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Jean BARBIER (1922-2010)

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    Jean, Marie, Albert, Barbier est né le 14 décembre 1922 à Fertans, dans le Doubs (archidiocèse de Besançon). Ses parents, Clément et Zélie Gillard, étaient cultivateurs. Ils eurent 7 enfants : 5 garçons et 2 filles.

    Baptisé à l’âge de deux jours, Jean fut confirmé le 26 avril 1932. Après l’école primaire, il entrait au petit séminaire de Consolation, puis au grand séminaire de Faverney.  Le 1er octobre 1942, il joignait les Missions Étrangères.

    Dans son curriculum vitae, nous trouvons un "certificat de vacances", signé par le curé de Fertans le 17 mai 1945, indiquant : "Son parler est aussi franc que loyal. Il est "bon, affectueux et aimablement respectueux". Et encore ce commentaire, indiquant peut-être que, pendant la période d’occupation et pour éviter d’être envoyé en Allemagne, le séminariste avait travaillé à la ferme pendant au moins quelques mois : - Question : "Hors du séminaire, a-t-il porté l’habit clérical ?"  Réponse de Monsieur le Curé : "Régulièrement, à part son extraordinaire séjour comme ouvrier agricole"…

    Ordonné diacre le 21 décembre 1946, Jean Barbier deviendra prêtre le 29 juin 1947. Le même jour, il reçoit sa "destination" pour le diocèse de Chungking, dans la Province du Setchouan en Chine.

    Commence alors pour le nouveau prêtre une période de plusieurs mois d’attente à la suite de laquelle, il va enfin, le 16 janvier 1948, embarquer sur le paquebot "André Lebon" et se mettre en route pour la Chine, via Hongkong.

     

    Arrivé à Chungking au début de février 1948, le P. Barbier, comme tout bon missionnaire, se met à l’étude de la langue. Le chinois n’est pas une langue facile. Pourtant, très rapidement, l’archevêque, Mgr Jantzen MEP demande au nouveau missionnaire de remplacer l’économe de la mission, puis le nomme professeur au petit séminaire. Puis, dès juin 1949,  Jean se retrouve curé de Tantsong, dans les montagnes, au sud du Fleuve Bleu (le Yang Tsé Kiang), mais avec résidence à Sin Tchang, car le presbytère de Tantsong a été pillé par les brigands. En octobre de la même année, il va s’installer à Fulin.

     

    Dans le dossier du P. Barbier, on trouve un texte dactylographié d’une quarantaine de pages, écrites par lui-même peu de temps après son arrivée au Japon, racontant son expérience en Chine communiste. Quelques paragraphes empruntés à ce texte intéressant peuvent nous aider à mieux comprendre une période importante dans sa vie missionnaire.

     

    L’auteur raconte sa vie de prêtre en paroisse au moment où, chassant devant elles l’armée nationaliste, les troupes de Mao s’installaient dans la province du Setchouan. En raison de l’instabilité régnant dans la région, Mgr Jantzen avait demandé à Jean, déjà curé de Fulin, de faire équipe avec l’un de ses confrères, le P. Deléon. Cela faisait partie de la décision, prise par les autorités du diocèse, de regrouper les prêtres, afin qu’ils ne restent pas seuls dans leurs postes en cette période difficile.

     

    Entre temps, il a fait un séjour à l’hôpital de Chungking : "L’absorption de ‘lan koua’ (une sorte de courge) seul légume d’été dans ce pays pauvre de montagne, puis l’hygiène un peu élémentaire dans la préparation des aliments : sans doute ces deux causes m’avaient-elles détraqué l’estomac et je ne me nourrissais que de farine de racines de nénuphars bouillies avec un peu de sel"…

    À cette époque-là, les journaux parlaient de plus en plus des progrès accomplis par l’armée rouge. Mao était alors, quelques années après la Longue Marche, sur le point de sortir vainqueur de sa longue lutte contre les Nationalistes. L’année 1949 devait marquer la fin de cette guerre civile et la victoire de l’armée populaire de libération. Mao proclamera la République populaire de Chine le 1er octobre à Pékin. Il en sera le premier président.

