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Henri BAILLEAU (1876-1933)

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    Né le 22 janvier 1876 à Beaumont-les-Autels, Henri Théodore Bailleau appartenait à une famille de cultivateurs beaucerons dont il était le quatrième de neuf garçons. Son enfance s’écoula partagée entre les classes de l’école communale et les travaux de la campagne. Mais déjà l’étude avait pour lui un attrait irrésistible, le désir d’apprendre et de s’instruire était chez lui plus qu’un besoin : c’était une passion. De telles dispositions attirèrent sur l’enfant l’attention du curé de la paroisse, qui lui donna les premières leçons de latin et l’envoya à la Maîtrise de Chartres. Ses études secondaires terminées, Henri entra au grand Séminaire dio-césain, où il fit sa philosophie et reçut la tonsure. C’est alors que s’éveilla en lui la vocation apostolique, et qu’il sollicita son admission au Séminaire des Missions-Étrangères. Le nouvel aspirant se fit aussitôt remarquer, non seulement par son ardeur au travail, mais aussi par cette régularité exemplaire qui devait être la caractéristique de toute sa vie.

     

    Ordonné prêtre le 24 juin 1900, M. Bailleau partait le 25 juillet suivant pour Kumbakônam, avec trois jeunes missionnaires, que MM. les Directeurs de Paris envoyaient à cette nouvelle Mission, récemment détachée de celle de Pondichéry. Encore à son berceau, rien ne faisait prévoir les développements importants qu’elle devait prendre au cours des trente années qui la séparaient alors de son érection en diocèse purement indigène. À cette époque la résidence épiscopale de Kumbakônam, en voie de construction, était loin d’être terminée, et un pauvre petit presbytère en tenait lieu. A l’étage, deux chambres servaient d’appartement à Monseigneur Bottero, les deux pièces du rez-de-chaussée abritaient, l’une le Vicaire Général et l’autre le curé de la soi-disant cathédrale, tandis qu’un étroit couloir, aménagé pour la circonstance, servait au Procureur et de bureau et de logement. Quant aux missionnaires de passage, ils s’installaient comme ils pouvaient sous les vérandas. C’était on ne peut plus apostolique, mais une franche gaieté suppléait au manque de confortable et c’est en leur chantant une romance de sa lointaine jeunesse : « Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans », que le vénérable Evêque fit aux nouveaux arrivants les honneurs de son pauvre palais.

     

    M. Bailleau s’initia aux rudiments de la langue tamoule sous la direction de ce linguiste hors pair qu’était Mgr Bottero ; mais son séjour à l’évêché ne devait être que de courte durée. En effet, un mois à peinte après son arrivée, il était envoyé à Mikelpatti, auprès de M. Rieucau, vétéran de l’apostolat, à qui beaucoup de prêtres indiens sont, après Dieu, redevables de leur vocation. Dédaigneux de tout confort, M. Rieucau s’inquiétait fort peu de sa nourriture et de son logement ; certains de ses confrères gardent encore un souvenir plutôt désagréable de sa cuisine, que son domestique ne se faisait aucun scrupule d’apprêter à l’huile de ricin. Il habitait une masure qui n’avait de presbytère que le nom, aussi son jeune confrère ne pouvait guère, sans risquer de nuire à sa santé, s’accommoder du réduit obscur, humide, repaire des chauves-souris, des rats et des serpents, qui était mis à sa disposition. M. Bailleau se bâtit donc une modeste chambre plus saine et mieux aérée. En même temps, avec l’aide d’un professeur indien, il se mit avec ardeur à l’étude de la langue et, grâce à sa belle intelligence et à son heureuse mémoire, il en acquit bientôt une connaissance suffisante pour remplir les obligations essentielles du ministère. Il fut ainsi à même de remplacer M. Rieucau que la maladie avait réduit à l’impuissance et de lui succéder à sa mort, survenue au mois de mars 1901.

