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Joseph BACQUÉ (1874-1933)

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    Joseph-Cléry Bacqué vint au monde à Montferrand-Savès le 21 août 1874, dans une modeste famille de cultivateurs. Par la suite ses parents vinrent demeurer dans la paroisse de Gimont où ils prirent en fermage une propriété du général de Lavigne, dans la riante vallée de la Gimose, à un faible distance de la chapelle de N. D de Cahuzac, lieu de pèlerinage célèbre dans la région. C’est dans le voisinage de ce sanctuaire béni que le jeune Cléry grandit et entendit les premiers appels de la grâce.

     

    La paroisse de Gimont possédait alors comme curé-doyen un bon et saint prêtre, le chanoine de Lavigne, frère du général, qui trouva en cet enfant les signes d’une vocation sacerdotale, et prit à tâche de lui donner les premières leçons de latin. M. Bacqué a toujours conservé un excellent souvenir de ce prêtre vénéré, mais il se rappelait aussi le général qui, pendant ses vacances, en l’absence du professeur, lui donnait parfois des cours d’arithmétique. La mansuétude du prêtre faisait alors place à la rondeur toute militaire et à la sévérité du soldat, qui ne badinait pas quand la solution d’un problème était fausse.

     

    Instruit des premiers éléments du latin, Cléry entra en classe de cinquième au Collège libre de Gimont. Doué d’une intelligence au-dessus de la moyenne, il y fit de bonnes et solides études secondaires, couronnées par le diplôme du baccalauréat ès-lettres. Tout en étant bon élève, le jeune Bacqué avait une nature un peu turbulente et taquine, aussi aimait-il jouer des tours à ses camarades au moment où ceux-ci s’y attendaient le moins : pour lui les récréations étaient des plus mouvementées. Il aimait à nous raconter lui-même ses fredaines de jeunesse, et avec sa verve de méridional, savait les enjoliver pour leur donner plus de saveur.

     

    Ses études secondaires terminées, M. Bacqué se dirigea vers le grand Séminaire d’Auch, où il a laissé le souvenir d’un brillant élève. Il eut pour condisciple Mgr Moussaron, évêque auxiliaire de Mgr Ricard archevêque d’Auch, qui lui-même l’avait en grande estime.

     

    Le diocèse avait alors à sa tête un Oblat de Marie en la personne de Mgr Balain, prélat des plus distingué qui, sous des dehors austères, possédait un véritable cœur d’apôtre. Animé d’un grand esprit surnaturel, il ne s’opposait jamais au départ pour les Missions lointaines des jeunes prêtres qui lui en faisaient la demande. Pour lui les vocations religieuses et missionnaires n’appauvrissent jamais un diocèse. « Bien au contraire, disait-il, c’est attirer sur « nous les bénédictions de Dieu qui comble largement les vides causés par ces sacrifices ».

     

    Au moment de l’appel au sous-diaconat, notre séminariste demanda à son Archevêque l’autorisation de rentrer aux Missions-Étrangères de Paris. En homme avisé, Mgr Balain lui accorda l’exeat, mais différa son ordination au sous-diaconat qui, en principe, aurait attaché le jeune lévite au diocèse. M. Bacqué accepta l’épreuve, affirmant ainsi son désir bien arrêté de devenir missionnaire. Comme il avait fait une partie de ses études théologiques au Séminaire d’Auch, il ne passa que deux années au Séminaire de la rue du Bac.

     

    Ordonné prêtre le 25 juin 1899, le jeune Partant quittait la France, le 26 juillet de la même année et faisait voile vers sa Mission lointaine du Kouytcheou, située en plein cœur de la Chine. Il atteignait Kweiyang le 31 décembre suivant. Son voyage avait duré plus de cinq mois.

     

    M. Bacqué commença l’étude de la langue chinoise près de son vénérable évêque, Mgr Guichard. Envoyé ensuite à Tou-chan, d’abord comme vicaire, il devint bientôt curé de tout le district ; c’était en 1900, au moment où éclata la fameuse et terrible révolte des Boxers.

     

    Heureusement pour la Mission, la province du Kouytcheou ne fut pas très touchée par ce mouvement, qui mit à feu et à sang la Chine du Nord. Les rumeurs étaient cependant menaçantes et les missionnaires s’attendaient au pire, quand la prise de Pékin, par les troupes alliées, calma les esprits et permit aux ouvriers apostoliques de reprendre leurs travaux sans crainte.

