit son âme à Dieu. M. Bardou était présent à l’agonie de celui qu’il devait remplacer à la tête de la mission. Le 30 avril 1874, Pie IX le nomma évêque titulaire de Telmesse et vicaire apostolique de Coïmbatore. Le 23 août suivant, il reçut l’onction épiscopale des mains de Mgr Laouënan assisté de NN. SS. Fennelly et Canoz. Tous les mis­sionnaires du Coïmbatour, un seul excepté, se trouvaient réunis pour la circonstance. Je n’oublierai jamais, dit l’un d’eux, avec quelle affection Monseigneur nous bénit à la fin de la messe. Disons-le tout de suite, cette affection mutuelle qui unit dès lors le pontife et ses prêtres devait durer toujours.

    L’évêque de Telmesse avait quarante ans. Il accepta généreuse­ment la charge qui lui était imposée et qui lui procurait le moyen de travailler plus efficacement à étendre le règne de Notre-Seigneur. Il plaça en Dieu toute sa confiance, prit pour devise la parole du psaume : Parcet pauperi et inopi, et se mit à l’œuvre.

    Les difficultés qu’il allait rencontrer étaient grandes. Bien que la mission du Coïmbatour eût déjà vingt ans d’existence, comme corps séparé, des embarras de toute sorte paralysaient trop souvent le zèle de ses ouvriers. Peu nombreux et n’ayant à leur disposition que des ressources insuffisantes, les missionnaires pouvaient à peine faire face aux exigences du moment. Certes, ni l’énergie, ni le talent ne leur manquaient ; ils avaient surtout besoin d’une direction douce et ferme tout à la fois. Or la divine Providence venait de mettre à leur tête un évêque qui, sans être ce qu’on est convenu d’appeler un esprit supérieur, avait de l’expérience et un grand sens pratique. Mais que voyait le nouveau vicaire apostolique en regardant autour de lui ? La plupart des districts n’avaient comme églises que de misérables granges trop étroites pour le nombre des fidèles qui venaient assister au saint sacrifice. Les missionnaires n’étaient pas mieux logés que le bon Dieu. Ils ne se plaignaient pas, il est vrai ; mais leur santé souffrait de cet état de choses, et l’évêque devait songer à améliorer leur situation. Aussitôt qu’il eut rétabli sur un pied assez convenable les finances de la mission, Mgr Bardou encou­ragea ceux de ses missionnaires qui avaient des ressources person­nelles à aller de l’avant ; la procure vint en aide aux autres. Ces derniers trouvaient parfois bien maigre la somme qui leur était allouée, mais la prudence ne permettait pas à l’évêque de leur donner davantage. Il fallait assurer l’avenir, tout en pourvoyant aux besoins impérieux du moment.

    La précaution était sage, car un terrible fléau allait s’abattre sur le Coïmbatour. Deux ans à  peine s’étaient écoulés depuis le sacre de Mgr Bardou, quand survint une horrible famine qui désola longtemps toute l’Inde méridionale. La mission dut nourrir les chrétiens affa­més, donner de larges aumônes aux catéchumènes, et fonder des œuvres pour recueillir les enfants orphelins ou abandonnés. Dans le nord-est de la mission, en particulier, la moisson spirituelle répondit au zèle ardent des missionnaires ; on y compta les catéchu­mènes par milliers. Grâce à Dieu, la générosité des catholiques de France et la libéralité du gouvernement anglais procurèrent aux ouvriers apostoliques les subsides dont ils avaient besoin. La famine passa, mais il fallut s’occuper des orphelins. On devait les con­server à tout prix. Déjà, en 1866, une ferme avait été établie par Mgr Dépommier pour les orphelins de la mission. Mgr Bardou jugea à propos d’ouvrir un orphelinat à Coïmbatore même. En effet, une ville de 50.000 âmes offrirait plus de ressources aux orphelins pour gagner leur vie ; ceux qui auraient les aptitudes voulues, y trou­veraient toutes les facilités désirables pour s’instruire. Ce second établissement a donné les résultats qu’en espérait l’évêque, et Sa Grandeur, avant de mourir, a eu la consolation de voir l’œuvre prendre un développement qui lui semblait d’abord irréalisable. En 1890, une école de métiers a été annexée à l’orphelinat et l’avenir des enfants paraît maintenant assuré, car tous pourront apprendre le métier qui convient à leurs aptitudes naturelles.

