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Jean BALDEYROU (1854-1896)

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    J’ai une pénible nouvelle à vous annoncer : notre cher M. Baldeyrou est atteint d’une maladie qui nécessite son départ immédiat pour la France.

    Depuis près d’une année, il ne se trouvait pas bien ; son mal, assez longtemps, fut assez difficile à définir; néanmoins, on voyait que sa santé, jusque-là si robuste, subissait une crise. Au commencement de mai, une fièvre assez légère, mais continuelle, se déclara ; il n’y avait plus de repos, ni le jour, ni la nuit, pour notre confrère. Je l’engageai à aller passer quelques semaines à Palghat : ce changement, tout d’abord, produisit un bon résultat ; nous commencions à espérer que notre malade pourrait se remettre ; mais bientôt son état s’aggrava, et M. Roy crut devoir le ramener à Coïmbatore.

    Le docteur vint le voir et, dès la première visite, n’augura rien de bon. Le huitième jour, il nous déclara que le mal se portait au cerveau : Dans ce pays, ajouta-t-il, cette maladie ne fera que s’aggraver de plus en plus ; seul, le pays natal pourra, peut-être, faire revenir le Père à son état normal. Vous n’avez donc qu’à le laisser partir pour la France par le plus prochain steamer. De plus, il ne peut pas voyager seul ; il faut, de toute nécessité, lui donner un compagnon qui prenne soin de lui.

    Nous avons pensé, mon conseil et moi, que le mieux était de le faire accompagner par M. Briand, dont la santé laisse aussi à désirer et pour qui ce voyage ne peut être que favorable. Tous deux sont partis pour Pondichéry, afin de prendre le paquebot qui doit y passer le 16 de ce mois.

    Voilà ce que nous écrivait Mgr Bardou, à la date du 7 juillet 1896, et le courrier du 14 nous apportait les lignes suivantes : Je vous annonçais, il y a huit jours, que sur l’ordre du médecin, le cher M. Baldeyrou allait s’embarquer pour la France ; aujourd’hui, je viens vous dire que le bon Père n’est plus de ce monde.

    Mercredi dernier 8 juillet, jour fixé pour son départ, il se confessa, assista à la sainte messe et communia. L’après-midi, au moment de quitter la Mission et de se séparer des confrères, il demanda à un de ceux-ci de lire les prières de l’Itinéraire, qu’il suivit avec grande dévotion. Après les dernières paroles : Procedamus in pace, in nomine Domini : — Quelle belle prière ! dit-il ; oui, allons en paix là où le bon Dieu nous appelle. — Nous étions tous bien émus, et pourtant nous ne pensions pas que ces adieux fussent les derniers.

    Il faut vingt-quatre heures de chemin de fer, pour aller de Coïmbatore à Pondichéry. Ce voyage s’effectua, pour notre malade, dans les meilleures conditions possibles. — Il semble, disait-il à son com­pagnon, que nous allons à une partie de plaisir, à une fête. — Pauvre cher confrère ! il y allait, en effet, mais à une fête, à un plaisir qui ne doivent pas avoir de fin.

    À son arrivée à Pondichéry, M. Baldeyrou ne paraissait pas trop fatigué. Toutefois, le médecin français qui vint le voir aussitôt, lui trouva de la fièvre avec tant soit peu de congestion à la tête, et prescrivit quelque remède en conséquence. Le soir, d’assez bonne heure, le malade, après avoir pris une nourriture très légère, voulut aller reposer ; il s’endormit même assez vite.

    M. Briand eut l’heureuse inspiration de rester près de lui. Vers les onze heures, il s’aperçoit que la respiration du malade est plus pénible ; il lui demande s’il désire prendre quelque chose : point de réponse ; il s’approche, examine : le pouls est très agité ; le corps, brûlant ; l’assoupissement, profond. Il va appeler le procureur de la Mission, M. Bouguen, qui arrive, suivi bientôt de M. Fourcade, curé de la cathédrale. Il n’y a plus de doute, c’est l’agonie qui a commencé. M. Fourcade administre sans tarder l’extrême-onction à notre confrère et lui applique l’indulgence plénière ; puis on récite les prières des agonisants et, lorsqu’on vient de les terminer, le cher malade s’endort doucement dans le Seigneur. C’était le vendredi, 10 juillet, à une heure du matin.

     

    M. Jean-Marie Baldeyrou était né le 1er décembre 1854, à Millau, diocèse de Rodez. Son enfance et sa jeunesse durent se passer bien saintement, car une grande piété fut la caractéristique de ses dix-huit ans de mission.

    Arrivé à Coïmbatore en 1878, il se mit activement à l’étude de l’anglais et du tamoul. Quelques mois après, il était envoyé à Atticodou, pour aider M. Pottier dans l’administration de son vaste district et l’instruction des catéchumènes. Dès ce début dans la vie apostolique, il sut s’attirer l’affection et la confiance de tous. Aussi ce fut avec regret qu’on le vit, après deux ans, quitter Atticodou pour venir à Coïmbatore, où il fut tout à la fois professeur au séminaire et assistant de M. Rondy, curé de la cathédrale.

