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Alexandre BADENIER (1819-1907)

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    Il y a environ vingt-huit ans, j’avais le plaisir de faire la connais­sance de M. Badenier. À cette date, notre vénéré confrère effleurait la soixantaine. Le corps était mince et délicat, la taille plutôt petite, les épaules légèrement inclinées, mais la mine était restée éveillée et la démarche toujours alerte. De l’ensemble de ses traits, se dégageait comme un air de candeur et de simplicité, qui vous gagnait aussitôt. Je le vois encore, lors de notre première rencontre, les mains tendues, l’œil mi-clos, s’avancer vers moi pour me souhaiter la bienvenue.

    Vous voyez, me dit-il d’une voix grasseyante, vous voyez un pauvre vieux, arrivé au terme de sa carrière. Dieu merci, le pauvre vieux portait allègrement son âge et je fus à même de constater un moment après que les années et les fatigues de son laborieux ministère n’avaient nullement alourdi l’allure de ses mouvements, ni ralenti la vivacité de son esprit.

    En réalité, et contrairement à ses prévisions, ce n’est que bien plus tard, dans sa quatre-vingt-huitième année, que la mort devait nous l’enlever. Si l’on en excepte le vénérable M. Jarrige, mort à Bangalore à quatre-vingt-treize ans, je ne crois pas qu’on trouve dans les annales de notre société un seul missionnaire qui ait atteint un âge aussi avancé. Arrêtons-nous un moment devant ce vétéran de l’apostolat, et essayons de fixer quelques-uns dus traits essentiels de cette intéres­sante physionomie.

    M. Alexandre Badenier naquit à Melun, au diocèse de Meaux.

    Déjà six enfants, plus exactement sept, étaient venus réjouir le foyer domestique, lorsque, le 10 octobre 1819, à 2 heures du matin, le petit Alexandre fit son entrée dans le monde ; un peu timidement, semble-t-il, s’il est vrai, comme il l’a raconté lui-même, qu’il était un retard de dix heures sur sa sœur jumelle, si bien qu’on ne l’attendait plus. Quatre autres enfants vinrent successivement augmenter la famille. Plusieurs moururent jeunes, mais quelques-uns devaient atteindre un âge fort avancé. Nous savons, en effet, que l’une de ses sœurs, sa sœur  jumelle, si je ne me trompe, mourut religieuse de l’abbaye des Bénédictines de Jouarre, à l’âge de soixante-seize ans qu’une autre était plus qu’octogénaire quand elle quitta ce monde, et que l’aînée de toute la famille, Mme Potier, aujourd’hui presque centenaire, continue, à Saint-Germain-en-Layes, de gérer les intérêts de sa maison avec une parfaite lucidité d’esprit.

    L’ordre et la paix régnaient dans cet intérieur chrétien sur lequel Dieu avait répandu ses fécondes bénédictions. M. Badenier père, ancien sergent de l’empire devenu marchand drapier, apportait dans le gouvernement de sa maison la même ponctualité qu’il apportait autrefois dans l’accomplissement de ses devoirs de soldat. Mme Bade­nier, femme sérieusement pieuse, s’occupait surtout de l’éducation religieuse de ses nombreux enfants. Ceux-ci, de leur côté, répondirent pleinement aux soins attentifs dont ils étaient l’objet. Alexandre, en particulier, subit dès sa plus tendre enfance la marque ineffaçable de cette première formation. Sa grande sœur, qui remplissait auprès de lui l’office de seconde mère, le conduisait elle-même à l’école et et allait l’attendre à la sortie des classes, pour le ramener à la maison. Étranger en quelque sorte à tout ce qui se passait autour de lui, le petit Alexandre ne connaissait du monde que la maison paternelle, le chemin de l’école et celui de l’église.

    Il venait d’entrer dans sa douzième année lorsque, ses parents, justement préoccupés de son avenir, le confièrent à un prêtre de leur connaissance, qui voulut bien se charger de lui enseigner les premiers éléments de la langue latine. Sous l’influence de la grâce et des bons exemples qu’il avait sous les yeux, la vocation du jeune étudiant, jusque-là indécise, ne tarda pas à s’affirmer. Ses parents, loin de s’opposer à l’attrait qui le portait vers le sanctuaire, le firent entrer quelque temps après au petit séminaire de Meaux. M. Badenier au cours de ses études classiques et théologiques fut un modèle de piété et de régularité pour ses camarades du petit et du grand sémi­naire de Meaux, comme il devait l’être plus tard, pour ses confrères de Pondichéry et de Kumbakonam.