     

    Avec la permission de son évêque, le P. Barbier retourne à son poste afin d’y être présent à l’arrivée des troupes communistes". Jean tenait à aller d’abord à Sin Tchang. Il avait en effet laissé là-bas tous ses papiers, passeport et autres, dans ce qui lui servait de presbytère. Mais les communistes occupent déjà Sin Tchang. Comme mentionné plus haut, il va s’installer à Fuling, où il retrouve le P. Deléon et le P. Louis. Là, on s’organise pour être prêt à porter secours aux éventuels blessés. Jean Barbier s’improvise infirmier. Finalement, dans la nuit du 28 au 29 novembre 1949, les soldats de Mao arrivent à leur tour. "Une nouvelle période s’ouvrait pour la Chine, l’ère de la révolution prolétarienne : l’ère du sang et de la terreur.

    Désormais, chaque soir, des réunions sont organisées séparément pour les hommes, les femmes, les enfants. On y chante "sur tous les tons les joies de la libération du peuple". "On fait miroiter un ordre nouveau où tout sera parfait".

    Avec les religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie du couvent voisin, le P. Barbier continue son travail d’infirmier et de prêtre. "Un jour de janvier (1950), m’arriva un soldat (de Mao), les yeux renfoncés, pleins de fièvre, le visage d’un cadavre. Me rendant compte de son état désespéré, je demandai à la religieuse de l’instruire sommairement de la religion. Avec attention, il écoutait la bonne parole et il accepta avec joie le baptême proposé. Dès que l’eau coula sur son front, son visage se transforma et son regard s’illumina d’une joie indescriptible. J’apprenais le lendemain par ses compagnons qu’il était mort dans la nuit".

    À cette époque de transition, les campagnes étaient parcourues en tous sens par quantité de gens en situation plus ou moins irrégulière. Il y avait des soldats déserteurs de l’armée nationaliste de Tchang Kai Check, des membres isolés de l’armée nationale de libération, mais aussi des brigands. Tout ce beau monde parcourait les campagnes, mettant, parfois avec violence, les paysans à contribution pour leur nourriture et autres besoins. Les soldats de Mao prenaient cependant de plus en plus d’autorité sur la population. La vie devenait de plus en plus difficile. Des enfants, poussés par les soldats rouges, accusaient, parfois faussement, leurs parents de fumer de l’opium. Au cours des réunions de quartiers, les femmes devaient accuser leurs maris anciens combattants de l’armée nationaliste ou anciens fonctionnaires, les traitant de réactionnaires qui les avaient trompées et demandant qu’ils soient sévèrement punis. Chaque jour, 10 à 20 personnes étaient exécutées par les soldats, en présence des enfants des écoles et de représentants des familles.

    Tout au long de cette période difficile, Jean Barbier profitait de la présence, de l’exemple et des conseils de son ancien, le P. Deléon : "Je remercie la Providence de m’avoir placé près de ce saint missionnaire, qui m’a toujours donné de bons conseils, qui m’a bien souvent remonté le moral et qui tous les jours me donnait l’exemple d’une vie de piété et d’abnégation".

    À l’automne 1950, notre missionnaire se met en route pour visiter ses paroissiens dans les divers postes où ils se trouvent. Il veut profiter de ce qui pourrait bien être sa dernière saison de liberté. Afin de ne pas essuyer un refus, il évite de demander un permis de voyage et s’en va à la grâce de Dieu. Il découvre une partie encore inconnue de son immense paroisse, escalade des montagnes, en compagnie d’un catéchiste et d’un autre chrétien de Tang Tsong. Alors qu’ils ont déjà couvert bien des kilomètres, au soir du deuxième jour de voyage, ils arrivent à un poste de garde tenu par trois jeunes disciples de Mao. On les arrête. On leur demande leur permis de circuler. "Je raconte un petit boniment", écrit le Père, "mais le plus âgé ne veut rien savoir et nous invite à rebrousser chemin. Le catéchiste insiste : ‘nous ne sommes pas des brigands, etc.’. Rien à faire. Nos deux jours de marche vont-ils être inutiles ? Brusquement, j’écarte la sentinelle qui me barrait le chemin en criant en chinois : ‘Je suis un grand frère russe…’ et à mes compagnons : ‘Suivez-moi’. Et nous passons, sans provoquer la moindre réaction de la part des soldats. Fatigué, nerveux, j’avais osé un tel geste. De sang-froid, j’aurais certainement hésité, car une telle action, sous un tel régime, aurait pu avoir de graves conséquences". Finalement, nos trois voyageurs arrivent à destination, où ils commencent par dormir. À leur réveil, sur les dix heures  du soir, ils trouvent la maisonnée rassemblée pour leur souhaiter la bienvenue. Ils ont l’intention de passer un peu de temps dans cette petite communauté. Le prêtre, comme toujours, baptise les enfants, inscrit les mariages, entend les confessions. Le lendemain, il célèbre une Eucharistie "solennelle", parle avec ses hôtes : "Je passai ce jour avec mes chrétiens à discuter au coin du feu sur la grande question du jour, à savoir le partage des terres". Mais arrive le moment du départ vers un autre village, où se trouve un groupe de catéchumènes. Il passe la nuit avec eux, et c’est le retour vers Fuling.