     

    Admirons une fois de plus en passant les dispositions de la divine Providence, qui sait tirer le bien du mal, au moment où les calculs des hommes croient tout perdu. Après la tourmente il se produisit en effet un revirement complet en faveur des Missions. Les conversions se multiplièrent et de nouveaux adorateurs vinrent en masse se jeter dans les bras de l’Eglise catholique. M. Bacqué eut lui-même le bonheur de voir venir à lui de nombreux païens, désireux d’embrasser notre sainte religion

     

    Ces nouveaux convertis venaient parfois à nous pour des motifs humains ou intéressés, comptant sur l’aide du missionnaire dans leurs affaires et procès avec les mandarins. C’était là un point assez délicat, et des brebis galeuses se faufilèrent quelquefois au sein de son cher troupeau, suscitant au dévoué pasteur bien des ennuis et bien des difficultés. N’empêche que notre missionnaire, encore tout nouveau, commença alors à donner toute sa mesure. Il entreprit avec ardeur l’instruction de ses catéchumènes, et bientôt eut la consolation de faire de nombreux baptêmes d’adultes.

     

    De ce fait M. Bacqué avait des relations suivies avec le Préfet et les notables de la ville, relations qu’il sut faciliter et entretenir par son adaptation aux us et coutumes du pays, sa facilité à s’exprimer clairement dans la langue Confucius, et sa souplesse à déjouer poliment les finasseries subtiles de ses rusés interlocuteurs. Grâce à son savoir-faire, il acquit bientôt une très grande popularité à Tou-chan, popularité qui contribuait fort à attirer les païens vers la sainte Eglise. Aussi sa petite chrétienté augmenta considérablement, au point de devenir, en peu de temps, une des plus belles de la Mission.

     

    Mais les épreuves devaient surgir bientôt et ce mouvement de conversions s’apaiser, pour cesser presque complètement après cinq ou six ans. De plus, en 1906, éclata une révolte des aborigènes Miao : née dans la préfecture de Tou-yun, elle s’étendit bientôt dans celle de Tou-chan. Les rebelles en voulaient d’abord aux mandarins locaux, dont les exactions les avaient exaspérés. Mais des pêcheurs en eau trouble réussirent à faire dévier ces haines vers la Mission Catholique qui n’en pouvait mais : naturellement les vieilles rancunes contre les chrétiens se réveillèrent, et les vengeances se donnèrent libre cours. Plusieurs stations secondaires furent complètement pillées par ces énergumènes, qui allèrent jusqu’à massacrer quelques chrétiens, surpris avant d’avoir pu se mettre en sûreté.

     

    Alors aux yeux des païens, l’étoile de notre confrère commença à pâlir. Plusieurs catéchumènes, venus de la veille à la religion catholique, effrayés par les menaces des païens, eurent la faiblesse d’apostasier. Le district de Tou-chan éprouva des pertes sensibles. Tout ne fut pas perdu cependant : la plupart des chrétiens en effet, et même un nombre imposant de néophytes, demeurèrent fermes dans leur foi qu’ils ont bien conservée depuis.

     

    En 1910, M. Bacqué quitta Tou-chan pour devenir curé de Ly-po, détaché du susdit district. Dans son nouveau poste il ne trouva plus une agglomération compacte de chrétiens baptisés, mais seulement quelques familles d’aborigènes très arriérés, aux mœurs déplorables.

     

    Tout était à créer dans cette station et le missionnaire se mit hardiment à l’œuvre : il y construisit en particulier une résidence très bien comprise dans un endroit charmant, à l’orée d’une forêt, et à proximité des villages chrétiens.

     

    Le séjour de M. Bacqué à Ly-po ne fut que de trois ans. En 1913 il recevait son changement et était nommé Chef du district de Mey-tan, dans la partie septentrionale de la province puis en 1917, il devenait Vicaire forain de toute la région.

     

    À ce moment la vie des missionnaires était devenue particulièrement difficile en Chine, et notre confrère en fit la cruelle expérience. Sa résidence fut un jour assaillie par une troupe de brigands qui, le mettant en joue, l’obligèrent à ouvrir les portes de sa maison et s’emparèrent de tout ce qui leur tomba sous la main. Dans la suite, des soldats le frappèrent sans raison de violents coups de crosse. Mais, malgré la difficulté des temps, à Mey-tan comme à Tou-chan, le vaillant apôtre sut mettre à profit son habileté à tirer parti des situations les plus difficiles.

