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Robert BARDON (1934-1990)

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    Robert Bardon, né à Tourane en 1934, connut une enfance difficile. Il fut d’abord élevé au Vietnam par un oncle maternel et fit ses études primaires à Hué. C’est dans cette ville, et seulement à l’âge de onze ans, qu’il reçut le baptême en 1945. Plus tard, devenu adulte, il s’est toujours montré discret, évitant de faire allusion aux circonstances qui conduisirent son oncle à l’envoyer en France, peu de temps après son baptême, alors qu’il avait douze ou treize ans. Il fut alors pris en charge par une excellente chrétienne du diocèse d’Angers, mère de son oncle, qu’il appelait sa grand-mère alors qu’en réalité elle n’avait pas de lien de parenté avec lui. Il est certain qu’il eut à souffrir de cette situation, dont la cause ne lui fut révélée qu’au cours de son adolescence, autour de ses seize ans.

     

    Dès son arrivée en France, Robert Bardon fut mis au collège de Mongazon à Angers, qui était aussi un petit séminaire, où mûrit en lui le désir de devenir prêtre et missionnaire. En effet, après avoir obtenu le baccalauréat, il demanda en 1953 à entrer au grand séminaire, faisant part sans attendre au supérieur de son intention de joindre plus tard la Société des Missions Étrangères. Les témoignages reçus de Mongazon étant favorables, il fut tout naturellement accepté. Après deux années de grand séminaire à Angers, puis vingt-six mois de service militaire à Rastatt, en Allemagne, sa décision était prise : il écrivit au supérieur général de la Société pour demander la faveur d’être admis comme aspirant missionnaire. Une lettre de sa main datant de cette époque fait état de la grande joie qu’il ressentit en apprenant que sa requête était agréée. L’admission aux Missions Etrangères était à ses yeux une étape décisive sur le chemin menant à l’ordination, l’objectif qu’il s’était fixé. En même temps qu’il avait la satisfaction de pouvoir répondre à l’appel de Dieu, il obtenait la preuve que le handicap dû à son enfance perturbée était surmonté. On comprend qu’il en ait éprouvé de la fierté.

     

    Ceux qui le connaissent alors, en particulier ses éducateurs, apprécient ses qualités : le sérieux de sa piété, sa régularité de travail, son bon jugement, son zèle apostolique, loué par son aumônier militaire, mais ils signalent aussi chez lui une certaine timidité, un caractère un peu effacé, une grande sensibilité peu expansive. Nanti de leurs recommandations, Robert Bardon entre au séminaire de la rue du Bac en janvier 1958. Ses condisciples ignorent presque tout des difficultés qu’il a connues dans son enfance. Ils le trouvent serviable et dévoué, mais parfois un peu têtu, porté à se durcir devant les incompréhensions. Il est considéré par les aspirants comme un bon confrère, et comme un bon élément par les professeurs qui notent qu’il est bien accepté par la communauté. C’est donc sans rencontrer d’opposition qu’il est agrégé définitivement à la Société, le 19 décembre 1959, et ensuite appelé aux ordres. Il reçoit sa destination pour la mission de Hualien le 22 mai 1960, en même temps que le diaconat, puis il est ordonné prêtre le 21 décembre 1960.

     

    Parti pour Hualien au début de l’année 1961, Robert Bardon tint à faire escale au Vietnam et à y rester quelque temps pour rencontrer sa mère qu’il n’avait pas revue depuis son enfance. Après s’être rendu également au Laos et au Cambodge, il arriva finalement à Taiwan le 16 juin de cette même année. Il fut envoyé dès l’automne à l’école de langue des Pères jésuites de Hsin Chu. Malheureusement il ne parvint pas à s’habituer au rythme intensif des études imposées aux pensionnaires de cette école. Très vite il ne put plus le supporter et son évêque, Mgr Vérineux, dut trouver une autre solution pour lui permettre d’apprendre le chinois. Le Père Boschet, supérieur régional de l’époque, et Mgr Vérineux demandèrent au Père Louis Pourrias de l’accueillir comme socius dans son poste de Fu T’ien : « Vous êtes angevins l’un et l’autre ; vous avez des relations communes ; vous avez une chambre libre... » L’arrangement devait convenir à tout le monde. De fait Robert Bardon put poursuivre l’étude du mandarin à Fu T’ien, sous la conduite du catéchiste du poste, M. Chao. L’exode de la jeunesse de la campagne vers la ville n’ayant pas encore commencé à l’époque, la paroisse comptait environ deux cents jeunes entre quinze et vingt-cinq ans, au milieu desquels Robert Bardon semblait à l’aise. Il est sûr en tout cas qu’il sut se faire aimer des enfants et des jeunes, qui étaient sensibles à sa gentillesse et à sa simplicité, les sourires tenant souvent lieu de paroles puisque ses capacités en langue étaient limitées. Bien des années plus tard, après qu’il eut quitté Hualien, plusieurs de ces jeunes demandaient encore de ses nouvelles.