    Là, naturellement, il est convoqué à la police. On lui reproche d’être parti sans avoir obtenu la permission nécessaire. Défense lui est signifiée de sortir de la ville sans permis. Le voilà assigné à résidence. Au cours de plusieurs rencontres avec les autorités, les Pères Deléon et Barbier s’entendent dire que leur métier de missionnaires n’étant pas productif, il n’y a pas raison pour qu’on leur permettre de rester en Chine. Ils doivent donc s’attendre à ce qu’on les mette bientôt à la porte du pays.

    Pendant ce temps, à Chungking, se déroulait une grande campagne de diffamation contre l’Église et les missionnaires. Un Frère mariste était emprisonné pour avoir puni un élève de son école, laquelle était finalement confisquée par les autorités. Puis ce fut le tour de l’hôpital catholique, où des infirmières, la plupart catholiques, poussées – peut-être menacées – par les responsables communistes, se mettaient à dénigrer leur institution et ceux qui la dirigeaient.

    Sur fond de calomnies, commençait alors ce qu’on a appelé la campagne en faveur des trois autonomies : "Se gouverner soi-même, se nourrir soi-même, prêcher soi-même". "Plus de directives venant de l’étranger, car elles avaient pour but d’opprimer les chrétiens chinois ; plus de subsides de l’étranger, car ils servaient à assujettir les chrétiens chinois à une puissance étrangère capitaliste ; plus de missionnaires étrangers, car ces derniers, qui étaient à la solde du Vatican, centre international d’espionnage, profitaient de leur séjour en Chine pour livrer aux puissances capitalistes des informations d’ordre militaire". Le P. Barbier est accusé d’avoir empoisonné son puits, là où la population vient chercher l’eau pour boire et faire la cuisine, pour cuire le riz des repas : on met un garde auprès du feu pendant la cuisson. "Toute cette propagande me faisait passer pour un sujet très dangereux et excitait la haine contre les étrangers. Le soir, dans notre église, d’autres réunions avaient lieu contre les ennemis du peuple chinois, auteurs de tous les crimes, espions … De la chambre du P. Deléon, on entendait les cris de haine, en particulier des professeurs de l’école catholique, qui calomniaient le Père en public... Depuis quinze jours au moins, nous étions complètement coupés du monde extérieur". Mais l’infirmière catholique vient chaque jour. Elle nous apporte les nouvelles et elle reçoit l’Eucharistie. Par le jeune homme qui les sert, les deux prisonniers apprennent que, dans quelques semaines, ils vont faire l’objet d’un jugement populaire, avec tous les outrages qui l’accompagneront. L’infirmière exhorte les Pères à méditer la Passion du Christ et se préparer à souffrir, comme lui, en silence.

