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Joseph BARBIER (1858-1894)

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    Nous empruntons à une lettre de M. Vitry, curé de Mailleroncourt, les quelques détails qui suivent sur les premières années de M. Bar­bier.

    La vie de M. Barbier, nous écrit M. le curé, est la vie modeste, ignorée d’un enfant béni, qui, après avoir grandi lentement, sans bruit, au sein d’une famille laborieuse, chrétienne et bien éprou­vée, arrive par degrés jusqu’à l’héroïsme du sacrifice et se donne tout entier pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

    Joseph-Marie-Delphin Barbier naquit à Mailleroncourt-Saint-­Pancras (Haute-Saône) le 8 septembre 1858 : quel beau jour ! Son baptême eut lieu le lendemain de sa naissance ; il fit sa première communion en 1870 et reçut la confirmation en 1873.

    Il était le sixième enfant de Joseph Barbier et de Constance Grandjean, humbles cultivateurs et excellents chrétiens. Sa mère mourut peu de jours après sa naissance ; cette perte retarda singu­lièrement le développement des forces corporelles de l’enfant. Il avait deux ans et plus à mon arrivée dans la paroisse ; or, il mar­chait à peine et ne paraissait pas devoir vivre longtemps.

    Les époux Barbier avaient eu déjà cinq enfants : le premier était mort au bout de quelques mois ; les trois suivants, deux garçons et une fille, naquirent privés de la vue. Ils sont morts jeunes, soit à l’institut des jeunes aveugles, soit ici. Jules, après de bonnes études, était, au moment de sa mort, professeur suppléant d’histoire à l’Institut des aveugles à Paris ; il était de plus organiste distingué.

    Le cinquième enfant fut une fille qui se maria à Mailleroncourt. En septembre 1882, elle mourait, à la fleur de l’âge, emportée par la phtisie, laissant deux enfants qui sont aujourd’hui les seuls survivants de toute la famille.

    Cependant le petit Joseph avait grandi grâce aux bons soins de sa belle-mère, Marie David, qui lui prodigua toujours les soins d’une vraie mère, et qui, aujourd’hui, le pleure comme son fils.

    Joseph était un écolier exact, docile, s’appliquant sérieusement à développer par le travail des moyens ordinaires. Je n’ai eu qu’à me louer de sa régularité et de sa bonne tenue au catéchisme et aux offices de la paroisse. Il a fait sa première communion comme un petit saint.

    C’est, je crois, vers la fin de 1873, qu’il commença ses études au séminaire de Luxeuil, après quelques mois de leçons à la cure. Il entra en sixième. Au séminaire, il se montra de plus en plus régulier et édifiant, et conserva toujours un bon esprit : il avait à la fin conquis les galons de réglementaire.

    Ses bulletins semestriels étaient très satisfaisants. En fait de cou­ronnes ou de prix, je n’ai souvenance que de ce qui se rapporte à la diligence et à la piété. Dans sa classe, il tenait une honorable moyenne.

    Arrivé en rhétorique, il dut interrompre ses études, à cause de l’affaiblissement de sa vue et de douleurs extraordinaires des yeux. Ce fut l’affaire de quelques mois ; mais le mal, sans augmenter, ne disparut pas tout à fait. Après ce qui était advenu à ses trois aînés, il y avait à craindre un irrémédiable malheur.

    C’est dans cet état et sans doute avec ces appréhensions que le futur missionnaire se rendit à Vesoul pour étudier la. philosophie. Il y trouva des condisciples qui pensaient aux missions et qui en parlaient souvent avec cœur et conviction. Ne conservant humai­nement aucun espoir pour sa vue menacée, il se tourna résolument vers Dieu et promit de se dévouer à l’Œuvre des missions s’il pouvait continuer ses études.

    Son désir fut exaucé ; il se rendit au Séminaire des Missions-Étrangères, y fit sa théologie et, en novembre 1883, il partit joyeux pour le Cambodge, où il devait si bien travailler, et gagner en peu de temps la couronne des vaillants serviteurs.