     

    Pour un missionnaire encore à ses débuts, on comprendra quelle lourde tâche et quelle responsabilité constituait l’administration d’un vaste district, comptant près de 5.000 chrétiens. Mais, notre confrère était à la hauteur de la situation, et devait justifier pleinement la confiance de son évêque. Avec plus d’ardeur que jamais il se livra à l’étude de la langue, et fit de si rapides progrès que, non seulement il pût bientôt prêcher chaque dimanche à ses paroissiens, mais que, quelques mois plus tard, il se sentit capable de faire les sermons donnés habituellement dans la nuit du vendredi au samedi-saint, à la représentation des scènes de la Passion, dont le spectacle se déroule en plein air et attire des foules considérables. M. Bailleau ne comptait cependant qu’une année et demie de Mission. Il s’en tira à merveille, et ce succès lui valut l’admiration de ses aînés, en même temps que les félicitations de son évêque. M. Bailleau ne s’en donne pas moins tout entier aux de­voirs de sa charge. Dévoué corps et âme à ses chrétiens, il ne leur ménage ni son temps ni sa peine, s’appliquant à les instruire et à les former à la vie chrétienne. En même temps il mène à bien la construction de deux chapelles, Cette activité toutefois n’enlevait rien à son amour de l’étude. On peut dire qu’il y avait en lui de l’apôtre et du bénédictin. Son esprit, avide de savoir et d’approfondir toute chose, ne pouvait se contenter d’une connaissance ordinaire de la langue. Aussi tous les loisirs que lui laissait l’administration de ses chrétientés étaient-ils consacrés à l’étude de la littérature tamoule. Les articles qu’il publiera plus tard montreront jusqu’à quel point il s’était assimilé le style et la tournure de phrases des auteurs hindous. Ajoutons enfin que par sa bonté et sa douceur, notre confrère s’était attiré l’affection de tous ses chrétiens. Aussi quels ne furent pas leurs regrets lors­qu’en 1904 il dut quitter Mikelpatti, pour remplacer à la cathédrale de Kumbakônam M. Teyssèdre nommé Vicaire Général. Dans ce nouveau poste M. Bailleau continua à se montrer tel qu’il avait été jusque-là, c’est-à-dire toute activité, tout zèle, tout dévouement, se dépensant sans compter pour le bien de ses ouailles, et en même temps adonné plus que jamais à ses études de la langue tamoule, à laquelle il ajouta celle du sanscrit. C’est alors qu’il collabora au journal catholique tamoul de la Mission de Pondichéry le « Sarvaviabi », dans lequel il publia des articles d’une grande élégance de style. Il y fit paraître aussi en feuilleton une vie de Jeanne d’Arc, d’après Mgr Debout, adaptée au genre du célèbre poème épique hindou, le « Mahalarata ». Cette somme de travaux jointe à une grande maturité d’esprit, n’avaient fait qu’augmenter l’estime de Mgr Bottero pour son jeune missionnaire, qu’il nomma membre de son conseil. M. Bailleau devint alors le conseiller très écouté de son évêque, ainsi d’ailleurs que de nombreux confrères qui recouraient à sa science et à son expérience.

     

    Ayant projeté de remplacer sa pauvre chapelle par un édifice plus digne de son titre d’église cathédrale, il avait dans ce but déjà réuni une importante quantité de matériaux, lorsque la guerre l’empêcha de donner suite à ses desseins. Touché par l’ordre de mobilisation, il reprit la route de France en compagnie de douze de ses confrères, dont deux devaient tomber glorieusement sur les champs de bataille. Nommé brigadier, puis maréchal des logis, il était envoyé à Tarascon où il resta jusqu’à la démobilisation. Dans ce milieu si peu favorable à l’étude, M. Bailleau trouva cependant moyen d’occuper les loisirs que lui laissait son service en étudiant l’hébreu.

     

    Rendu à la vie apostolique à la fin des hostilités, notre confrère fut à son retour, nommé à Mayavaram, grande ville à l’est de Kumbakônam, et centre d’un important district. Il y reprit cette vie de labeur acharné qui n’avait cessé d’être la sienne depuis le début de sa carrière. À un ministère surchargé, il ajouta la prédication de nombreuses retraites : retraites  ecclésiastiques aux confrères de nos quatre Missions de l’Inde, retraites aux communautés religieuses, franciscaines ou indiennes de Pondichéry, Karikal, Kumbakônam, Bangalore et Tanjore. Par ailleurs, ses confrères font appel à son concours en maintes occasions pour des sermons de circonstances ; triduums, missions ; de toutes parts on le demande, il ne sait pas refuser ; et malgré ce travail écrasant, il trouve encore assez de temps pour se livrer à des recherches sur la religion de Bouddha, recherches que lui facilitait sa connaissance du sanscrit. Il en publia les résultats dans un livre sorti de notre imprimerie de Nazareth et intitulé : « Essai sur le Bouddhisme ».

