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Jean BARBÉ (1819-1887)

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    La notice qui suit nous a été adressée par le P. Baulez. Nous la reproduisons in extenso en la complétant par quelques détails venus d’ailleurs.

    Le P. Jean Barbé naquit à Ibos (Hautes-Pyrénées), le 11 décern­bre 1819. Ses parents, riches cultivateurs pleins de foi et de sincère piété, l’élevèrent avec la plus tendre sollicitude, et firent de lui un homme sans peur et un chrétien sans reproche. Il ne connut jamais le respect humain. Habitué dès son enfance à une vie pleine d’activité, dans la plus belle plaine de Tarbes, se plaisant à l’élevage des che­vaux, très nombreux dans la maison paternelle, aimant autant à les soigner qu’à monter sur leur dos, il acquit cette force herculéenne qui faisait l’admiration de nous tous, et surtout de ses chrétiens.

    Et malgré cela, il était aussi remarquable par sa douceur que par son humilité. Quand, assis sur un de ces pics que les nuages viennent caresser, il contemplait la plaine qui s’étendait à ses pieds, ver­doyante et tranquille, son âme montait plus haut encore, et il pensait aux pays lointains, où Dieu n’est point connu. Il se disait alors : Je serai missionnaire ; j’irai là-bas, là-bas, au delà de ces monts, je parlerai de Dieu, je le ferai aimer, j’enseignerai à le servir, et je sauverai mon âme, en travaillant au salut de mes pauvres frères encore païens. Dieu l’appelait. Il entendit cette voix et partit. Sa famille pleura, mais ces cœurs généreux qui avaient donné la foi à ce jeune homme, comprirent que Dieu récompensait leurs soins, en faisant de leur fils un apôtre.

    Le jeune Barbé quitta les lieux bénis où ses jours s’étaient écoulés heureux et tranquilles ; il dit adieu à ses chères montagnes, et il arriva au séminaire des Missions-Étrangères, simple comme un enfant, mais prêt à tous les sacrifices, comme le soldat à qui son général a dit : Va ! Paris pour lui n’était qu’une tente. Il fallait bivoua­quer et faire l’exercice. Pour apprendre à sauver les âmes, on lui dit qu’il devait d’abord s’occuper de la sanctification de la sienne. Il se mit à l’œuvre avec l’ardeur qu’il mettait à tout ce qu’il faisait. Il façonna son cœur comme le guerrier qui fourbit ses armes, à la veillle du combat. Sa foi de jeune homme devint un roc inébranlable, sa belle simplicité se changea en cette humilité admirable qui ne fit que s’accroître jusqu’à son dernier soupir.

    En 1849, le P. Barbé partit pour la mission de Pondichéry. Pen­dant plusieurs mois, le jeune montagnard ne vit que le ciel et la mer. Il connaissait le ciel, et il savait que l’océan était la grande route qui le conduisait au pays des âmes, des âmes que Dieu allait lui confier, au milieu desquelles il devait vivre et mourir Son grand cœur se dilatait à la pensée des souffrances qui l’attendaient ; il avait renoncé au martyre sanglant, mais il savait que l’on peut mourir pour Dieu en ne vivant que pour les âmes, et n’ayant plus l’espérance de donner son sang, il se promettait de donner sa vie. Il la donna tout entière. Pendant trente-sept ans il fut le serviteur des pauvres, des petits, de ceux que le monde méprise ; son cœur s’était donné, et jamais il ne songea à le reprendre.

    D’abord professeur à Pondichéry, il s’attacha aux enfants qui l’entouraient, comme une mère à sa propre famille. Et s’il connut parfois la tristesse, jamais le découragement n’atteignit son âme forte comme l’amour, persévérante comme la foi, sûre de l’avenir comme l’espérance des enfants de Dieu. Sa vie entière peut se résumer dans ces paroles de saint Paul : Argue, obsecra, increpa ia omni patientia et doctrina.