     

    Alors qu’apparemment rien n’avait laissé présager en France une telle évolution, Robert Bardon fut bientôt sujet à de très graves crises de neurasthénie qui inquiétèrent vivement son entourage. Le Père Pourrias, témoin impuissant de la dégradation rapide de son état de santé, dut demander aux supérieurs de prendre des mesures pour le faire soigner. Le malade fut d’abord envoyé à l’hôpital à Taipeï, la capitale, puis à Hongkong, à la maison de Béthanie qui était alors maison de convalescence et de repos pour les missionnaires. Après quelque temps il ne revint à Fu T’ien que pour tomber à nouveau dans une dépression nerveuse alarmante. Il fallut donc envisager un traitement plus radical. La décision fut alors prise de le rapatrier en France. Le 2 mai 1963, il quitta Taiwan pour aller consulter à Paris laissant toutes ses affaires à Fu T’ien, avec l’intention d’y revenir une fois guéri. En réalité, il ne put jamais réaliser ce désir et ne revit pas sa mission.

     

    Une année entière fut nécessaire pour le remettre sur pied, passée d’abord dans un hôpital parisien puis dans une maison de repos aux environs de Bordeaux. Il resta ensuite marqué toute sa vie par les épreuves qu’il connut pendant cette période. À la sortie de la maison de repos, encore trop fragile pour qu’on lui confie un ministère à plein temps, il fut affecté en juillet 1964 au secrétariat de la revue Épiphanie à Paris, où il s’efforça de rendre service à la mesure de ses forces, qui étaient limitées.

     

    À la fin de l’année 1966, il fut envoyé au sanatorium de Montbeton pour s’y reposer, autorisé et même invité à collaborer avec les curés voisins. Dès que sa santé fut suffisamment rétablie, en février 1967, l’évêque de Montauban lui confia la petite paroisse de Lacourt-Saint-Pierre, à trois kilomètres de Montbelon. Un peu plus tard, il put étendre son apostolat et s’occuper également de la paroisse toute proche de Verlhaguet. Mais bientôt le ministère régulier lui devint très pénible. Il ne put plus assurer prédications et catéchismes qu’avec difficulté et par intermittence. Aussi, en mai 1970, l’évêque, tout en rendant hommage à son dévouement, estima meilleur pour les paroissiens et plus charitable pour Robert Bardon de le dégager de sa charge et de le remplacer.

     

    Robert Bardon connut alors une nouvelle et longue période de semi-dépression très éprouvante pour lui et son entourage. Après toute une année d’inaction forcée, il fut invité par le supérieur général à se rendre à Lauris et à s’y fixer, ce qu’il fit en juillet 1971.

     

    Installé à Lauris, Robert Bardon devait y demeurer, à part quelques brèves interruptions, pratiquement jusqu’à sa mort en 1990. Et la vie ne fut plus pour lui qu’une alternance de périodes de mieux-être, où il s’efforçait de rendre service aux prêtres des environs, et de moments où il était repris par la maladie. Au début, une partie de sa famille habitant alors Gardanne, pas très loin de Lauris, il se présenta au curé de cette paroisse qui eut recours à son aide pendant un certain temps. Puis sa famille quitta la région et on lui demanda, à partir de juillet 1972, d’assurer l’intérim en l’absence d’un aumônier au monastère de la Visitation à Pont-Saint-Esprit. Il s’acquitta consciencieusement de ses obligations : célébration de la messe, confessions, bénédiction du Saint Sacrement. Par suite d’un malentendu avec le représentant de l’évêque de Nîmes, il crut pouvoir être nommé titulaire de ce poste où il avait le sentiment d’être utile. Ce fut pour lui une grande déception d’avoir à le quitter après quelques mois, en février 1973. Il écrivit cette année-là au supérieur général une lettre faisant état de sa souffrance morale et de son désarroi : « J’espère que vous m’aiderez à sortir de l’ornière. »