     

    Quand il eut pourvu aux premiers besoins des enfants à la charge de la mission, Mgr Bardou dut s’occuper des enfants des chrétiens. Aux Indes comme ailleurs, les examens permettent l’accès aux places du gou­vernement, et, pour l’Indien, rien n’est alléchant comme la perspec­tive d’un emploi dans un bureau quelconque. En face des sectes protestantes qui multipliaient partout les écoles, l’évêque se vit forcé de donner aux enfants des chrétiens le moyen d’étudier sans danger de perdre leurs âmes. La petite école catholique de Coïmbatore devint bientôt une école supérieure et, en 1892, elle fut élevée au rang de collège. Pour le budget de la mission, la charge était lourde, mais il n’y avait pas à hésiter. En même temps, ou peu s’en faut, les districts de la mission étaient pourvus de bonnes écoles primaires ; quelques-uns même, d’établissements secondaires, tandis que, partout où la chose était réalisable, on fondait des écoles de filles, que venaient diriger les religieuses indigènes de la Présentation.

    Tout en s’occupant ainsi des chrétiens indigènes, Mgr Bardou n’oubliait pas une autre portion de son troupeau ; nous voulons parler des catholiques européens et métis, pour qui, en certains districts du moins, il était urgent d’ouvrir des écoles spéciales, si on ne voulait pas laisser leurs filles fréquenter les écoles protestantes. Les couvents d’Ootacamund, de Coïmbatore, et, à une époque plus récente, celui de Palghat, répondirent peu à peu, aux nécessités locales. Dans le but d’offrir aux Européens catholiques les avantages d’un pensionnat situé en climat tempéré et pour retirer les orphelins militaires et autres du Lawrence Asylum, dont la direction est confiée à un cler­gyman de l’Église d’Angleterre, Monseigneur bâtit à Coonoor, en 1891, un pensionnat dont bientôt des Frères irlandais vinrent prendre la direction.

    Quand au soir de sa vie, en 1902, le vieil évêque alla chercher un peu de force sur les Nilgiris, il encouragea et aida de ses conseils celui qui devait être son successeur d’un jour, et qui, alors, faisait construire pour les jeunes filles européennes une belle école confiée aux Sœurs de Saint-Joseph de Tarbes. Comme il le disait lui-même, quelques jours avant sa mort, c’est du haut du ciel qu’il devait voir cette œuvre heureusemnent achevée. Mais, du moins, avant de se coucher dans la tombe, le regretté prélat a pu se rendre le témoignage d’avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’instruction des enfants de son diocèse.

     

    Cependant, l’évêque ne perdait pas de vue l’amélioration matérielle des districts. Comme on le disait plus haut, en 1874 la mission n’avait que de rares églises à peine décentes, et nulle part, pour ainsi dire, on ne voyait une résidence tant soit peu convenable. On peut dire maintenant que, dans les chefs-lieux de district, les missionnaires ont des habitations qui, sans être tout à fait confortables, mettent au moins les santés à l’abri de la maladie et des accidents. D’autre part, les anciens hangars ont fait place à des églises neuves, qui, sans être en général des merveilles d’architecture, suffisent aux besoins des chré­tientés, sauf de rares exceptions, et permettent aux missionnaires de célébrer solennellement les fêtes de la sainte Église. Le mérite de ces améliorations revient sans contredit à Mgr Bardou. Ce ne fut pas, il est vrai, l’œuvre d’un jour ; chaque année voyait se réaliser un progrès : à peine le prélat avait-il bénit la nouvelle église dans un poste, que l’on pensait à en construire une autre ailleurs. Le bon évêque commençait par dire que l’état de la caisse ne permettait pas de nou­velles dépenses, il ajoutait même qu’il devait laisser du travail à son successeur ; mais comme le bon Dieu lui conservait la force et la santé, il se résignait enfin à aller de l’avant et faisait appeler les maçons.

    Que Mgr Bardou ait pu ainsi mener à bonne fin tant de travaux forcément coûteux, il faut l’attribuer à son administration sage et prudente ; et, de ce chef, il a certainement droit à la reconnaissance de tout son diocèse.