    En quittant le collège, il alla à Attipâkam, puis à Vadougarpatty. Il fut missionnaire comme il avait été professeur : toujours ardent, mais toujours plein de tendresse, pour ceux-là surtout que son zèle apostolique l’obligeait parfois de réprimander ou de punir. Quand, en présence d’un pécheur endurci et obstiné, il relevait les manches de sa soutane, en disant : Gaillard ! C’était vraiment l’irascimini et nolite peccare du psalmiste qui illuminait cette belle figure, si pleine de bonhomie et de douce franchise.

    Il était d’une grande générosité. Un jour le village de Vadou­garpatty fut consumé par les flammes. Il le fit rebâtir à ses frais. Il construisit également à ses frais un étage au collège de Karikal. Cela lui coûta plusieurs milliers de roupies. Il dut pendant des années se refuser bien des douceurs et des distractions, pour payer cette forte dépense. Mais son cœur charitable et généreux se mortifiait avec joie pour servir le prochain.

    À ce sujet, le P. Fourcade cite un trait touchant. À l’époque de la grande famine de l’Inde, écrit-il, Allhady regorgeait de catéchu­mènes, que nous ne pouvions accepter faute d’argent. Le P. Barbé, qui avait ramassé 500 roupies pour sa bâtisse du collège de Karikal, dit en apprenant cette situation : Avant de bâtir l’étage, édifions au bon Dieu des temples « vivants », et il m’envoya les 500 roupies.

    Mais, continue le P. Baulez, les occupations du ministère ne furent jamais pour ce saint prêtre une excuse pour négliger le soin de sa propre sanctification, Malgré les travaux et les courses, au milieu des procès et des fêtes qu’il fût au chef-lieu de son district ou dans les villages qu’il allait administrer, sa régularité à accomplir ses exercices de piété ne se démentit jamais un seul jour. Sachant que le bien que le prêtre fait aux âmes est en raison directe de celui que la grâce opère dans la sienne propre, il travaillait sans relâche à aug­menter le trésor de foi et d’amour que l’ordination sacerdotale avait déposé dans son cœur. Plus sa charité pour les âmes devenait ar­dente, plus il sentait le besoin d’aimer lui-même le Dieu qui sans cesse « renouvelait sa jeunesse,  et qu’il rêvait de faire connaître et servir. Toujours il fut en mission ce qu’il avait été au séminaire, et jusqu’au moment où Dieu l’appela à entrer enfin dans la joie du Seigneur, il travailla chaque jour et à chaque heure du jour à deve­nir plus humble, plus recueilli, plus saint. Tous ceux qui ont connu le P. Barbé s’accordent à dire qu’ils l’ont trouvé meilleur, chaque fois qu’ils l’ont revu.

    Après quelques années de ministère, le P. Barbé fut nommé supérieur du collège de Karikal. C’est dans ce poste difficile que se révéla surtout l’admirable trésor de tendresse et de sainte énergie de ce prêtre selon le cœur de Dieu. Au milieu de ces enfants légers et capricieux, le fameux « Gaillard ! éclatait parfois comme une trom­pette sur le champ de bataille. Les enfants tremblaient ; mais, ils savaient que, derrière le père un moment irrité, se cachait la mère prête à pardonner, et tout rentrait dans l’ordre, devant ce simple mot qui valait un long sermon. Quel ordre dans cette maison, trop étroite pour les nombreux élèves qui venaient y chercher l’instruction et surtout la plus complète éducation chrétienne ! Quelle vigilance dans le supérieur, quelle joie chez le missionnaire qui parta­geait ses travaux ! quelle ardeur du travail chez ces enfants qui se savaient aimés et qui, chaque jour, apprenaient à vénérer davantage celui qui se sacrifiait pour eux !

    Le P. Barbé et son confrère du collège prenaient leurs repas et passaient leurs récréations au presbytère. C’était un tableau admi­rable que celui du paisible P. Giraud en présence de cet homme de feu, dont la vertu adoucissait le caractère naturellement impétueux, sans lui enlever sa belle rondeur méridionale. Ces deux hommes, si pleins de foi et d’une si tendre piété, vivaient comme deux frères, et trouvaient le moyen d’être toujours du même avis ; le calme de l’un donnant à la vivacité de l’autre un velouté, qui faisait l’admiration de tous ceux qui avaient le bonheur de les voir de près.