    Ordonné prêtre le 1er juin 1844, l’abbé Badenier fut immédiatement placé dans la paroisse de Fromonville, doyenné de Nemours. Il y passa huit années. Souvent la pensée du jeune desservant se portait vers les missions. Vint un jour où il put réaliser ses plus chères aspi­rations. Entré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 24 décem­bre 1852, après son temps d’épreuve réglementaire, il fut destiné à la mission de Pondichéry et quitta la France le 26 janvier 1854.

    Le voilà donc sur la terre des Indes, rempli du désir de travailler à l’extension du règne de Jésus-Christ. Mais avant de se lancer à la conquête des âmes, sur un terrain si différent de celui qu’il venait de quitter, il lui faudra se remettre à l’école et essayer de bégayer la langue des peuples auprès desquels il doit exercer son apostolat. Or c’était là une sérieuse difficulté qui se trouvait aggravée par son âge avancé (il avait trente-cinq ans), par son grasseyement et par ce manque d’oreille qui l’empêcha toujours de saisir les nuances subtiles de la prononciation. Au lieu de s’attarder à poser toutes ces considérations, il se met résolument à l’œuvre dès le lendemain de son arrivée à Pratacudy, consacrant chaque jour huit heures pleines (c’est lui-même qui l’a raconté) à l’étude de la langue.

    Après un stage de deux ans, Mgr Bonnand lui assigna l’important district de Viragalore. Son premier soin, après avoir pris possession de son poste, fut de terminer l’église du chef-lieu, puis de l’orner et de l’embellir, veillant surtout à la tenir dans un état de propreté admirable. Il fonda ensuite un couvent de religieuses indigènes, favo­risa de tout son pouvoir les confréries ou associations pieuses déjà existantes et s’appliqua à développer la ferveur chez les chrétiens, en encourageant la fréquentation des sacrements.

    Estimant donc que le culte extérieur était l’aliment du culte intérieur, qu’il captive l’attention de l’esprit, remue les puissances de l’âme et entretient la foi, qu’il s’adapte d’ailleurs parfaitement au tempérament indien, il ne négligea rien pour donner le plus de pompe et de solennité possible aux cérémonies et fêtes religieuses. Tout fut mis à contribution : statues et lustres de prix, riche garniture d’autel, brillantes illuminations, chants, cantiques, harmonium, chars de procession, tout un assortiment de cloches, etc... On devine la jubila­tion du pieux missionnaire à la vue de la foule qui remplissait son église, les dimanches et jours de fête, et l’on croit l’entendre s’écrier dans un saint transport : Confitebor tibi in ecclesia magna ! in populo gravi laudabo te. Seigneur, je chanterai vos louanges dans une grande assemblée, je vous louerai de concert avec un peuple nombreux.

    Les comptes d’administration, marchant de pair avec tout le reste, n’étaient pas moins éloquents : ils accusaient, chiffres ronds, 4.000 confessions et 5.000 communions d’adultes, près de 100 pre­mnières communions, 140 baptêmes d’enfants, nés de parents chrétiens. Les années de jubilé et de visite pastorale, le chiffre des communions dépassait quelquefois 7.000.

    Les chrétiens de Viragalore, de leur côté, rendaient pleine justice à ses efforts et à sa bonne volonté. Ils lui savaient gré du soin qu’il prenait de leur avancement spirituel, ils lui tenaient compte des sacrifices qu’il s’imposait pour la décoration de leur église ; ils ren­daient hommage à son dévouement ; ils appréciaient son zèle pour le salut des âmes, sa charité envers les pauvres et les malades, ses manières conciliantes, ainsi que sa modération et sa bienveillance envers tout le monde. Mais ce qui, plus que tout cela, ne pouvait manquer de produire sur leur esprit une impression autrement forte et durable, c’était le spectacle de sa vie toute d’édification, qu’il offrait constamment à leur admiration.

    Notre vénéré confrère était, en effet, d’une régularité exemplaire. Esprit méthodique, ordonné, très méticuleux, il n’était pas moins fidèle dans les petites choses que dans les grandes, faisant chaque chose un son temps, observant son règlement de vie avec ponctualité, ne préci­pitant rien, poussant la prévoyance jusqu’à calculer d’avance les suites possibles d’une parole, d’une action, d’une démarche ; il se rendait parfaitement compte que, tout en enseignant les autres, il devait, avant tout, donner l’exemple de toutes les vertus : Sacerdos alter Christus. Sacerdos debet esse ornatus omnibus virtutibus. Aussi peut-on dire que sa prédication par l’exemple produisait plus d’effet sur l’esprit de ses chrétiens que sa prédication du haut de la chaire.