     

    L’évêque n’est pas seulement bâtisseur, il est avant tout pasteur des âmes. L’évêque de Telmesse, qui avait mis dans ses armes l’image du bon Pasteur, ne pouvait oublier qu’il se devait à son trou­peau, et ici encore son action, quoique plus voilée, ne fut pas moins efficace. Qu’il nous suffise de dire qu’en 1874, le Coïmbatour comptait 21.000 chrétiens et qu’en 1902, le recensement accusait un chiffre de 35.000. D’aucuns diront que, pour un quart de siècle, le résultat est plutôt modeste ; mais ceux qui connaissent les difficultés de l’aposto­lat dans l’Inde remercieront Dieu du succès obtenu. Ici les grands coups de filet sont rares ; l’Indien, prisonnier de la caste, manque souvent du courage nécessaire pour embrasser la foi ; les anciens chrétiens, généralement parlant, n’ont pas l’esprit de prosélytisme. Ajoutez à cela l’or des protestants qui est répandu à pleines mains pour empêcher les âmes de venir à nous et nous enlever celles que nous avions gagnées. Aussi les conversions se font-elles une à une, rares épis péniblement glanés çà et là, ordinairement dans les sentiers de la misère. L’épiscopat de Mgr Bardou fut donc vraiment fécond : d’autant plus que l’augmentation du nombre des catholiques ne représente qu’imparfaitement le progrès accompli. En effet, nombreuses furent les victimes de la famine dans les rangs de nos catholiques ; nombreuses aussi les familles qui sont allées chercher ailleurs des moyens d’existence qui leur manquaient sur place. Mgr Bardou était tout dévoué à l’œuvre de la conversion des païens. Avec quelle joie il aimait à constater au bout d’une année que le chiffre des baptêmes d’adultes était supérieur à celui de l’exercice précédent ! On le savait autour de lui, et les confrères qui avaient des catéchumènes à préparer au baptême n’ignoraient pas à qui s’adresser quand leur bourse était à sec. Tout d’abord l’évêque faisait les gros yeux, il se récriait, par principe et pour la forme ; mais, en définitive, il donnait l’ordre au procureur de prendre sur le budget personnel du supérieur de la mission la somme que demandait le missionnaire.

     

    Profondément pénétré de l’esprit qui doit animer les membres de la Société des Missions-Étrangères, Mgr Bardou eut toujours à coeur l’œuvre du clergé indigène. Le séminaire de la mission était l’objet de ses soins les plus assidus. Pendant nombre d’années la pénurie du personnel contraignit l’évêque à exercer lui-même les fonc­tions de professeur de théologie ; il ne consentit à se démettre de cette charge que vers la fin de sa carrière ; 14 prêtres indigènes furent ordonnés par lui. Il eût bien désiré pouvoir bénir avant sa mort le nouveau séminaire, dont il avait entrepris la construction. En effet, jusqu’en 1901, le supérieur et les élèves de l’établissement n’avaient pour se loger qu’une misérable maison qui ne tenait guère debout que par la force de l’habitude. Il fallait la remplacer. D’un autre côté, Monseigneur ne savait où trouver les fonds nécessaires, car le bud­get de la mission avait déjà une foule d’œuvres à entretenir : il  tendit donc la main et, grâce à une générosité dont nous devons respecter le secret, l’évêque eut la consolation de voir la moitié du bâtiment achevé de son vivant.

     

    Dans ses rapports avec les chrétiens, Mgr Bardou fut toujours la bonté même. Chaque année, il consacrait plusieurs semaines à parcourir certains districts de sa mission, visitant tous les postes, même les plus petits, et ne reculant devant aucune fatigue pour connaître toutes ses brebis. L’évêque était souvent mal logé, mal nourri, et le voyage ne s’effectuait pas toujours sans malencontreux incident ; mais le bon pasteur était le premier à rire de ses mésaventures. Il subissait de bonne grâce les cérémonies plus ou moins fastidieuses et les démonstrations bruyantes par lesquelles on fêtait son arrivée dans un village chrétien. Plus d’une fois, pour ne pas contrarier les chrétiens en arrivant trop tôt, il s’arrêtait en route de façon à faire son entrée juste à la tombée de la nuit; ce qui permettait aux fidèles de venir à sa rencontre avec des torches, de lancer des fusées, d’al­lumer des feux de Bengale, etc. Toutes ces choses, sans lesquelles la fête eût été incomplète, n’étaient pas toujours pour l’évêque un régal, après un long voyage en voiture à bœufs sous le soleil de l’Inde.

