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Yves BALCOU (1825-1885)

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    M. Yves Balcou naquit en 1825 à Coaetreven, diocèse de Saint-­Brieuc. Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères en 1846, et ordonné prêtre en 1848, il partit la même année pour Pondichéry. Il fut d’abord chargé de la mission de Tranquebar, nous écrit Mgr Laouënan, et ensuite transféré à Gondelour, qui était alors une station militaire anglaise ; il y resta jusqu’à la suppression de cette station. Il employa les ressources que lui procurait son titre de cha­pelain militaire à construire divers presbytères ou chapelles dans son district ; il usa du juste crédit dont il jouissait auprès des auto­rités anglaises pour rendre à la mission en général de nombreux ser­vices. Après la suppression de la station de Gondelour, il fut succes­sivement envoyé en divers districts de l’intérieur, employé pendant un certain temps à prêcher des missions, et enfin mis à la tête d’une des paroisses de la ville de Vellore. Lorsque éclata la grande famine de 1876-78, il fut appelé à faire partie du comité de secours que le gouvernement anglais avait établi dans cette ville, et obtint des sommes considérables pour venir en aide aux chrétiens, ainsi qu’aux pauvres païens de basse condition, qui étaient plus ou moins abandonnés à leur malheureux sort ; il en baptisa lui-même un grand nombre. Mais les fatigues et les travaux que lui imposait la distribu­tion de ces secours altérèrent sa santé jusque-là robuste ; il alla s’af­faiblissant de jour en jour au point qu’en 1885, les médecins ayant jugé qu’un voyage en France pouvait seul le rétablir, il obéit à leur décision.

    Mais c’était trop tard, et trois semaines s’étaient à peine écou­lées depuis l’arrivée de M. Balcou au Sanatorium d’Hyères, que M. Lesserteur écrivait à M. le Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères :

    Le P. Balcou est mort hier soir, 19 mai, à huit heures trente-cinq minutes, le jour même de la fête de son patron, saint Yves. Ses der­niers moments ont été ceux d’un prédestiné, et malgré la force de sa constitution physique, qui nous faisait redouter une agonie longue et terrible, il s’est éteint sans effort et pour ainsi dire sans agonie.

    Notre cher confrère était arrivé à Hyères le 27 avril dernier. C’était un beau et aimable vieillard, jouissant encore extérieurement d’une grande vigueur, que ses trente-sept années passées dans l’Inde ne semblaient pas avoir altérée profondément. Mais le diabète dont il souffrait depuis de longues années était arrivé à un degré de gra­vité tel que les remèdes et les soins étaient impuissants à l’améliorer.

    Quelques jours seulement après son arrivée au milieu de nous, il lui survint plusieurs furoncles, dont un à la joue alarma assez vite le docteur.

    Notre malade se rendit aussitôt parfaitement compte de son état ; il avait étudié à fond sa maladie, en connaissait les différentes phases, et savait que l’anthrax en est la terminaison ordinaire. Il avait eu d’ailleurs plusieurs fois occasion d’assister des personnes qui en étaient atteintes. Aussi, prévoyant que le docteur lui ferait une opé­ration, demanda-t-il de suite à se confesser.

    Ce qui frappait en lui, c’était la facilité et le calme imperturbable avec lesquels il parlait de la gravité de son état, comme s’il se fût agi d’une autre personne que de lui-même. On aurait dit qu’il lui était indifférent de mourir, et un jour, l’un de nous lui ayant exprimé cette impression, il répondit, que selon saint François de Sales, il fallait être saint ou fou pour ne pas craindre la mort, et qu’il n’était ni l’un ni l’autre, mais qu’il se résignait volontiers à la volonté du bon Dieu.

    Il était encore à ce moment assez fort, venait au réfectoire prendre ses repas, et assistait à la lecture spirituelle et à la prière en commun.

    Le jour de l’Ascension, le docteur lui fit l’opération de l’anthrax de la joue. Il vit préparer l’instrument avec sa tranquillité habituelle, et lorsque le docteur demanda à ceux qui l’assistaient, de retenir les bras du malade pour prévenir les mouvements involontaires, celui-ci déclara que ce n’était point nécessaire. Il supporta l’opération et le pansement sans pousser le moindre soupir, un léger tressaillement de la tête et la pâleur du visage, indiquèrent seuls qu’il n’était pas insensible à la douleur.

    Pendant la journée, il continua de manger comme d’habitude, et la fièvre que l’on redoutait ne parut point. L’état n’était pas alar­mant, néanmoins, comme il était grave, je lui parlai des derniers sacrements à recevoir. Il accepta volontiers, et le lendemain 15 mai, je lui administrai le Saint-Viatique et l’Extrême-Onction : le cher malade les reçut avec le plus grand esprit de foi. A partir de ce moment, ses élévations de cœur vers Notre-Seigneur, ses actes de résignation ou, pour mieux dire, de conformité à la volonté du bon Dieu, devinrent plus fréquents.

    Il conserva sa connaissance pleine et entière durant toute cette journée et la journée du lendemain ; l’anthrax avait pourtant déjà envahi toute la tête.

    À partir du 17, il dut garder le lit. La lucidité d’esprit disparut, et des paroles plus ou moins incohérentes ne cessèrent plus de sortir presque sans interruption de sa bouche. Mais il suffisait de lui dire : Prononcez le nom de Jésus, pour qu’il prononçât immédia­tement :  « Jésus, Marie, Joseph » et plusieurs autres invocations... et ce sens religieux est resté impressionnable jusqu’au dernier soupir.

    Je crois volontiers que cette paix profonde et cette foi ardente que nous avons tous admirées dans les derniers jours de la maladie, ont été une faveur spéciale que le divin Maître a accordée au moment suprême à son bon serviteur, pour le récompenser d’avoir aimé sa vocation et d’y avoir persévéré jusqu’au bout.

    Dans la journée du 17, comme on venait d’éveiller son attention sur les pensées pieuses, il se mit à dire avec un accent qui m’émut profondément : « Seigneur Jésus, je vous remercie de vous être servi de moi pour annoncer votre nom aux païens et procurer à plusieurs la grâce du baptême ».

    Dans la nuit du 17 au 18, la fièvre redoubla d’intensité, et à un moment ce pauvre vieillard essaya de se soulever, étendit les bras en avant et s’écria d’une voix forte :  « Seigneur Jésus, venez me chercher ».

    « Une autre fois, il dit : « J’espère bien que j’irai au ciel. »

    Tels furent les sentiments de notre confrère jusqu’à son dernier moment. N’avais-je pas raison de vous dire en commençant, qu’il avait fait la mort d’un prédestiné ?

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 563
    • Pays : Inde
    • Année : 1848