    Que vous dirai-je encore ? Séminariste édifiant, il a laissé, à Maille­roncourt, le meilleur souvenir. Si on a eu un regret, c’est celui de l’avoir trop peu vu à la paroisse. Sa mémoire y demeure en bénédiction. Nous ne l’avons possédé que quelques semaines, après son ordination. M. l’abbé Galmiche, qui avait été son professeur de rhéto­rique à Luxeuil, avait bien voulu rehausser de sa présence la cérémonie de la première messe, et édifier l’assistance nombreuse et émue, en félicitant du haut de la chaire le nouveau prêtre et le futur missionnaire.

    Quelques mois après, je lui faisais mes adieux à Paris, où j’assistais à la touchante cérémonie du baisement des pieds pour le départ des jeunes missionnaires. Comme le temps a vite marché, et comme s’est vite consumée cette bonne lampe que Notre-Seigneur avait placée dans son sanctuaire !

    J’ai échangé de nombreuses lettres avec le cher Père ; j’ai le regret de ne pas les avoir provoquées plus souvent. Comme il était intéressant quand il parlait de ses chers chrétiens, de ses religieuses, de ses œuvres dans la Mission ! Il avait étonnamment gagné sous le rapport du développement intellectuel ; il avait la plume facile et jugeait sainement des personnes et des choses.

    Que fit M. Barbier au Cambodge ? Un de ses confrères du Cam­bodge, qui a vécu avec lui au Séminaire de la Mission, va nous le dire :

    À la fin de 1883, nous arrivaient ensemble deux jeunes confrères, MM. Maillard et « Barbier, tous deux de la Franche-Comté, tous deux ornés de qualités très précieuses. Le premier; hélas ! nous fut enlevé dès le début de sa carrière ; il ne put prendre part au ministère actif guère plus d’un an. Ensuite la maladie vint le miner sourdement, et, après deux années de souffrances supportées avec une admirable résignation, il nous quittait pour un monde meilleur.

    M. Barbier devait fournir une carrière plus longue mais trop courte pour un ouvrier si bien méritant. Ce que nous avons remarqué en lui de plus saillant, c’est qu’il s’est toujours montré l’homme du devoir et de la règle. Sa ligne de conduite était celle que suivent les excellents prêtres. Ses exercices de piété étaient faits chaque jour très régulièrement. Il ne se croyait jamais permis d’en omettre un seul, voire même de l’abréger. Nous aimons à rappeler ce trait caractéristique de sa vie qui est tout à sa louange, car, dans le ministère actif des missions, il arrive si souvent d’être dérangé, et le climat est d’ailleurs si énervant, qu’il faut une grande force de volonté pour rester fidèle à son règlement.

    La sévérité qu’il s’imposait était bien entendue ; elle ne dimi­nuait en rien chez lui l’exactitude à remplir les devoirs de la charité. Il s’est fait constamment tout à tous. Chargé d’un district pendant six ans, il se dépensa pour ses néophytes, encourageant celui-ci, inspirant une crainte salutaire à celui-là, ramenant dans le droit chemin ceux qui s’égaraient. En un mot, il eut toutes les qualités du bon et zélé missionnaire.

    Si, une fois ou l’autre, il parut un peu raide dans sa manière d’agir, on s’accorde à lui rendre ce témoignage qu’il ne se laissait guider que par l’esprit de charité et le zèle de la gloire de Dieu ; ses actions n’eurent jamais d’autre mobile ; aussi pouvons-nous dire que les chrétiens et les néophytes qu’il a dirigés l’ont bien compris et lui ont été sincèrement attachés.

    Les manifestations qui ont eu lieu, à la nouvelle de sa mort, dans les chrétientés qu’il avait administrées, sont la meilleure preuve de cet attachement et de cette estime.  Malgré les travaux qui se faisaient alors à la campagne, on abandonna tout pour venir à l’église et prier à l’intention de l’âme du défunt. La plupart de ses anciens chrétiens se sont imposés de vrais sacrifices, en cette douloureuse conjoncture, et ont fait célébrer un bon nombre de messes pour celui qui les avait tant aimés.

    M. Barbier était en mission depuis six ans quand il fut appelé, en mai 1890, à remplacer comme procureur de la Mission et professeur au séminaire, un confrère que la maladie avait contraint de retourner en France. Une vie nouvelle allait commencer pour lui : notre confrère, qui aimait la règle, n’eut aucune peine à s’y faire.