    Ce qu’il y avait de remarquable aussi en Mgr Bardou, c’est qu’il connaissait à peu près tous les chrétiens de son diocèse. Il pouvait ignorer le nom de l’individu qui se présentait à lui, mais il savait presque toujours de quel village il venait et souvent à quelle famille il appartenait. Inutile de dire que les brebis ne connaissaient pas moins leur pasteur, et qu’elles lui faisaient souvent des visites inté­ressées. L’évêque essayait bien de fermer sa porte aux importuns, ou encore d’esquiver leur visite, car il se reconnaissait incapable de renvoyer purement et simplement les quémandeurs, mais il perdait d’ordinaire à ce jeu. En effet, l’Indien qui convoite une rou­pie, déploie au besoin des trésors de patience pour l’obtenir. Finale­ment l’évêque devait se montrer ; il grondait un peu et... donnait la roupie. C’est donc à bon droit qu’au jour si beau du jubilé épiscopal de Mgr Bardou un poète chantait:

     

    Le cœur ouvert à toute humble souffrance,

    Sa voix console et son geste bénit.

    Car, entre vos mains paternelles,

    A toutes vos brebis fidèles

    La houlette sembla toujours

    Etre moins d’or que de velours.

     

    Telle a été la vie de Mgr Bardou. Nous en avons esquissé les grandes lignes, mais nous sommes loin d’avoir tout dit. Ce fut un grand travailleur , a dit de lui une voix que tous nous respectons, celle de. M. Delpech. L’évêque de Coïmbatore travailla pendant vingt-huit ans à consolider et développer les œuvres de sa mission, toutetois il n’oublia point que : neque qui plantat est aliquid, rreqtte qui rigat, sed qui incrementum dat Deus. Comptant peu sur lui-même, ne se fiant pas outre mesure à son expérience, le vénérable prélat mettait en Dieu tout son espoir. L’humilité s’alliait en lui à la piété la plus sincère. Il s’acquittait chaque jour de ses exercices spirituels avec la régularité d’un séminariste. Quand il devait se mettre en route de grand matin, il n’hésitait pas à se lever de très bonne heure pour ne pas être privé de la consolation de monter au saint autel. Il aimait à visiter plusieurs fois dans la journée Celui qui, le matin, était venu résider dans son cœur. Aux heures d’anxiété, c’est auprès du tabernacle ou devant la statue de Marie qu’il cherchait la consolation et les lumières dont il avait besoin. Ne l’avons-nous pas vu, à l’âge de soixante-huit ans, faire son chemin de croix dans la cathédrale en se traînant à genoux d’une sation à l’autre ? Le même esprit de foi l’animait dans les cérémo­nies pontificales et, par un contraste frappant, lui, d’ordinaire si simple, si modeste, semblait transformé quand il accomplissait une fonction épiscopale : il revêtait alors une majesté grave et douce dont les chré­tiens ne perdront pas le souvenir. Il surveillait lui-même la manière dont chacun remplissait son rôle dans les grandes cérémonies et indi­quait au besoin à ceux qui l’assistaient ce qu’ils avaient à faire ; et cela, sans jamais brusquer personne. Dans l’intimité avec ses mission­naires, l’évêque était d’une amabilité charmante. D’un tempérament naturellement impressionnable, il laissait à certains jours percer dans ses traits les soucis que lui causait l’administration de son diocèse ; mais il n’en était pas moins prêt à dire son mot dans la con­versation et à prendre part à la discussion sur quelque sujet qu’elle portât, à moins qu’on n’y introduisit des personnalités ; car alors, il se taisait et montrait par son silence qu’il fallait parler d’autre chose. La salle de récréation était située à côté de sa chambre ; il arrivait assez souvent que, le soir, on continuât à rire et à causer, après que l’évêque s’était retiré pour prendre son repos. Il ne s’en plaignit jamais ; si bien qu’on avait fini par croire qu’il trouvait la chose toute naturelle.

    Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que Mgr Bardou fut sincèrement aimé de ses missionnaires. Chacun lui pardonnait bien volontiers les brusqueries qui lui échappaient de temps en temps et qui étaient d’autant plus excusables que, dans ces occasions, souvent l’expression rendait mal la pensée. Aussi, en 1895, à l’approche des noces d’argent de notre évêque vénéré, tous les missionnaires voulurent-ils que l’anniversaire de son sacre fût célébré le plus solennellement possible. Le prélat essaya de protester, mais nous étions décidés pour une fois à lui désobéir. Le 23 et le 24 août 1898 ont laissé un impérissable souvenir dans le cœur de tous ceux qui prirent part à notre fête de famille, dont l’état était rehaussé par la présence de Mgr Gandy, archevêque de Pondichéry, de Mgr Kleiner, évêque de Mysore et de cinquante missionnaires ou prêtres indigènes. À cette occasion S. S. Léon XIII adressa au premier évêque de Coïmbatore un bref qui le nommait Assistant au trône pontifical. L’humble évêque était loin de s’attendre à cette distinction, et l’émotion lui permit à peine d’exprimer en quelques mots sa reconnaissance envers le Souve­rain Pontife. « Il n’avait rien fait, disait-il, pour mériter un tel honneur. »

    L’année 1900 réservait encore  une bien grande joie à Mgr Bardou ; nous voulons parler de la béatification de nos Martyrs. Il avait suivi, avec le plus vif intérêt, les différentes phases du procès canonique, et quand il recevait de notre procureur général à Rome de bonnes nou­velles à ce sujet, il se faisait un plaisir de les communiquer aux confrères qui l’entouraient. Il fut donc extraordinairement consolé de voir enfin placés sur les autels les chers Martyrs qu’il vénérait. Un triduum solennel fut célébré en grande pompe en 1901 dans la cathédrale de Coïmbatore, en l’honneur des nouveaux Bienheureux.

     

    Cette splendide cérémonie fut comme le dernier rayon de soleil qui illumina la carrière si féconde et si bien remplie de Mgr Bardou. Les années commençaient à peser lourdement sur ses épaules. Il sentait lui-même que ses forces d’autrefois diminuaient de jour en jour. Sur les instances de son entourage, il abrégea ses tournées pastorales, se bornant à administrer le sacrement de confirmation dans les différentes stations qu’il visitait. En 1902, il passa la saison des chaleurs sur les Nilgiris et se trouva assez bien du séjour qu’il y fit. Au mois de juillet suivant, il parcourut encore les districts les plus pénibles à visiter de toute la mission : ce fut sa dernière tournée. Bientôt, en effet, le travail lui devint impossible et ses infirmités se multiplièrent. L’évêque se dit alors que l’heure du repos était venue pour lui et que sa tâche ici-bas était terminée. Il songea donc sérieu­sement non pas à demander un coadjuteur, mais à confier à des mains plus fortes toute l’administration de la mission. Quant à lui, il passe­rait dans la retraite et la prière les années que le bon Dieu lui donne­rait encore. La Providence lui épargna ce sacrifice ; et c’est au moment où il allait mettre son projet à exécution que l’Ange de la mort le tira de cette terre d’exil pour le conduire au ciel.

    Dans les derniers jours de janvier 1903, les confrères qui se trouvaient près de lui remarquèrent que les traits du vénérable prélat témoi­gnaient d’une certaine fatigue ; une fois entre autres, ils le virent d’une pâleur tout à fait inaccoutumée. On crut d’abord à une faiblesse générale occasionnée par la chaleur, et Mgr Bardou consentit à aller prendre quelques jours de repos sur les montagnes.

    Le jeudi 29 janvier, il fit ses préparatifs de voyage et, dans la soirée, demeura assez longtemps en récréation avec les confrères. On s’aperçut alors que les quelques pas qu’il venait de faire pour se rendre de sa chambre à la salle de réunion l’avaient fatigué : sa respiration était haletante. Cependant aucun autre signe alarmant ne se manifesta et, l’heure venue de se reposer, Monseigneur dit adieu aux confrères, car il devait partir vers trois heures du matin pour la montagne. Le bon Dieu, qui, allait rappeler son serviteur à Lui, ne permit pas que le voyage eût lieu, et accorda à l’évêque la consolation de passer ses derniers jours à Coïmbatore. Durant la nuit, Sa Grandeur éprouva. une fatigue plus grande, et sa respiration embarrassée, bruyante, alarma un prêtre indigène qui couchait dans une chambre voisine. Ce prêtre réveille le procureur de la mission qui se rend de suite près du prélat. Ce dernier déclare qu’il renonce provisoirement à son voyage à la montagne, et explique qu’ayant eu à faire quelques pas, il a ressenti immédiatement une oppression assez forte lui rendant la respiration pénible. Dès le matin, il va encore à la cathédrale pour y assister à la messe, car il ne peut lui-même célébrer. Mais il est obligé de s’asseoir en regagnant péniblement sa chambre.