    Vers 1884, une partie du Wynaad ayant été cédée au Coïmbatour par la mission du Mayssour, M. Baldeyrou, dont la santé semblait pouvoir affronter les fièvres que recèlent les jungles de cette région, fut désigné pour occuper ce poste. Pendant cinq années consécutives il y donna libre cours à son zèle.

    Les chrétiens qui composent ce district, sont pour la plupart, des gens venus de tous les points de la Mission et même des Missions voisines. Ils sont disséminés dans les diverses plantations, ce qui rend leur administration bien pénible à cause des courses incessantes qu’elle nécessite. Elle est aussi fort délicate, car il faut ménager les susceptibilités de Messieurs les surintendants. Notre confrère se concilia bien vite les bonnes grâces de tous. Un fait va montrer la haute estime dont on l’entourait.

    Plusieurs fois il fut choisi comme arbitre entre les surintendants et leurs subordonnés, et ordinairement la plus grande déférence était acquise à ses décisions. Un jour, cependant, quelqu’un en appela au juge anglais d’Outacamund. Celui-ci, appréciant la justice de la sentence rendue par le Père, ne se contenta pas de l’approuver et de la confirmer ; mais il augmenta l’amende, parce que la partie plaignante n’avait pas voulu se soumettre à la juste décision du missionnaire catholique. Rien de surprenant, après cela, si les chefs des plantations avaient les plus grands égards pour lui. Son influence en augmentait d’autant ; il en profita pour améliorer la situation des chrétiens, parmi lesquels il rendit plus régulière l’assistance à la sainte messe, et plus fréquente la réception des sacrements. Son ministère eut aussi une action très efficace sur l’élément païen ; chaque année, il put enregistrer un assez bon nombre de baptêmes

    Ce que M. Baldeyrou avait été au Wynaad, il le fut, et mieux encore, à la paroisse de la cathédrale dont il fut chargé en 1889, et où son zèle a eu les résultats les plus consolants. Il ne négligeait aucune occasion de nature à favoriser la conversion des païens. Dans ses visites aux chrétiens de la ville, s’il trouvait un moyen de parler aux infidèles, il leur annonçait les vérités de la religion ; il les entretenait surtout de l’enfer et des tourments que les damnés y souffrent, car il avait reconnu que ces vérités produisaient, en général, une profonde impression sur leurs esprits. Quelquefois, il est vrai, il ne recevait de ceux à qui il s’adressait que des marques de mépris ; mais, à l’exemple des apôtres, il s’estimait heureux d’avoir à souffrir quelque chose pour le nom de Jésus-Christ. Quand il allait dans les villages des environs, il avait soin de distribuer de petits livres de propagande, et tous ces moyens et d’autres lui assuraient, chaque année, quelque centaine de baptêmes d’adultes.

    Il ne négligea rien, non plus, pour mettre la dévotion en honneur parmi ses ouailles et pour les faire avancer dans la pratique des vertus chrétiennes. À Coïmbatore, il établit le Tiers-Ordre de saint François, et s’appliqua à en faire observer exactement tous les règlements et statuts aux âmes choisies qu’il avait enrôlées dans cette sainte milice. D’ailleurs, membre lui-même de l’Ordre, il s’étudiait à imiter les vertus du grand Patriarche d’Assise : sa bonté et sa patience, en se faisant tout à tous et en ne se laissant jamais emporter par la vivacité de son caractère, quoi qu’il advînt ; son humilité, aimant à faire le bien tranquillement, sans attirer l’attention ; sa pénitence et son esprit de mortification : il n’y avait guère de jour où il ne se donnât une assez rude discipline. Mais ce en quoi il s’est appliqué surtout à imiter saint François, c’est dans son amour pour les petits et pour les pauvres. À toute heure du jour, sa porte était assiégée par eux, et si quelqu’un s’avisait alors de lui faire remarquer qu’il se laissait tromper, il se contentait de sourire et n’en continuait pas moins à donner tout ce qu’il avait. Pour ses chers pauvres, il quêtait ; à leur intention aussi, il avait placé, à l’église, un tronc pour le pain de saint Antoine, et ce grand ami des pauvres lui a souvent fourni les moyens de satisfaire les élans de sa charité. Quelqu’un qui fut longtemps son confident intime, a pu constater que, s’il lui arrivait de dire parfois quelque parole tant soit peu dure à  un pauvre, il s’en accusait comme d’un grand manque d’égards envers les amis de Jésus-Christ.

    Il nous faut aussi signaler sa tendre dévotion envers la très sainte Vierge, et son application à répondre aux vues du Souverain Pontife en propageant la récitation du chapelet. Une des dernières lettres écrites par lui en France a été pour demander une jolie bannière, destinée à servir de fanion aux confrères du Rosaire.