    En 1873-74, le P. Barbé remplaça comme provincial au collège colonial de Pondichéry, le P. Vacant, obligé de retourner en France. Au bout d’une année, ce dernier ayant repris ses, fonctions, le P. Barbé retourna au collège de Karikal, et y demeura jusqu’au mois d’avril 1887.

    Le P. Pouzol m’a raconté, écrit le P. Fourcade, qu’à Karikal, ils faisaient tous deux, après le coucher du soleil, une promenade au bord de la mer. Au retour, le P. Barbé priait son compagnon de lui permettre de faire sa méditation quotidienne sur la mort. Après le souper, comme nous l’avons vu au collège colonial, il se promenait des heures entières. C’était un bon moment pour les âmes du Pur­gatoire ; comme il priait pour elles ! Nous ne saurons qu’au Ciel le nombre de pécheurs qu’il a convertis par ses brûlants soupirs.

    Et cependant, pour rendre son âme brillante comme l’or, le bon Dieu permit aux scrupules de l’envahir. Ses peines de conscience ont été grandes, mais jamais il ne se départit de l’obéissance à son directeur. Aussi, vers la fin de sa vie, ces peines disparurent si complètement, que nous en étions tous dans une grande admiration.

    Vers le mois de février, il fut atteint d’une maladie de cœur. Pressentant sa fin, il quitta Karikal pour aller mourir à Pondichéry. C’est là que je le trouvai vers le mois d’avril. Il passait les nuits entières sans dormir. Je suis venu pour mourir au milieu de mes confrères, dit-il, afin d’avoir leurs messes le plus tôt pos­sible.

    — Vous êtes un poltron, lui dis-je, vous craignez trop le Purga­toire. — Vous n’y entendez rien, reprit-il en riant, voir le bon Dieu quelques minutes plus tôt, n’est-ce pas un grand bonheur ?  J’étais battu.

    Le mal allait empirant. D’après les conseils du docteur, on décida qu’il irait à la montagne, et que je l’accompagnerais. « Ah ça, béarnais, me dit-il, gare à vous, si vous « m’enterrez là-haut ! — Soyez sûr que je ferai mon possible pour vous y laisser. — Gaillard, » répondit-il, en me faisant de gros yeux souriants. Cependant il ne se faisait pas illusion sur son état.

    En quittant Pondichéry, continue le P. Baulez, le cher malade dit au procureur de la mission : Quand je suis parti de Karikal, j’avais le pressentiment que je ne le reverrais plus ; « que la sainte volonté de Dieu soit faite !  À Pondichéry comme à Yercaud, il ne s’occupait plus que de son âme, priant toute la journée, et se confessant très souvent pour se préparer à la mort. Cet homme d’une énergie indomptable était pourtant d’une délicatesse de conscience extraor­dinaire. L’ombre même du mal l’épouvantait, et sa vie entière fut celle d’un séminariste. L’air frais et pur de la montagne semblait donner au cher malade une vie nouvelle ; au milieu de cette belle nature, sous ces bosquets parfumés et toujours verts, la pensée même de la mort prend un reflet de poésie ineffable. La beauté de ces bois séculaires se fond peu à peu dans l’esprit avec ce que l’âme rêve de posséder au Ciel, et bientôt l’homme le plus exténué se reprend à aimer la vie, et l’espoir de recouvrer la santé remplace insensiblement la résignation à la souffrance et à la mort.

    Mais, malgré ce mieux factice, l’état du malade était toujours grave ; l’enflure des jambes montait peu à peu, et bientôt le P. Desaint déclara au P. Vacant qu’il était temps de donner au bon vieillard les derniers sacrements. Dans une conversation, on demanda au P. Barbé s’il avait peur de la mort. — Peur ? dit-il, pourquoi aurais-je peur ? Avec la grâce de « Dieu, je n’ai pas conscience d’avoir péché mortellement depuis mon appel au sacerdoce, et j’attends en paix les miséricordes du Seigneur. Peu après, le P. Vacant lui demanda s’il recevrait volontiers l’Extrême-Onction. Le Père fut d’abord étonné, mais il comprit que son état était plus dangereux qu’il ne l’avait cru jusque-là, et, avec sa simplicité et son humilité ordinaires, il reçut avec la plus tendre piété le sacrement des mourants.