    Alarmé de tous ces symptômes, M. Rondy, vicaire général, fait venir le docteur européen qui examine le vénéré malade et reconnaît de suite la gravité du cas. Après avoir donné quelques soins et prescrit un repos absolu, le docteur se retire en nous laissant espérer que l’état de Monseigneur pourra s’améliorer à la longue.

    Le samedi 31 janvier, la situation s’aggravant, Monseigneur met ordre à ses affaires avec un calme admirable. Le dimanche 1er février, Sa Grandeur assiste à la messe et reçoit la sainte communion. Mais la faiblesse augmente à vue d’œil. Le vicaire général prescrit aux prêtres du diocèse de réciter à la messe l’oraison pro infirmo et de recommander le cher malade aux prières des fidèles.

    À partir de ce jour, nous nous faisons un devoir de veiller sans cesse notre évêque bien-aimé. Comme le cœur est frappé d’atonie, un accident peut se produire d’un moment à l’autre. Le docteur déclare néanmoins qu’il n’y a pas lieu de redouter une crise subite, son opinion étant que Monseigneur, quoique perdu sans espoir, s’éteindra graduellement. La nuit est pénible ; le sommeil est lent à venir et dure peu, le malade ne tient pas couché : c’est ainsi qu’il passera les derniers jours de son existence assis dans un fauteuil.

    Le lundi 2 février avant midi, on crut prudent de proposer à Monseigneur de recevoir les derniers sacrements ; Sa Grandeur accepta avec reconnaissance, et la cérémonie fut fixée au lendemain matin. Aussitôt on informa par dépêche à peu près tous les missionnaires de la gravité du danger. Dans le courant de la journée, quelques confrères arrivèrent, et c’est ainsi qu’une vingtaine de confrères et de prêtres indigènes se trouvèrent réunis pour la triste mais si consolante cérémonie du lendemain.

    Ce jour-là, Monseigneur revêtu du rochet et du camail, à genoux sur son prie-Dieu, attendit avec calme l’arrivée du viatique suprême qui lui fut apporté processionnellement de la cathédrale par M. Rondy qu’entouraient les prêtres présents. Je n’ai pas à peindre ici l’émotion qui nous étreignait tous. Un confrère lut, à genoux, à côté de Monseigneur, la profession de foi de Pie IV, pendant que Sa Grandeur suivait attentivement sur le pontifical. Puis, avant de recevoir le saint viatique, le prélat voulut nous adresser quelques mots : « En présence du Saint-Sacrement, dit-il d’une voix que l’émotion de tous et ses sanglots rendaient particulièrement touchante, je demande pardon  à mes coopérateurs des peines que j’ai pu leur causer, et je les prie de demander à Dieu pour moi le pardon, à ce moment de la vie. » Il ne put en dire davantage, mais ces quelques paroles exprimaient les sentiments de l’humble évêque qui, au jour de sa consécration, avait pris pour devise : Parcet pauperi et inopi.

    Après cet acte d’humilité, le prélat reçut le corps de son Dieu et le sacrement des mourants. La cérémonie terminée, un mieux se mani­festa et le docteur lui-même constata que la respiration était devenue plus facile. Nous eûmes un moment d’espoir. Le malade, cependant, ne se faisait pas illusion, et, à un confrère qui lui parlait du nouveau séminaire, dont il espérait bien que Monseigneur ferait la bénédiction : « Je verrai cela, sans doute, du haut du ciel, répondit Sa Grandeur, mais pas ici-bas. » Il la voyait venir, la mort, mais sans crainte et sans trouble. Calme et tranquille, il sentait sa vie se retirer lentement. Sa voix cependant n’avait rien perdu de sa vigueur, et beaucoup de ceux qui le voyaient, des confrères même qui se remplaçaient auprès de  lui, se refusaient à croire que l’heure de la séparation fût proche. Et pourtant, elle venait à grands pas.