     

    On peut dire de M. Bailleau qu’il fut toute sa vie un bourreau de travail, car il ne connut jamais le repos. À part une courte période de convalescence, à la suite d’une grave maladie qui, en 1906, le conduisit aux portes du tombeau, je ne crois pas qu’au cours de sa carrière il ait jamais pris un seul jour de vacances. Mais ce travailleur infatigable était par dessus tout un saint prêtre, qui ne cessa de donner à tous l’exemple des plus belles vertus sacerdotales et apostoliques. Il était en particulier d’une régularité exemplaire qui ne se démentit jamais. Tel il avait été aspirant, tel il est resté toute sa vie de missionnaire. Levé dès quatre heures du matin, il se préparait à sa rude journée de travail par l’oraison, et l’accomplissement de ses exercices de piété. Les loisirs, que pouvaient lui laisser les obligations de son ministère, étaient tout entiers consacrés à l’étude ; et ce n’est que fort tard dans la nuit qu’il prenait un repos bien gagné. C’est à cette ponctualité qu’est due la somme énorme de travail qu’il a fournie au cours de sa carrière. À la régularité, notre regretté confrère joignait une piété profonde, plus solide que sentimentale, se traduisant par une scrupuleuse fidélité au devoir, et entretenue par des exercices spirituels auxquels il ne manqua jamais. D’une brillante intelligence, possédant des connaissances très étendues, il fut pourtant un grand modeste. Jamais, en effet, il ne chercha à se prévaloir de son savoir, encore moins à se mettre en avant. Il semblait véritablement avoir fait sienne cette maxime de l’Imitation. « Ama nesciri et pro nihilo reputari. » Enfin, ajoutons qu’il fut des plus charitable, toujours prêt à donner et à se donner. Plein d’affabilité et de prévenances à l’égard de ses confrères, toujours disposé à leur rendre service, il était non moins aimable envers ses chrétiens qu’il accueillait toujours avec une bonté charmante et une douceur angélique.

     

    On ne s’étonnera donc point, qu’avec de si brillantes qualités d’esprit et de cœur, M. Bailleau ait été l’objet de l’estime et de la vénération de tous, missionnaires et chrétiens. Aussi quels ne ­furent pas leurs regrets à tous, lorsqu’en 1928 il quittait la Mission de Kumbakônam, où il avait tant travaillé, pour se rendre à notre maison de Nazareth, à Hong-kong, dont il était nommé l’un des directeurs. De ces regrets, son évêque, le vénéré Mgr Chapuis, se faisait l’interprète autorisé, lorsqu’il écrivait à l’auteur de ces lignes : « M. Bailleau est venu me voir avant son départ pour Hongkong. Mgr de Guébriant me l’avait demandé pour notre Maison de Nazareth ; sans doute le bien commun de la Société ne me permettait pas de le refuser, mais j’ai pleuré en disant adieu à ce saint prêtre. »

     

    À son arrivée à Hong-kong, en décembre 1928, M. Bailleau accepta en toute simplicité la charge de rédacteur du « Bulletin de la Société », dont il avait été l’un des correspondants et des collaborateurs de la première heure. Désormais, il pouvait se livrer entièrement à ses goûts pour l’étude, et tout permettait d’espérer qu’il pourrait rendre les plus grands services à l’œuvre de Nazareth. Mais notre regretté confrère était prématurément usé et miné par le travail au service du bon Dieu.

     

    Déjà au printemps de 1930, écrit Mgr Deswazières, Supérieur de Nazareth, M. Bailleau avait éprouvé des vomissements de sang qui avaient inquiété son entourage ; mais après quelques semaines d’un régime sévère, il semblait avoir repris toute sa vigueur. En 1931, il devint soucieux et sortait de moins en moins. Un jour de septembre, il attira notre attention par la difficulté qu’il éprouvait à réciter les antiennes du bréviaire. Je lui demandai alors s’il se sentait fatigué et il m’avoua qu’il souffrait beaucoup de la tête. Quelques instants plus tard, passant devant sa chambre, je le trouvais assis sur une chaise, la tête entre les mains. Je jugeai prudent de lui conseiller d’aller se reposer à notre Sanatorium de Béthanie, espérant qu’une diversion de quelques semaines lui permettrait de reprendre son travail qu’il aimait tant. Je ne me doutais pas qu’il quittait Nazareth pour toujours.