    Le jugement populaire est fixé pour le 9 mars 1951. À l’instigation des nouvelles autorités, catholiques et protestants de la ville ont prévu un grand défilé pour proclamer leur indépendance vis-à-vis des étrangers et leur attachement au mouvement des Trois Autonomies. À l’heure dite, quelque trois mille personnes sont rassemblées. Lorsque les détenus apparaissent, les cris de haine jaillissent de la foule : "C’était un vendredi, vers 3 heures de l’après-midi". Au soir de cette journée, marquée par tant et tant de fausses accusations, les deux missionnaires sont condamnés à être expulsés de Chine : "Le président du ‘tribunal’ se leva et annonça : ‘Oui, ils méritent la mort. Mais le gouvernement du peuple a grand cœur et il pardonne aux étrangers afin que, au retour dans leur pays, ils annoncent à tous combien le gouvernement communiste est bon". Après leur condamnation, les deux prêtres devront encore rester plusieurs semaines au cours desquelles officiels, chrétiens, et professeurs de leur école, viendront s’emparer de tout ce qu’ils possèdent.

    La vie devient insupportable. Le P. Deléon en particulier souffre terriblement de la situation. À la fin, le P. Barbier va trouver le chef de la police et lui déclare tout de go : « La comédie a assez duré. Nous n’avons plus un sou ». Il l’accuse  d’être responsable de la situation. Et il ajoute : "Le grand Mao étant le protecteur des étrangers, je vais lui écrire pour lui faire savoir ce qui se passe à Fulin". Le lendemain, le père est informé que lui et son confrère sont en règle et qu’ils peuvent se mettre en route pour Chungking. "Le samedi après-midi, après avoir bu la dernière bouteille de vin de messe, nous prîmes nos maigres bagages pour nous diriger au bord du fleuve, où nous passerions la nuit dans une auberge afin de prendre le bateau de bonne heure le lendemain. Nous quittions ainsi Fulin avec des sentiments mêlés de joie et de tristesse". À leur arrivée, les deux missionnaires retrouvent plusieurs confrères des Missions Étrangères : les pères Poisson, Murgue, Grandvuillemin. Ce dernier était accompagné d’une sentinelle, car il sortait de prison… Finalement, le 25 novembre 1951, vers 15 heures, le petit groupe traversait, sur le pont bien connu des missionnaires expulsés de Chine, la rivière servant de frontière entre Hongkong et leur désormais ancien pays d’adoption. Seul le P. Grandvuillemin, en raison de son emprisonnement, devait rester deux jours de plus pour les formalités de levée d’écrou. "J’étais citoyen libre. C’était un rêve. Je n’osais pas y croire", écrit le P. Barbier.

    L’auteur a signé son rapport le 22 août 1952, alors qu’il était déjà, depuis quelques mois, au Japon.

     

    Ce long récit, sans doute disproportionné par rapport au reste de notre notice, était cependant tellement important dans la vie de Jean Barbier, qu’on ne pouvait le passer sous silence. Comme un certain nombre de prêtres des Missions Étrangères, il n’a passé que peu d’années dans sa première mission. Il n’a pas pu acquérir beaucoup d’expérience pastorale. Peut-être sa connaissance de la langue chinoise n’a-t-elle fait que rester relativement élémentaire. Mais nous pouvons l’en croire lorsqu’il affirme avoir laissé une partie de son cœur dans ce grand pays qu’il avait appris à aimer, malgré tout.

     

    À l’époque, devant ces expulsions en masse des missionnaires, les supérieurs de la Société avaient établi une sorte d’antenne à Hongkong. Ce territoire devenu territoire britannique, un peu plus d’un siècle avant ces événements, était pratiquement l’unique porte de sortie pour les missionnaires expulsés. Le P. Paul Destombes, vicaire général des Missions Étrangères, établit son quartier général à la procure,  alors située près de Chi Fu dans la partie ouest de l’île Victoria. C’est lui qui accueillit la plupart des confrères à leur arrivée de Chine. Il s’agissait de donner à ces missionnaires le temps de refaire leurs forces, de retrouver la santé en bien des cas, puis de penser à l’avenir. Certains sont rentrés en France, soit pour y rester, soit pour réfléchir à tête reposée, puis choisir – ou plutôt "accepter" – un nouveau champ missionnaire.