    J’ai ici sous les yeux, jauni par les ans et les traces de l’usure, un tout petit cahier qui contient le règlement de vie qu’il s’était tracé à la fin de sa première retraite à Pondichéry en 1855. Tout y est minu­tieusement prévu depuis 4 heures et demie du matin, jusqu’à 9 heures du soir. En dehors des exercices de piété ordinaires, il en est beau­coup de surérogatoires qu’il s’était imposés. Sur le même cahier et portant la même date, sont également consignées ses résolutions, portant spécialement sur l’oraison, la préparation à la sainte messe et la récitation de l’office, la retraite du mois, la pensée de la mort et du purgatoire.

    Relevons une dernière résolution qui est comme le couronnement de toutes les autres : « Pour rester constant dans ma vocation apostolique et obtenir la grâce de la persévérance finale, je méditerai souvent sur ces paroles de Notre-Seigneur : Qui perseveraverit us que in finem, hic salvus erit. Ces résolutions, conclut-il, que je place sous la protection du très saint et très immaculé cœur de Marie, feront l’objet d’une lecture attentive et d’un examen sérieux, le jour de la retraite du mois, comme devant faire la base de mon jugement après « ma mort. »

    On le voit, la grande préoccupation de notre pieux confrère, celle qui semble dominer toutes les autres, était de se tenir toujours prêt à paraître devant Dieu.

    Sa vie, toute de modestie, de retenue et d’édification, ne l’empêchait pas de conserver cette « sainte gaîté » dont il parle dans ses résolu­tions. Tous ceux qui l’ont plus intimement connu pourraient témoigner de l’empressement qu’il mettait à recevoir ses confrères. À peine avait-on franchi le seuil de son modeste logis, qu’on le voyait tout rayonnant de joie, heureux, présent partout, attentif à s’acquitter des devoirs de l’hospitalité, ne s’asseyant jamais, ne s’arrêtant de temps à autre que pour semer à la volée la conversation de quelques vives saillies. On eût dit qu’à ce moment, il voulait épuiser le trésor inépui­sable de tendresse renfermé dans son cœur. C’est justice de reconnaître que, de son côté, il se montrait extrêmement sensible aux moindres marques d’affection qu’on lui témoignait : un petit cadeau fait à propos, un service rendu, une lettre aimable, une simple prévenance, un rien le rendait heureux. Aussi n’était-il jamais en retard pour remercier ceux qui s’intéressaient à sa personne et au succès de ses affaires. Ajoutons, en passant, qu’il ne manquait pas de culture littéraire : sa plume était facile et abondante, ses lettres écrites dans une langue bien française avec une nuance d’enjouement et de bonho­mie et presque toujours agrémentées d’un compliment hyperbolique à l’adresse du destinataire.

    Le temps lui-même semblait respecter sa personne : en dépit de certaines petites incommodités, compagnes inévitables de la vieil­lesse, le cœur était resté jeune et l’esprit lucide. Cependant, il com­prit qu’à soixante-douze ans, même avec l’aide d’un vicaire, il lui était difficile d’assurer la marche régulière d’un grand district, dans lequel les rivalités de castes étaient ardentes. Peu fait pour débrouiller les affaires compliquées, dont il ne percevait pas toujours la trame, il était impuissant à les dénouer. Il aurait fallu parfois tran­cher dans le vif, et il sentait qu’il n’avait plus le coup d’œil assez sûr, ni la main assez ferme pour tenter avec succès pareille aventure. Ces considérations le décidèrent à demander un poste plus petit et plus facile à administrer. On lui confia Tranquebar, avec promesse de lui donner un vicaire, qui serait plus spécialement chargé du gros travail. Les neuf années qu’il passa dans ce dernier poste furent peut-être les plus douces de sa vie, et tout porte à croire qu’il rêva un moment d’y finir tranquillement ses jours.

    Cependant nous le voyons, à l’âge de quatre-vingt un ans, repren­dre la direction de Viragalore, et, quatre années plus tard, nous le trouvons à Kumbakônam, avec le titre de vicaire général honoraire et chapelain d’une communauté religieuse. Mais bientôt, épuisé par ses longs travaux apostoliques, il fut obligé de se retirer au sanato­rium de Tranquebar. C’est là qu’il reçut une députation de ses anciens chrétiens de Viragalore qui le suppliaient de venir se reposer au milieu d’eux.

