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Alfred BARBIER (1862-1951)

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    Le 4 octobre dernier, lisons-nous dans le numéro des Echos et Nouvelles du Cercle des Francs-Bourgeois du 25 octobre 1891, les Membres du Cercle assistaient à l’une des premières messes de l’un des leurs, M. l’abbé Barbier, récemment ordonné prêtre chez les Pères des Missions étrangères de la rue du Bac, et qui allait consacrer sa première campagne apostolique aux malheureuses populations du Tonkin.

     

    Au soir de cette belle journée, ses amis se réunissaient au Salon doré, pour saluer une dernière fois leur ancien compagnon, et lui offrir un magnifique calice, acquis par souscription. En quelques mots émus, répondant à leurs souhaits et aux épanchements de leur amitié, l’abbé Barbier manifesta, une fois de plus, les trésors de dévouement dont son âme débordait ; et, comme M. l’abbé Le Mée, à la veille du même lointain voyage, avec la même éloquence d’un cœur qui se détache de la terre, le vaillant jeune prêtre leur donnait rendez-vous au Ciel... »

     

    Le Bon Dieu accepta le sacrifice du généreux apôtre, et 60 ans plus tard, les amis — devenus bien rares — qu’il comptait encore ici-bas, apprenaient la mort, à l’âge de 90 ans, du missionnaire vieilli dans les travaux apostoliques, et qui jamais n’avait revu ni la France sa patrie, ni sa famille, ni ses anciens camarades.

     

    Le Père Barbier était cependant resté un des membres les plus fidèles de l’Amicale et n’avait jamais perdu contact avec sa chère Maison des Francs-Bourgeois, d’où il était sorti, comme élève, en 1879, et qu’il avait continué à fréquenter, comme membre du Cercle, jusqu’à son départ pour le Séminaire, en 1886.

     

    Pendant plus de 50 ans, il entretint une correspondance régulière et suivie avec ses principaux amis, surtout avec Paul Lapérouze et Henri Boulard. Les nombreuses lettres qu’il échangea avec eux et dans lesquelles il ne manquait jamais de parler de l’Ecole, du Cercle, de l’Œuvre tout entière, constituent un volumineux dossier réuni par M. Lapérouze, qui a bien voulu nous le communiquer, et qui suffirait à lui seul pour écrire une belle et édifiante notice sur la vie et les travaux apostoliques de notre camarade.

     

    Par les quelques extraits que nous allons en citer, on y verra, — exprimés dans un style alerte, non dépourvu d’humour et parfois de gaieté, — toute l’affection et tout l’intérêt qu’il portait à son Ecole, à ses anciens Maîtres, à sa parenté.

     

    Il écrit, en 1930, à H. Boulard : Par l’ Echo des F.-B. , je me rends compte de la difficulté croissante qu’il y a à grouper les élèves sortis... et aussi un peu de l’abandon des vieux. Tout est aux sports, au scoutisme, etc. Où sont le F. Joseph, le F. Amédée, le F. Henri ? — Faut-il croire que l’œuvre a fait son temps et qu’elle doit laisser la place à une autre, rajeunie ? Et celle-ci sera-t-elle plus parfaite et fera-t-elle le bien qu’a fait l’ancienne ?

     

    En novembre 1937 : Il paraît que, non seulement l’uniforme a disparu, mais même le petit képi bleu !... Alors, comment s’habillent les élèves ?... Cette nouvelle m’a chagriné... Qu’a-t-on mis à la place du képi ? le casque Adrian ?... » (coiffure adoptée pour les combattants de la guerre de 1914)

     

    En 1925, il félicite son ami Lapérouze de la décoration de la Légion d’Honneur qui vient de lui être conférée ; en 1938, il le remercie affectueusement des condoléances qu’il a reçues de lui, à l’occasion de la mort de sa vénérée mère.

     

    Il écrit en 1933, de Than-Hoa (Annam) :

     

    « Je suis déjà un vieux missionnaire de 72 ans, qui sert Dieu et la France depuis 42 ans. »

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    « Je n’ai jamais perdu le caractère que tous mes amis m’ont connu : avec le secours de la Providence, on n’a besoin de rien... »

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    Il est reconnaissant à ses amis d’aller visiter sa sœur, Mlle Barbier, qui habite encore actuellement à Paris, dans le voisinage des Francs-­Bourgeois. « J’apprends toujours avec un particulier plaisir des nouvelles de ma bien-aimée sœur : elle est mon plus grand amour sur la terre... »

     

    Le P. Barbier parle quelquefois, mais avec discrétion, de ses travaux apostoliques : «Si je t’envoyais les photos de tous ceux que j’ai amenés ou ramenés à Dieu, il me faudrait un album. Dire ce que tout cela me coûte... en soucis et en finances, je te le laisse supposer ; mais tout cela est enregistré dans la comptabilité du Bon Dieu, où il n’y a jamais d’erreur. »

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    « Je suis en train de « grignoter » la famille d’un mandarin décédé. Sur 8 enfants, j’en ai déjà baptisé 4 ; les autres étudient la doctrine.

     

    Je désespère pour la mère : je n’y arriverais certainement pas sans la grâce de Dieu...