     

    Bientôt nous étions réunis pour la seconde fois dans la chambre de Monseigneur. Sa Grandeur allait recevoir l’indulgence plénière in articulo mortis. Déjà, dans la nuit, il avait reçu la sainte communion, qu’on lui avait portée de grand matin et qui devait être le dernier baiser de son Dieu ici-bas. Après lui avoir donné l’indulgence plénière, M. le vicaire général demande pour tous les confrères présents et absents la béné­diction de notre commun Père. Monseigneur se lève et debout récite à haute voix la formule de la bénédiction épiscopale : Sit nomen Domini... etc. Nous étions tous surpris de cette énergie persistante qui d’ailleurs se manifestait souvent dans le courant de la journée. Sa Grandeur, si heureuse qu’elle fût de recevoir les soins assidus des confrères qui s’étaient partagé le bonheur d’adoucir les derniers moments de leur bien-aimé Père, Sa Grandeur, dis-je, s’efforçait de faciliter à chacun de nous sa tâche, et n’acceptait en quelque sorte qu’à regret les petits services qu’on lui rendait. De temps à autre, un mot aimable, une réflexion pleine de joyeuse bonhomie, faisaient paraître trop courtes les heures qu’on passait avec lui.

    Mais les jours s’écoulaient, et, avec eux, disparaissaient nos der­nières lueurs d’espérance. Le vendredi matin, accablé de fatigue, et fléchissant sous le poids de longues insomnies, Monseigneur demanda à reposer sur son lit. Il y demeura quelques instants seulement, car l’oppression devint bientôt insupportable. Il lui fallut donc s’asseoir de nouveau dans le fauteuil, où il devait mourir. Ce jour-là, arriva, dans la matinée, Mgr Gandy, qui venait assister aux derniers moments de son frère aîné dans l’épiscopat. La visite de l’archevêque de Pondi­chéry fut une consolation bien précieuse pour le mourant, qui craignait seulement que sa forte constitution ne retardât de plusieurs jours le moment de l’adieu suprême, et qu’ainsi son vénérable visiteur eût à faire un séjour trop prolongé à Coïmbatore, au détriment de ses nombreuses occupations. De fait, la voix, parfois un peu voilée, du cher malade, retrouva toute sa force : sa lucidité d’esprit fut parfaite, sauf à certains moments, où la fatigue amenait un sommeil passager et parfois aussi le délire. Cependant Monseigneur répondait aux questions qu’on lui posait et priait de son mieux. Vers huit heures du soir, on entendit distinctement le pieux prélat répéter à demi voix : « Mon Dieu, je vous offre ma vie... Mon Dieu, je vous offre ma vie pour le salut des pauvres Indiens. » Cette prière suprême de l’évêque missionnaire, que de fois ne l’avait-il pas faite dans le secret de son cœur, depuis le début de sa maladie, durant des nuits qui paraissaient si longues ! Le divin Maître l’avait entendue, et le moment approchait où la récompense allait être accordée au bon et fidèle serviteur.

    Le samedi matin, les forces avaient sensiblement baissé ; les bronches étaient de plus en plus engorgées ; on eût dit que le malade allait expirer. Sa voix avait considérablement diminué et dans son délire, il parlait de partir pour un long voyage : il donnait même des ordres pour s’épargner trop de fatigue en chemin. La journée cependant se passa sans autre indice alarmant qu’une faiblesse de plus en plus marquée. Dans la soirée, Mgr Gandy alla voir le vénéré malade. On remarqua dès lors en lui de nouveaux symptômes très inquiétants; la mort approchait de plus en plus et chacun se disait qu’il ne passerait pas la nuit. Immédiatement après le souper, les confrères présents se réunirent autour du mourant. Dans sa main, on avait placé le cierge donné autrefois par Pie IX à Mgr Dépommier, et que Mgr Bardou conservait lui-même précieusement. Sa Grandeur avait indiqué, un ou deux jours auparavant, l’endroit où était déposé ce cierge, en demandant qu’on l’allumât au moment de son agonie.

    Mgr Gandy commença les prières des agonisants. Tous, les yeux baignés de larmes, nous répondions aux suprêmes invocations, les regards fixés sur le visage du mourant dont l’agonie avait commencé. Vers huit heures un quart, Mgr Gandy se lève, interrompant un instant les prières, et avertit le mourant qu’il va lui donner une dernière absolution. Ensuite, le pieux archevêque demande à Mgr Bardou sa bénédiction pour lui-même et pour tous les missionnaires, et aide le malade à nous bénir une dernière fois. Puis, il lui adresse une prière : « Monseigneur, veuillez prier pour nous tous, quand vous nous aurez quittés. » — Le prélat incline la tête pour nous dire qu’il a compris : c’est entendu, il ne nous oubliera pas. Nous continuons la récitation des prières liturgiques. Vers huit heures vingt-cinq, des contractions du visage, des tressaillements des membres nous indi­quent que la lutte suprême est engagée. A deux ou trois reprises, la respiration semble suspendue ; enfin le sacrifice est consommé : Mgr Bardou a rendu le dernier soupir. Son âme a quitté le théâtre de ses labeurs et de son long apostolat, et déjà les trois cloches de la cathédrale, par un glas funèbre, annoncent à tous les chrétiens qu’ils sont devenus orphelins.