    Il va sans dire que ces honorables députés plaidaient leur cause avec toute l’éloquence dont ils étaient capables ; parfois même, ils empruntaient le langage allégorique. A les entendre, tout était dans la désolation depuis le départ de leur ancien curé, les rivières ne donnaient plus d’eau, les étangs tarissaient, les récoltes séchaient sur pied, le bétail périssait, les enfants étaient atteints de la petite vérole, etc. A tous ces maux ils ne voyait qu’un seul remède : le prompt retour de leur bien-aimé père au milieu de ses enfants inconsolables. Au fond, que voulaient-ils, ces braves gens ? Tout simplement s’assurer, pendant qu’il n’était pas encore trop tard, de la possession du tombeau du vénéré missionnaire. À leurs yeux, ce tombeau serait pour leur village comme une sorte de palladium qui les protégerait contre toutes les calamités.

    Ces appels répétés ne pouvaient manquer de trouver un écho dans le cœur de M. Badenier, et d’aviver le désir qu’il avait lui-même d’aller terminer ses jours dans son ancien district.

    Cette suprême consolation lui sera accordée. Le 5 novembre 1906, le vénérable octogénaire quittait le sanatorium de Tranquebar, décidé à braver la fatigue d’un long voyage, pour aller mourir au milieu de ses enfants. Le 7, il faisait son entrée à Viragalore, au milieu de tout un peuple accouru à sa rencontre, pour le saluer et lui demander sa bénédiction.

    M. Mardiné et son jeune vicaire le reçurent à bras ouverts. Frappés de l’altération de ses traits et comprenant qu’ils ne jouiraient pas longtemps de sa présence, ils voulurent du moins adoucir ses derniers moments, en rivalisant l’un et l’autre d’assiduité auprès de sa personne. Quant à M. Badenier, parfaitement résigné à la volonté de Dieu, c’est le sourire aux lèvres, peut-on dire, qu’il envisageait l’heure de la déli­vrance. Aussi bien, toute sa vie n’avait-elle pas été une longue et conti­nuelle préparation à la mort ? En attendant, il continuait de s’acquitter de ses devoirs religieux, avec cette exactitude scrupuleuse qui fut comme le trait caractéristique de toute sa vie. Il y fut fidèle jusqu’au dernier jour, réalisant ainsi au pied de la lettre ces paroles qu’il avait consignées dans le cahier de ses résolutions : Qui perseveraverit usque in finem, hic salvus erit.

    À partir du 12 janvier 1907, ses confrères, remarquant avec peine qu’il tombait fréquemment dans une espèce de sommeil léthargique, s’ingénièrent à le distraire par toutes sortes de moyens. Conscient lui-­même du changement survenu dans son état, il s’en plaignait douce­ment, clans la simplicité de son cœur, disant que le sommeil l’empêchait de prier comme à son ordinaire.

    Le jour suivant, qui était un dimanche, il voulut, comme d’habitude, dire la sainte messe, en se faisant assister par un confrère. L’effort fut au-dessus de ses forces ; il dut s’aliter immédiatement en rentrant au presbytère. Sentant la mort approcher, il se confessa et manifesta le désir de recevoir l’Extrême-Onction.

    Par une circonstance toute fortuite, on pouvait voir en ce moment à côté de M. Mardiné, le titulaire de l’endroit, trois jeunes confrères arrivés récemment dans les Indes. Il semble que la Providence, qui conduit tout avec poids et mesure, ait voulu amener ces benjamins de la mission au chevet du glorieux patriarche, pour leur montrer avec quelle sérénité savent mourir ces vétérans de l’apostolat qui ont blanchi sous le harnais, fidèles jusqu’à la mort à leur sainte vocation.

    Dans la soirée, les quatre confrères se rendirent auprès du malade, et l’un d’eux lui lut quelques pages sur la mort du prêtre. Il écouta la lecture avec une religieuse attention, ne l’interrompant de temps en temps, que pour y  faire de courtes réflexions empreintes de la plus profonde humilité.

    Le 14, qui devait être le jour de sa mort, les mêmes confrères lui apportèrent le Saint-Viatique. Le malade, prosterné à genoux sur les carreaux de sa chambre, dans l’adoration, récita lui-même le Confiteor et reçut pour la dernière fois le Dieu de l’Eucharistie, avec cette même candeur d’âme et cette même piété édifiante dont, trois quarts de siècle auparavant, l’église de Melun avait été le témoin, au jour de sa première communion.