     

    Malgré les recherches faites par les supérieurs, il ne fut pas possible de trouver une autre affectation qui lui convienne. Il se sentait trop vulnérable et il était de tempérament trop indépendant pour accepter d’être vicaire sous l’autorité d’un curé. Et ceux qui essayaient de lui venir en aide le savaient trop fragile pour qu’on puisse lui confier une fonction dans laquelle il se serait trouvé seul responsable. Il dut donc retourner à Lauris et y résider, et se limiter à des ministères de remplacement occasionnels dans les environs.

     

    Il se montra très serviable, allant volontiers là où on faisait appel à lui. Ainsi, entre 1974 et 1986, il accepta à plusieurs reprises d’assurer le service à la paroisse de Cheval Blanc, en l’absence du curé, ou encore celui du sanatorium de Roquefraiche. Tous ceux qui l’ont alors connu sont unanimes à signaler son dévouement et aussi les efforts qu’il faisait pour entrer en relation avec les gens qu’il rencontrait.

     

    C’est surtout à Puget, desserte dépendant de la paroisse de Lauris, qu’il déploya son zèle pendant cette même période. Le curé précédant ayant décidé de ne plus y célébrer la messe et invité les paroissiens à aller chaque dimanche à Lauris, l’église de Puget était restée longtemps fermée. À partir de 1975, encouragé par le nouveau curé, le Père Martin, Robert Bardon entreprit de redonner vie à la petite communauté chré­tienne du village. Avec l’aide des habitants, il nettoya et restaura l’église. Il y mit beaucoup de soin. La décision fut prise d’y célébrer à nouveau la messe un dimanche par mois, charge dont il s’acquitta fidèlement aussi longtemps que sa santé le lui permit. Il s’attacha cordialement à Puget. Il parlait volontiers des rencontres qu’il y faisait, des nouvelles qu’il y apprenait et des questions qu’on lui posait. Bien que n’ayant pas de titre officiel, il se sentait responsable de la communauté, où il avait de vrais amis comme on le vit pendant sa maladie et au moment de sa mort.

     

    À partir de 1986, Robert Bardon fut victime à plusieurs reprises de graves accidents de santé. il dut subir des opérations à répétition qui, chaque fois, mirent sa vie en danger et le laissèrent dans un état de grande fatigue. À la suite d’une crise d’hémiplégie, il se trouva gêné dans ses mouvements et incapable de conduire sa voiture, ce qui avait été de tout temps sa distraction préférée. Les quatre ou cinq dernières années de sa vie, il dut renoncer à tout ministère. À certaines périodes il eut beaucoup à souffrir. Les confrères de Lauris purent alors admirer le courage et la sérénité qu’il manifesta dans l’épreuve, ne laissant jamais échapper un mot de plainte et acceptant d’offrir sa vie pour les missions. Bien que n’ayant passé que très peu de temps à Taiwan, Robert Bardon y resta toujours attaché. Il se sentait membre du groupe missionnaire qu’il avait dû quitter, et se montrait toujours très heureux de recevoir la visite d’un confrère de Hualien. Il ne manquait pas de réserver un traitement privilégié à ceux qui venaient le voir à Lauris, semblant vouloir montrer que, pour lui, ils étaient plus que de simples confrères M.E.P : ils étaient « de Hualien », c’est-à-dire de « sa » mission.

     

    Les forces physiques et nerveuses de Robert Bardon ne lui ont pas permis d’annoncer l’Évangile en terre étrangère, mais il servit l’Église de son mieux, avec les moyens dont il disposait. C’est bien une vie de missionnaire qu’il remit à Dieu à sa mort, le 24 décembre 1990.

     

    • Numéro : 4113
    • Pays : Taiwan
    • Année : 1961