     

    Le docteur du Sanatorium, après un premier examen, le trouva très fatigué et ne cacha pas ses inquiétudes à son sujet. Mais le Père ne se croyait pas si malade, car il demanda à continuer la rédaction du  Bulletin . Pour lui donner l’illusion d’être utile, on lui envoya les épreuves à corriger ; mais hélas ! on dut constater bien vite qu’il ne pouvait même plus assurer ce travail. Le mal ne faisait qu’empirer : lui-même d’ailleurs finit par s’en rendre compte. Jusque-là il n’avait jamais voulu entendre parler d’un retour en France : Je préférerais mourir à Nazareth, me disait-il , mais craignant de suivre sa propre volonté, il accepta par obéissance d’aller demander au pays natal une guérison qu’on ne pouvait plus espérer ici. Son retour en Europe était donc décidé, quand, le lendemain du jour où Mgr de Guébriant passa à Hong-kong, on trouva notre pauvre confrère inanimé au pied de son lit. Il venait d’être terrassé par une attaque d’apoplexie. En juin une nouvelle crise se produisit, plus grave que celle de janvier. Le malade reçut alors les derniers sacrements avec une piété ravissante. Nous nous attendions à un dénouement fatal prochain, mais la résistance physique de M. Bailleau était telle qu’il surmonta cette deuxième attaque. Se faisant illusion sur son état, il souffrait de se voir inutile ; bien souvent il me demanda de rentrer à Nazareth. Un jour même il réussit à venir jusqu’à l’imprimerie, mais, en y arrivant, il dut se cramponner à une colonne pour ne pas tomber. Ce fut sa dernière sortie ; on le ramena à Béthanie, et bientôt il s’alita pour ne plus se relever. On était alors en décembre. Pendant les longs mois qui suivirent, jamais on n’entendit une plainte sortir de ses lèvres. Dans  l’impuissance où il se trouvait d’exprimer ses sentiments, il souriait à ses visiteurs et parfois  arrivait à laisser échapper un simple « oui » ou « non » aux questions qu’on lui posait ; ses forces cependant diminuaient petit à petit, et, à plusieurs reprises, nous crûmes que la fin approchait. C’est ainsi qu’au début d’avril, on lui conféra à nouveau les derniers sacrements, pendant que les confrères récitaient les prières des agonisants. Le bon Dieu prolongea encore de quelques mois le purgatoire de notre cher confrère ; mais la vie s’en allait goutte à  goutte. Le 8 juin, au cours de la nuit, M. Marie constata que la mort approchait. Les « confrères récitèrent de nouveau les prières des agonisants et le 9 juin 1933, à 9 h. ½  du « matin, sans une plainte, sans agonie, sans souffrances apparentes, M. Bailleau s’endormait dans la paix du Seigneur.

     

    Le lendemain, après un service solennel chanté par M. Monnier, doyen de la Maison de Nazareth, je donnai l’absoute et conduisis la dépouille mortelle de ce vaillant et saint missionnaire au lieu de son repos, dans notre paisible cimetière de Béthanie.

     

    La mort de M. Bailleau fut un deuil sensible à ses confrères de Salem, dont il avait si longtemps partagé les travaux, les joies et les épreuves. Aussi, au service funèbre, célébré à la cathédrale pour le repos de son âme, étaient-ils venus nombreux rendre un suprême hommage au cher et regretté défunt, dont ils avaient tant de fois admiré les qualités et apprécié les services. La messe fut chantée par M. Brun, compagnon de départ de M. Bailleau. Le souvenir de notre regretté confrère restera longtemps vivant parmi nous, et nous rappellera sa vie de labeur, magnifiée par un sentiment profond du devoir et sanctifiée par un grand esprit de foi et de charité. On peut dire de M. Bailleau ce que le « Bulletin » disait de l’un de nos anciens confrères : De tels hommes sont l’honneur de notre Société et, par leurs exemples, leurs mérites et les œuvres qu’ils laissent après eux, ils sont une bénédiction pour une Mission.

     

     

     

     

    • Numéro : 2505
    • Pays : Inde Chine
    • Année : 1900