    Il ne pouvait se coucher, écrit le P. Fourcade ; la nuit, il se promenait d’une chaise à l’autre, et les étouffements ne cessaient guère. Combien s’éteignent dans une paisible « agonie, lui disais-je un jour, et vous, vous souffrez tant. — Ceux-là, me répondit-il, ont souffert avant, tandis que moi, j’ai encore mes forces, il faut le canon pour faire sauter cette « vieille cidatelle. — Insensé que j’étais, disait-il  une autre fois, je faisais parade de ma force, et me voilà par terre !

    Quand je lui apportais une potion, il la repoussait parfois en disant : « Non, c’est trop amer, je n’en veux pas. — C’est donc votre volonté, et non celle du bon Dieu qu’on fait ici ? « lui disais-je — Gaillard,» répondait-il, puis prenant le verre, il en avalait le con­tenu en dessinant une grimace, et c’était fini. Malgré ses souffrances, il était souvent de bonne humeur, aimant à plaisanter avec nous, quand on lui rappelait ses vieux exploits.

    La visite de son cousin, le P. Peyramale, venu exprès de Connour pour le voir, lui fit si grand plaisir, qu’il se trouva mieux ce jour-là. Le jour de l’Ascension même, veille de sa mort, dit le P. Vacant, il vint encore courageusement à l’église soutenu par son cousin, entendit la sainte messe et y communia. Le lendemain, le voyant souffrir davan­tage, vers deux heures de l’après-midi, je lui proposai l’indulgence plénière. Il accepta avec joie, se confessa encore, et reçut ce dernier bienfait avec le plus grand calme, faisant généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie. Il continua ensuite à prier de temps en temps et à faire des oraisons jaculatoires. A sept heures, il prit encore un peu de bouillon et de vin, à son ordinaire.

    Vers neuf heures, continue le P. Baulez, comme il était sur son fauteuil, ses confrères, le trouvant plus fatigué, l’engagèrent à se mettre au lit. Il obéit immédiatement, mais à peine couché, il fut pris d’une terrible oppression, et pria qu’on le remit sur son fauteuil. Comme on le soulevait, il poussa un léger soupir, et sa tête retomba inerte. Il était mort, et Dieu, dans son infinie bonté, épargna à cette âme si pure les angoisses de l’agonie. Sa Grandeur Mgr Colgan, archevêque de Madras, officia pontificalement aux obsèques qui eurent lieu le lendemain.

    À Karikal, la nouvelle de la mort du P. Barbé fut reçue avec une véritable consternation. Ses anciens élèves, si nombreux, et dont plu­sieurs occupent des postes honorables, firent célébrer un service solennel et un grand nombre de messes, pour le repos de l’âme de leur excellent Père. Le bien opéré par cet admirable missionnaire est immense et ne peut manquer d’être durable. Les jeunes gens qu’il a instruits avec tant de zèle n’oublieront point les leçons qu’ils ont reçues de lui ; mais c’est surtout son amour et sa tendresse pour eux, qui laissera dans leur cœur un souvenir ineffaçable.

    Même ceux que les orages de la vie pourraient un moment éloigner du bercail se rappelleront tôt ou tard les beaux jours du collège, où, sous la houlette du bon pasteur, ils goûtaient le bonheur et la joie que seule la vertu peut donner. Ils reviendront au Dieu de leur enfance, et l’œuvre du P. Barbé se continuera ainsi pendant de longues années. Omni certe pictore, omni certe statuario, cœterisque hujusmodi omnibus excellentiorem hunc duco, qui juvenum animos fingere non ignorat.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 585
    • Pays : Inde
    • Année : 1849