    Pendant que nous revêtions le corps des ornements pontificaux, les fidèles accouraient en foule dans l’enclos de la mission, et leurs larmes disaient bien haut leur profonde douleur. À quelques pas en avant de la cathédrale, se trouve une salle assez spacieuse, où se tiennent les réunions paroissiales. C’est là que fut exposé le corps de l’évêque défunt sur un lit de parade. Une foule pieuse et recueillie se pressa autour du pontife défunt jusqu’au moment des funérailles. De nombreux fidèles accoururent de tous les points du diocèse pour prier auprès de la dépouille mortelle de Mgr Bardou, et faire toucher à son corps des objets de dévotion.

    Le dimanche, à neuf heures, après la messe paroissiale, M. Rondy chanta la messe de Requiem, qui fut suivie d’une absoute donnée par Mgr l’archevêque de Pondichéry. Cependant, la cathédrale prenait un aspect funèbre. Grâce à l’activité du clergé paroissial et des religieuses européennes, de longues tentures noires recouvrirent bientôt l’intérieur de l’édifice sacré. Le trône était caché sous des draperies de même couleur et les armoiries du défunt voilées d’un crêpe. Qu’elle était triste dans sa parure de deuil, cette cathé­drale, jadis bâtie par celui que nous pleurions ; et quel contraste elle offrait aux yeux qui avaient contemplé les ornements de fête dont elle était revêtue trois ans auparavant, quand nous célébrions le vingt-cinquième anniversaire du sacre de notre évêque bien-aimé ! Les autorités municipales accordèrent sans difficulté la permission d’inhu­mer le défunt dans l’enceinte de sa cathédrale, et c’est au pied de l’autel de saint François Xavier que sa tombe fut creusée.

    Le lundi, à huit heures et demie du matin, eurent lieu les funérailles. Mgr l’archevêque de Pondichéry chanta la grand’messe. Presque tous les missionnaires du diocèse, et tous les prêtres indigènes, moins un, étaient présents. Le diocèse de Mysore était représenté à la cérémonie par M. Baslé, vicaire général, qui remplaçait, pour la circonstance, Mgr Kleiner, absent de Bangalore. Après la messe, les cinq absoutes furent données par les vicaires généraux de Coïmbatore et de Mysore, le curé de la cathédrale, un des plus anciens missionnaires de Coïmba­tore et enfin par Mgr Gandy, qui conduisit le corps à son lieu de repos.

    On ne saurait omettre ici de rendre hommage à la courtoisie de M. le Collecteur, ou premier magistrat du district, qui se fit un devoir d’assister en grand deuil à toute la cérémonie funèbre, et déposa sur le cercueil une belle couronne, gage de son respect pour le vénéré défunt. Quoique protestant, ce digne magistrat garda une attitude très édifiante durant toute la durée de la cérémonie ; aussi, clergé et fidèles, lui sommes-nous profondément reconnaissants de la sympathie qu’il a daigné nous témoigner en cette douloureuse circons­tance.

    Vers dix heures et demie, les dernières prières étaient dites : les confrères, qui avaient porté le cercueil, le descendirent avec une visible émotion dans le caveau qui avait été  préparé, et nous dîmes un dernier adieu aux restes mortels de notre Révérendissime Père, Mgr Louis-Joseph Bardou, premier évêque de Coïmbatore, Comte romain et Assistant au Trône pontifical.

    Et maintenant, ô notre Père, nous prions pour vous ; mais, au fond de nos cœurs, nous avons l’espoir que pour vous a déjà sonné l’heure de l’éternelle récompense. Du haut du ciel, jetez sur vos enfants un regard de pitié, et obtenez-nous d’être comme vous « doux et humbles de cœur » , afin que nous ayons un jour le bonheur de nous réunir à vous, pour l’éternité, dans le sein de notre Dieu !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 734
    • Pays : Inde
    • Année : 1858