     

    Le P. Barbier est resté à Hongkong de fin novembre 1951 à fin février 1952 : juste le temps de se remettre de ses fatigues – et aussi, sûrement, de se refaire psychologiquement. Toujours est-il que juste trois mois après avoir quitté la Chine, trois petites années après son départ de France, il arrivait au Japon le 29 février 1952. Installé à la maison MEP de Shizuoka, il se met de nouveau à l’étude de la langue locale. L’écriture japonaise utilise bien un certain nombre d’idéogrammes chinois, ce qui pouvait présenter un petit avantage pour le nouvel arrivé, mais beaucoup d’autres caractères sont d’origines différentes et les deux langues sont bien étrangères l’une à l’autre !

    En 1955, Jean est envoyé comme vicaire à Hamamatsu, ville industrielle où l’on fabrique voitures et motos : Suzuki, Yamaha, mais aussi des instruments de musique. On y trouve aussi des filatures. Deux ans plus tard, il se retrouve à Iwata, une sorte de "ville-dortoir" voisine de Hamamatsu. Là, il doit fonder une nouvelle paroisse. Les premières années, il loue une maison ancienne, très japonaise, en bois. Il en fera son presbytère et sa chapelle. Quelques années plus tard, il acquiert un grand terrain. Il y construit un premier bâtiment, dans lequel il y aura son presbytère, des salles pour la paroisse et une chapelle assez grande. Suivra un deuxième bâtiment pouvant accueillir les 200 élèves du nouveau jardin d'enfants. Le père Barbier s'est beaucoup intéressé à l'éducation des enfants, il a étudié de près la méthode Montessori, qu’il a su adapter à la mentalité japonaise. Imitant en cela nombre de ses confrères des Missions Étrangères, il s’est lancé dans la "Légion de Marie".

    Le compte-rendu écrit en 1960 par le supérieur local de l’époque commente : "Les chiffres n’exprimeront jamais les efforts des missionnaires de notre communauté : les heures de moto sur les routes froides ou surchauffées, l’attente sur les ‘tatamis’, les longues conversations et les heures de catéchisme à longueur d’année… Et toute cette dépense d’énergie pour aboutir à quelques baptêmes. Nous en revenons toujours au même problème : comment entamer cette masse païenne ? Comment lui faire admettre le message évangélique ? Faut-il changer de méthode ? Et quelle méthode adopter ?" Les confrères construisent beaucoup. Le P. Presse à Atami, le P. Malin à Gotemba, le P. Jachet à Shimizu … Et il n’y a pas qu’au Japon : un commentaire venant de l’Inde raconte que dans la mission de Pondichéry, "parmi les missionnaires actifs, nombreux sont les bâtisseurs. Généralement, ces travaux sont assez aisés au début, mais bientôt viennent les difficultés, la patience s’amenuise et l’on surprend sur les lèvres des bâtisseurs des serments de ce genre : ‘Jamais plus je ne bâtirai’ ! Mais quand il le faudra, pour le bien de leurs chrétiens, oubliant les difficultés et les serments, ils recommenceront"… Les missionnaires du Japon appartiennent à la même race… A Iwata, Jean Barbier a acheté un terrain et bâti école maternelle, presbytère et chapelle.

    Quelques phrases glanées ici et là au fil des comptes-rendus annuels, ne rendent évidemment pas justice à la vie, ni au travail des missionnaires. Ces comptes-rendus  marquent cependant, à leur manière, certaines étapes, peut-être peu significatives par rapport à la vie de l’Église dans son ensemble, mais importantes quand il s’agit d’un homme vivant au milieu de ses ouailles et se mettant totalement, avec tous ses humbles moyens, au service de sa communauté, aussi réduite soit-elle.

    En 1962, "à Iwata, le P. Barbier a fêté le cinquième anniversaire de sa paroisse. Il constate avec plaisir le développement de sa petite communauté. Alors qu’il avait commencé avec 72 chrétiens, il a eu la joie de baptiser 50 personnes en cinq ans. Un jardin d’enfants permet d’entrer en contact avec de nombreuses familles païennes. Chaque semaine, il fait des causeries aux parents des élèves".

    En 1964, il "est en charge d’une communauté de 135 catholiques dispersés dans une population totale de 320.000 habitants. Une florissante école maternelle de 185 enfants permet de nombreux contacts avec les familles". En 1965, "méthodiquement, un plan élaboré depuis 10 ans se réalise. L’école maternelle est achevée et marche à plein rendement". En 1967, "le P. Barbier se prépare à réaliser un de ses rêves, à savoir la construction d’une église dans sa paroisse".