    Il se mit à l’œuvre de tout cœur , enseigna avec succès la philosophie et les sciences naturelles pendant quatre années consécutives, et tint les comptes de la procure avec beaucoup d’ordre et de mé­thode. Bien qu’il n’eût que des talents assez ordinaires, sa diligence jointe à  un travail opiniâtre, le faisait triompher des diffi­cultés et mener à bonne fin ce qu’il entreprenait.

    Cependant sa santé ne pouvait point lui permettre de fournir longtemps une si grande somme de travail ; il aurait dû d’ailleurs se ménager plus qu’il ne le faisait ; il prenait trop peu de récréation. Chez lui, la poitrine surtout était faible et délicate. En 1893, se sentant plus fatigué que de coutume, il demanda à être déchargé de la procure et à aller se reposer au sanatorium de Béthanie, pendant les vacances (novembre et décembre). Le climat relativement plus froid de Hong-kong lui fut défavorable ; atteint d’une forte diarrhée qui l’affaiblit encore davantage, il ne trouva pas la santé qu’il était venu chercher. Avant de quitter Hong-kong, il voulut en quelque sorte se préparer à la mort. M. Rousseille, su­périeur de Nazareth, raconte qu’il fit une retraite pendant laquelle il se montra d’une ferveur admirable : on pourrait croire qu’il avait déjà le pressentiment de sa fin prochaine.

    Quand il rentra au séminaire du Cambodge, dans la dernière quinzaine de janvier 1894, il était tout changé et très affaibli. Cependant la joie du retour lui redonna des forces. Il voulut repren­dre son travail et faire la classe, mais ne se ménagea point assez, malgré nos avertissements. Le 12 février, malade de nouveau, il dut renoncer à sa classe ; le 14 et le 15, il ne put dire la sainte messe. La diarrhée l’épuisait. À ce moment survint une inflamma­tion de la langue ; le malade éprouvait une grande difficulté pour parler et pour avaler. Néanmoins il allait et venait dans l’enclos du séminaire et faisait même quelques petites promenades au dehors. Sœur Pulchérie, religieuse de la Providence, qui a une grande habitude des malades, nous déclara alors que, si elle ne voyait pas de danger imminent dans l’état de notre confrère, elle craignait que le mal ne s’aggravât, et qu’il serait prudent d’envoyer M. Barbier à l’hôpital militaire de Saïgon ; il trouverait là d’excellents médecins et plus de facilité pour se soigner. Le malade lui-même témoigna le désir de suivre ce conseil.

    Son intention était d’aller passer quelques jours à l’hôpital, pour consulter à loisir les médecins, et prendre ensuite quelques vacan­ces avec nos confrères de Saïgon, avant de revenir au Cambodge. Le 16 février, il partit assez content pour Saïgon. Qui aurait pensé, en le voyant si gai, quand il nous fit ses adieux, que nous ne devions plus le revoir ! Arrivé à l’hôpital, il se sentit plus fatigué, et, à partir de ce moment, il déclina à vue d’œil. Le 23 février au soir, il rendait doucement son âme à Dieu.

    Nos excellents confrères de la ville l’ont visité à tour de rôle pendant les quelques jours qu’il a passés à l’hôpital : M. Mossard, entre autres, n’a pas quitté le chevet du mourant, le jour de son trépas. Ils s’accordent à dire que M. Barbier a fait une sainte mort. Au moment où il reçut les derniers sacrements, on vit se manifester chez lui les plus beaux sentiments de foi et de résignation. Ah ! on comprend que ceux qui ont su bien vivre savent aussi bien mourir !

    Les missionnaires de Saïgon n’ont rien négligé pour donner aux obsèques de leur frère du Cambodge toute la pompe désirable. Le corps a été enseveli au tombeau de Monseigneur d’Adran, où déjà reposent plusieurs évêques et un grand nombre de missionnaires de notre Société.

    La nouvelle de la mort de M. Barbier a été un coup de foudre pour le séminaire du Cambodge. Maîtres et élèves ont versé bien des larmes en l’apprenant. Adorons les desseins du Seigneur. S’il nous a enlevé notre confrère, au milieu de sa carrière, c’est qu’il l’a jugé mûr pour le Ciel. Et vivet nomen ejus in œternum.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1577
    • Pays : Cambodge Vietnam
    • Année : 1883