    À Coïmbatore, il y a une prison centrale qui ne compte pas moins de 1.200 pensionnaires, de toute caste et de tout pays. Considérant qu’il était de son devoir de s’occuper d’eux, autant que possible, il allait souvent voir les quelques chrétiens qui s’y trouvaient, leur disait la sainte messe, les instruisait, les confessait et les communiait, quand il le jugeait à propos. Il profitait de ses visites pour voir à la dérobée d’autres prisonniers et excitait le zèle des employés catholiques à gagner à la foi quelques-uns, au moins, de ces malheureux. C’est ainsi qu’il a eu la consolation de convertir et de baptiser deux condamnés à mort. Nous parlerons surtout du dernier, car son baptême et son enterrement ont été les derniers actes de M. Bal­deyrou .

    Un padéatchi contre qui la peine capitale avait été prononcée, était interné dans la prison. Parmi les personnes pouvant l’approcher, se trouvait un catholique qui lui parla de la religion chrétienne, de la nécessité de recevoir le baptême pour sauver son âme, et l’engagea à faire venir le prêtre. En même temps il lui rappelait qu’un mois auparavant, son compagnon d’infortune avait été baptisé et avait reçu tous les honneurs de la sépulture. Notre condamné finit par consentir à tout et fit lui-même sa demande au surintendant de la prison. Car le prêtre n’a pas accès auprès des prisonniers et surtout des condamnés à mort qui ne sont pas catholiques, à moins d’une permission spéciale accordée sur la requête même de l’intéressé. M. Baldeyrou, à la réception de la susdite permission, alla, tout joyeux, trouver l’infortuné. Il le connaissait déjà, car en allant visiter, un mois auparavant, l’autre prisonnier, il avait vu celui-ci qui alors avait fait la sourde oreille à ses avances, et avait montré même assez de mauvaise volonté. Il ne l’avait pas oublié et avait prié pour sa conversion, il fut donc tout heureux d’apprendre le changement qui s’était opéré en lui ; il l’instruisit des principales vérités de la religion et le baptisa sous le nom de Joseph. Après son baptême Joseph fut un homme nouveau ; il n’avait plus qu’une préoccupation : se préparer à paraître devant Dieu, et son unique regret, en quittant cette terre, était de laisser sa femme et ses enfants dans les ténèbres du paganisme. Il leur avait même écrit de venir ; mais il ne reçut pas de réponse.

    L’exécution avait été fixée au 29 avril ; Joseph le savait, et c’est sans trembler qu’il vit approcher le terrible jour. La veille, il eut le bonheur de communier des mains de M. Baldeyrou. Celui-ci rentra chez lui, exténué de fatigue et d’émotion ; M. Deniau, qui était comme son vicaire, lui dit alors : — Demain, j’irai assister à l’exécution et je ferai l’enterrement ; vous me paraissez trop fatigué pour y aller — Je l’ai enfanté à Dieu, répondit-il, ne dois-je pas le lui rendre ? Un petit surcroît de fatigues, ce n’est pas une affaire ; encore un effort, ensuite je me reposerai. — Il disait vrai, nous le savons maintenant ; l’heure du repos éternel allait bientôt sonner pour lui.

    Donc, le 29 avril, après avoir célébré la sainte messe de grand matin — l’exécution devait avoir lieu dès six heures — il courut à la prison, où il s’entretint longtemps avec Joseph. Quel beau spectacle devait offrir aux anges ce missionnaire faisant violence à la nature et puisant dans son héroïque dévouement assez de force pour défendre, contre le retour de l’esprit des ténèbres, un pauvre criminel qu’il avait gagné à Dieu !

    Le moment de partir arrivé, Joseph fut admirable de constance et de résignation. Il franchit l’espace qui séparait sa cellule de la potence, en invoquant à haute voix les saints noms de Jésus et de Marie, et en tenant le regard fixé sur le crucifix que le Père lui présentait. Il n’opposa aucune résistance, lorsque l’exécuteur lui passa le nœud fatal autour du cou. Subitement, la plate-forme où il était monté, se déroba ; on entendit un cri : Jésus ! Marie ! et l’on vit un corps se balancer dans le vide. Joseph avait payé sa dette à la justice humaine ; mais Dieu qui a pardonné au bon larron, se sera montré miséricordieux à son égard.

    Malgré son état de faiblesse extrême, M. Baldeyrou attendit encore près d’une heure, reçut les restes du supplicié dans un cercueil qu’il avait fait préparer à cet effet, et voulut accompagner jusqu’au cimetière la dépouille mortelle de Joseph, son dernier fils spirituel. C’est au retour de cette émouvante cérémonie qu’il fut obligé de s’aliter. Il ne devait plus se relever que pour aller mourir à Pondichéry.

    Comme nous l’avons dit précédemment, c’est le 10 juillet que cet excellent missionnaire a rendu son âme à Dieu. La mort fut soudaine ; mais il était prêt, et le Seigneur lui a fait une grande grâce en l’appelant, lorsqu’il était entouré de confrères, et avant qu’il eût quitté cette terre des Indes qu’il affectionnait tant, et où il avait tant travaillé pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

     

     

    • Numéro : 1370
    • Pays : Inde
    • Année : 1878