    En 1969, Jean est toujours à Iwata. Le rapport annuel donne le chiffre de 170 chrétiens dans la paroisse. 21 baptêmes ont été célébrés, dont 10 d’adultes : un progrès,  petit mais réel.

     

    D’année en année, nous retrouvons dans les rapports des missionnaires un souci croissant de travailler en commun. La tendance avait sans doute toujours été de faire ce que l’on pouvait, chacun de son côté. Beaucoup de difficultés pratiques avaient probablement été la cause d’une certaine solitude ou d’un certain "chacun chez soi". On prend maintenant conscience de la nécessité, pour le bien de la communauté, ainsi que des prêtres eux-mêmes, de se retrouver, d’échanger, de partager, de réfléchir ensemble sur les réalités de l’apostolat et de s’entraider à tous les niveaux. À sa place, devenu entre temps membre de la commission diocésaine pour la liturgie, Jean Barbier participe à l’effort commun.

    Dans le rapport au Synode MEP de Hongkong, en 1971, nous lisons : "Les confrères travaillent dans 5 districts assez éloignés les uns des autres. Chacun est seul, sauf une douzaine de confrères qui vivent à deux ou à trois". - A l’époque, ils étaient environ 90 missionnaires dans la Région MEP du Japon. - "Presque tous animent un centre paroissial, en général modeste : de 100 à 500 chrétiens. Le centre paroissial comprend presque toujours un jardin d’enfants. Pour le missionnaire, c’est une raison sociale, une justification de sa présence, un moyen de contact avec le milieu, un moyen de subsistance aussi. C’est également une occupation et une source de soucis" … Telle était aussi la situation du P. Barbier dans sa paroisse d’Iwata. Parmi les difficultés rencontrées, le même rapport mentionnait : la langue, la limitation des moyens personnels : "On ne saurait faire autre chose que ce que nous faisons, c’est-à-dire enseigner le catéchisme et faire le sermon du dimanche. Il est difficile de changer de poste : les milieux sont différents ... Nous connaissons mal le milieu japonais, sa pensée profonde, ses événements, ses problèmes politiques … Il est une infrastructure de coutumes qui nous échappe ... Le tempérament japonais nous est difficilement perméable … Les Japonais sont hypersensibles"…

    "L’évangélisation dans cette région du Japon avait commencé dès le 16ème siècle. Mais la petite Église de Shizuoka connut par la suite une longue période de sommeil. Le travail missionnaire ne reprit que dans la deuxième moitié du 19ème siècle, en particulier avec le P. Marin, prêtre des Missions Étrangères. La seconde guerre mondiale devait apporter un sérieux coup de frein à l’évangélisation dans la région. Mais le travail reprit, mieux organisé, dès la fin des années 40. Entre 1950 et 1963, pas moins de 16 nouveaux postes étaient créés dans le district ecclésiastique. De 4.500 en 1940, le nombre des chrétiens passait à 5.010 en 1970. En 1978, ils étaient 5.874 et 6.142 en 1981".

    En 1974, dans le rapport préparé pour l’Assemblée générale de la Société, on lit : Devenu supérieur local et "continuant en cela le travail de son prédécesseur le P. Jachet, avec l’assentiment des confrères, le P. Barbier a créé un conseil financier inter paroissial, constitué de trois prêtres et de trois laïcs". Le but de ce conseil "est de prendre en mains la situation matérielle du district" (on entend : le "district ecclésiastique" de Shizuoka, qui fait partie du diocèse de Yokohama : NDR).

    Le rapport pour les années 1974 à 1976 mentionne les pourparlers entre le groupe MEP et l’évêque de Yokohama, pour conclure un nouveau contrat qui les dégagerait de leur responsabilité dans le district de Shizuoka : "le vieillissement de nos effectifs – notre moyenne d’âge est supérieure à 50 ans – et d’autres raisons d’ordre pastoral nous font souhaiter ce changement". "Quatre prêtres japonais travaillent déjà avec nous". En quatre ans, la population du diocèse de Yokohama a augmenté de 1.100.000 habitants. Pendant la même période, le nombre des catholiques n’a grandi que de 2.500 chrétiens. Les entrées dans les congrégations de religieuses ont baissé de moitié. Sans être arrêté, le mouvement de conversions a beaucoup ralenti.