    Vers 7 heures du soir, les confrères se rendirent de nouveau au chevet du malade pour lui faire la lecture spirituelle. Il l’écouta avec le même recueillement que la veille, mais sans faire aucune réflexion. Ils lui dirent ensuite qu’ils allaient tous ensemble réciter le chapelet avec lui et pour lui. Il les remercia avec effusion, quitta son lit, s’assit dans son fauteuil et se mit à réciter le chapelet tout entier avec eux. Ces exercices terminés, il se leva et, prenant le bras de son successeur, il lui dit, déjà d’une voix mourante : « Merci bien, merci. » Ce fut sa dernière parole. Il regagna aussitôt sa pauvre couchette, s’étendit de tout son long, renouvela à Dieu le sacrifice de sa vie et attendit tran­quillement l’heure de la mort. Devant l’imminence du danger, les confrères convinrent que l’un deux, à tour de rôle, se tiendrait pen­dant la nuit à  ses côtés. À 11h 55 minutes, le doyen d’âge de notre société s’endormait doucement dans les bras de Dieu, comme un petit enfant sur le sein de sa mère.

    À 5 heures du matin, les glas funèbres annoncèrent à la population que tout était fini. La nouvelle se répandit rapidement de village en village. Dans la matinée, le corps fut transporté dans la véranda extérieure, sous un gracieux pavillon dressé à la hâte par les habitants de Viragalore, et où il resta exposé jusqu’au lendemain. Pendant toute la journée, les chrétiens ne cessèrent d’affluer autour de la dépouille mortelle, avides de contempler une dernière fois les traits de leur vénéré pasteur et de prier pour le repos de son âme.

    Le 16 janvier, jour des funérailles, au premier chant du coq, toute la région est sur pied, dans un rayon de 6 à 7 milles à la ronde. Dès 7 heures du matin, les chrétiens commencent à déboucher de tous les côtés, village par village, tambours battants et bannières déployées. Les districts voisins sont largement représentés, les païens eux-mêmes, entraînés par l’irrésistible mouvement, fournissent un gros contingent. Vers 8 heures, les abords du presbytère et de l’église regorgent de monde. À ce moment M. Barralon, entouré de douze confrères, fait la levée du corps, et le cortège s’avance lentement vers l’église, suivant un tracé jalonné de cocotiers, tapissé de draperies, tendu de guir­landes et décoré de distance en distance d’arcs de triomphe. Grâce au grand nombre de confrères présents, les offices et cérémonies de l’église purent se faire avec toute la solennité d’un enterrement de première classe. Après l’absoute, les notables de l’endroit s’emparèrent du cercueil, le placèrent sur un lit de parade et le transportèrent solen­nellement à travers les rues du village, au milieu du bruit des tam­bours et des trompes, auquel venaient se mêler, de minute en minute, le fracas des boîtes et la voix plaintive des cloches. En tête du cortège s’avançait l’armée des parias, tenant tous à la main des palmes ou des roseaux, puis venait, précédant et suivant le char funèbre, la masse des gens de caste, le turban tombant demi déroulé sur les épaules en signe de deuil. Du perron de l’église, où se tenaient les confrères, le coup d’œil était des plus impressionnants. On avait la sensation, raconte l’un d’eux, d’assister plutôt à une marche triomphale qu’à un cortège funèbre. À ce moment, la foule pouvait être évaluée à 10.000 personnes. Pour retrouver pareille foule et pareille manifes­tation, il faudrait remonter jusqu’aux grandioses funérailles de M. Goust, enterré à Prattacudy en 1863.

    Il était près de midi quand la procession rentra. L’inhumation se fit dans la chapelle de Notre-Dame de Lourdes, que le pieux défunt avait bâtie lui-même de ses deniers, et dans laquelle il avait fait préa­lablement creuser le caveau qui devait recevoir ses cendres. « S’il plaît à Dieu, disait-il un jour, c’est ici, sous la garde de la Vierge Imma­culée, que je reposerai et que je dormirai mon dernier sommeil ; in pace in idipsum dormiam et resquiescam. » Son désir était réalisé et aussi, disons-le, celui de ses chrétiens.

    Pendant qu’on jetait sur sa sépulture la pelletée de terre finale, les cinq cloches de l’église firent entendre une dernière sonnerie semblable à un cri d’espérance et de triomphe, lancé vers les cieux, proclamant la foi en la résurrection de la chair.

     

     

     

     

    • Numéro : 651
    • Pays : Inde
    • Année : 1854