     

    « Il faut te dire qu’elle a voulu marier sa fille baptisée à un païen, sous prétexte que ce païen paierait les 300 francs de dettes de la mère... Ce qu’apprenant, j’ai fait irruption dans la cagna et lui ai dit : « On vend des cochons et des bœufs pour payer ses dettes, mais pas sa fille ! » Les fiançailles furent rompues, et le fiancé a été trouver ailleurs chaussures à ses pattes dans un milieu démoniaque. »

     

     

    Vers 1937, il a été chargé par son évêque d’établir une œuvre de « Madeleines ». — « Il en vient de tous côtés et de situations navrantes... » — Deux photographies sont jointes à sa lettre. Dans l’une, on le voit au milieu d’un groupe d’une dizaine de ces pauvres créatures, qu’il vient de recevoir. Elles sont vêtues misérablement, leur tenue est équivoque, leur visage fermé, leur regard douteux et fuyant. Dans l’autre, prise quelque temps après et dans les mêmes conditions, ce sont les mêmes personnes, mais à présent leur tenue est décente et correcte, leurs traits sont déjà transfigurés, leur regard est devenu plus clair et plus franc : on sent que la grâce divine a passé par là, et que l’Esprit-Saint a commencé son œuvre ; plusieurs de ces pauvres filles deviendront des femmes chrétiennes qui feront honneur à la Mission.

     

    Terminons par ce récit dramatique et émouvant, daté du 12 juillet 1937 :

     

    « Ecoute cette histoire. — Un enfant qui étudiait à l’école de la Mission me demandait depuis longtemps de le baptiser. Il a 12 ans ; je l’ai interrogé : il savait parfaitement son catéchisme et ses prières. Je lui dis de demander à son père la permission, par écrit, d’être baptisé, ce qui fut fait. Ces temps derniers, réunion plénière dans sa maison « pour adorer les tablettes des ancêtres ». Quand arrive son tour, l’enfant résiste éperdument ; on le force : « Ça ne compte pas ! » dit-il.

     

    Son père, furieux, lui enlève alors ses vêtements, le ligote à une colonne de la vérandah, et à tour de rôle, hommes, femmes et enfants, s’approchant de lui, le maudissent dans les termes les plus répugnants, lui crachent au visage.., gifles... coups de pied... en fin de compte ils le frappent à bras raccourcis, avec des branches d’arbres entassées là. Pendant tout ce supplice, l’enfant criait tant qu’il pouvait : « Tha chêt, mâ châng, tha to tan ! » « Je préfère mourir que de renier ! » Couvert de sang, la peau déchirée, sa tête retombe sur sa poitrine... il va mourir ; prévenu, j’arrive sur ces entrefaites : tous ses bourreaux se sauvent, non sans avoir subi mes reproches indignés et véhéments.

     

    Je relève l’enfant : « O père bien-aimé, vous-voilà, me dit-il, je suis content !... je vais mourir.., j’ai soif !... » « Souffres-tu ? » — « Non ! plus maintenant... » Je le délie, le charge sur mes épaules et le passe à des chrétiens qui le confient aux Sœurs de notre hôpital pour essayer de le sauver !... »

     

    Le P. Barbier avait reçu, en mai 1938, la distinction pontificale « Bene Merenti » et la décoration civile du Kim-Khanh, légion d’honneur annamite.

     

    La vieillesse, une cécité presque complète, les événements de la guerre de 1939-44 et ses suites, avaient interrompu ses relations épistolaires avec ses amis ; ceux-ci apprirent indirectement sa mort peu avant les vacances dernières.

     

    Le P. Barbier est allé recevoir au ciel la récompense de sa longue vie d’apostolat lointain : il y aura sûrement retrouvé tous ceux qu’il a connus et aimés ici-bas.

     

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    Bluette cueillie dans les jardins de la revue « Saint-Labre »

    du mois d’octobre 1951 :

    PAS POSSIBLE !

    mais pourtant tout ce qu’il y a de plus véridique ! Le petit-fils d’un de nos anciens, tout juste âgé de sept ans (le petit-fils, bien sûr)! déclara un jour tout bonnement à ses camarades de l’école des Frères, qui lui exposaient leurs projets d’avenir :

    —   « Oh ! moi, j’avais bien songé un moment à me faire évêque ; mais je crois que finalement je me ferai missionnaire... »

    … Que faut-il le plus admirer, ou de cette grâce surabondante qui, d’un seul coup, place un chrétien de sept ans au-dessus d’un évêque (car il faut, semble-t-il, pour nommer un évêque être déjà au-dessus) ; ou de cette humilité foncière qui fait renoncer aux plus hautes dignités pour se consacrer à des tâches infiniment moins reluisantes ; . . . ou encore de l’école capable de former, en si peu de mois, de tels ?

     

    C’EST LE MÊME ÉLÈVE

    qui, à la veille de sa première communion privée et au moment d’aller se confesser —considérant, pensons-nous, que l’ensemble de ses péchés formait une liste vraiment insignifiante et insuffisante — posait à sa mère cette innocente ( ? ) question :

    — Maman, faudra-t-il que j’accuse aussi tous les péchés de ma petite sœur ?...

     

    • Numéro : 1989
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1891