    En 1979, le P. Barbier est curé d’Iwata depuis plus de 20 ans. "Paroisse et jardin d’enfants, tout cela marche comme sur des roulettes". "Chrétiens : 218. Catéchumènes : 4. Baptêmes d’adultes : 3 ; d’enfant : 1". Les chiffres restent très humbles. Mais, d’année en année, on constate une augmentation de quelques unités. Ce qui montre que le père travaille et que peu à peu, pas à pas, le Royaume avance…

    Le rapport pour les années 1980-1982 mentionne : "Le 25 février 1981, le Pape Jean-Paul II lançait en huit langues, depuis le mémorial de Hiroshima, son appel solennel pour la paix". "En mai 1980, l’épiscopat au grand complet accomplissait sa visite ‘ad limina’. Dans leur rapport, les évêques rappelaient que l’Église, au Japon comme ailleurs, représente le Peuple de Dieu : Peuple en marche". Sous la houlette de son berger, le peuple chrétien d’Iwata, continuant sa marche à petits pas, compte maintenant 230 membres. Une petite communauté chrétienne s’est formée non loin de là, à Fukuroï. Un confrère MEP de Shizuoka écrit : "Le père Barbier est resté 50 ans dans la paroisse qu'il a fondée. Après 30 ans, il a reconstruit le Jardin d'enfants ; puis, après 40 ans, le presbytère et des salles paroissiales, détruites par un incendie. Resté en Chine quelques années seulement, le père Barbier avait gardé des relations en particulier avec un prêtre chinois qu'il avait connu alors que celui-ci était encore séminariste".

    En 1998, - à l’instigation du P. Pecoraro MEP, autrefois missionnaire en Chine, puis à Taïwan et travaillant maintenant en Indonésie, - Jean Barbier décide de retourner passer quelques jours dans son ancienne mission du Setchouan. Il y retrouve avec grande joie l’un de ses anciens élèves au petit séminaire du diocèse de Chungking. Ordonné prêtre quelque neuf ans plus tôt, l’ancien petit séminariste a passé 28 ans en "camp de la mort" : 28 ans de travaux forcés. Il a travaillé à la construction d’une ligne de chemin de fer. Les années ont passé. Notre missionnaire redécouvre son ancien pays. Surtout, il s’attache à observer son ancienne communauté chrétienne. Il est heureux de voir des centaines de fidèles se rassembler pour les messes du dimanche. En même temps, il souffre de constater la division de fait entre Église "officielle" et Église "souterraine". Il admire la fidélité de nombre de ces prêtres, qui, dans leur apostolat, souffrent de ne pouvoir faire leur travail comme ils voudraient. Il rencontre aussi d’autres confrères chinois qui, eux, n’ont souvent pu faire autrement que de  s’adapter à la situation … Il conclut son bref récit : "Oui, l’Église a passé et passe encore par de dures épreuves. Le chemin de croix continue … Oui, l’Église de Chine est l’image de l’Église priante. Espérons que l’Esprit Saint exaucera leurs prières. Prions aussi pour eux".

     

    De retour au Japon, il retrouve Iwata pour encore un peu de temps.

    La petite paroisse compte maintenant 300 chrétiens. Deux vocations religieuses y sont nées. Pendant longtemps, avec l'aide de ses chrétiens, ainsi que des parents du jardin d'enfants, le P. Barbier a envoyé une aide financière importante à un confrère M.E.P missionnaire en Inde. Le P. Paul Renaud déjà cité conclut : "Resté 50 ans dans la paroisse qu'il avait fondée, il était un père et aussi un grand-père très aimé de ses paroissiens. Pour son retour définitif en France, son évêque et un groupe de paroissiens ont voulu faire le voyage avec lui".

    Retiré à la maison MEP de Lauris (diocèse d’Avignon), le P. Barbier est parti vers le Père le 14 septembre 2010.

    • Numéro : 3786
    • Pays : Chine Japon
    • Année : 1948