     

    Un prêtre chinois avait été enlevé et emmené captif par les brigands, et M. Bacqué ne pouvait rien tirer de son mandarin local pour sa délivrance ; sans hésiter, il va négocier avec les brigands eux-mêmes, et fit si bien qu’il réussit à obtenir la liberté du prisonnier.

     

    Dans une autre circonstance, où des bandits en étaient venus aux mains dans les rues de Mey-tan, la population eut recours à son pasteur, pour éviter à la ville un malheur imminent. Ne comptant pour rien le danger auquel il s’exposait lui-même, le Père monta sur la barricade qui séparait les belligérants et, non sans de grandes difficultés, réussit à faire cesser le feu.

     

    En 1927 M. Bacqué fut transféré à Kwveiyang comme curé de la paroisse Saint-Louis avec, en plus, la charge du contentieux de la Mission, fonction délicate et particulièrement difficile au milieu de l’anarchie où se débattait alors la Chine.

     

    Dans sa paroisse il sut donner une impulsion nouvelle aux écoles, et obtint pour elles la reconnaissance officielle du bureau de l’Instruction Publique. Mais des difficultés d’un nouveau genre vinrent l’assaillir : il eut à traiter des affaires très épineuses, et à se défendre des attaques d’un gouvernement révolutionnaire, qui ne visait rien moins qu’à s’emparer des propriétés immobilières de la Mission.

     

    Ces soucis multiples contribuèrent pour une grande part à affaiblir sa santé. Souvent indisposé, il s’estimait inférieur à sa tâche par le fait d’un certain affaiblissement physique et moral, dont il se rendait très bien compte. Il crut donc devoir demander à son évêque d’être déchargé de ses fonctions, pour prendre la direction d’un district moins important, où il pourrait jouir d’un peu de repos. Accédant à sa demande, Mgr Seguin le chargea du district de Pin-fa. Nous étions à la fin de l’année 1931. Pin-fa fut le dernier poste de M. Bacqué.

     

    Cependant, son mal s’aggravait, mal dont lui, ni personne, ne connaissait exactement la nature. Une année ne s’était pas écoulée que Mgr Seguin dût le rappeler à Kweiyang, pour l’envoyer d’urgence à Shanghai afin d’y consulter des spécialistes. Voici la triste nouvelle que lui-même prit soin d’annoncer à son évêque, le 27 novembre 1932 :

     

    « Monseigneur. — J’ai la douleur de faire part à Votre Excellence de la grande épreuve « que le bon Dieu m’envoie : je suis atteint d’un cancer à la gorge. C’est M. Gerev qui est « venu me le dire de la part du docteur Richet. Ce médecin pense que mon mal n’est pas « incurable, ou, s’il est incurable, peut du moins devenir moins douloureux, à la condition de « regagner la France pour y suivre un traitement adapté à mon état. J’ai protesté devant M. « Gerey de mes intentions de ne pas être à charge à ma chère Mission, pour le peu de temps « qui me reste à vivre, et de mon désir de mourir dans un établissement de notre Société. Le « Père m’a répondu de suivre simplement ses conseils. Alors sous sa responsabilité, je me suis « mis, un peu malgré  moi, à sa disposition, et m’embarquerai par le premier paquebot « français en partance pour l’Europe.

    « Croyez bien, Monseigneur, que ce qui me cause le plus de peine, ce n’est pas « précisément d’être fixé sur la nature de mon mal : j’en avais depuis longtemps le « pressentiment, mais ce qui me désole c’est que ni les médecins, ni M. Gerey, ne me laissent « guère l’espoir de revoir jamais mon Kouy-Tcheou, mon Evêque bien-aimé et mes chers « confrères. Je vous demande de vouloir me faire la charité de vos prières, afin que j’aie assez « d’abandon à la volonté de Dieu pour surmonter l’immense chagrin que tout cela me cause...

    « Veuillez agréer, Monseigneur, et vous tous, mes chers confrères, l’expression de mes « sentiments excessivement peinés, mais très respectueusement aimants. »

     

    Cette lettre émue nous dit suffisamment la douleur de M. Bacqué à la veille de quitter la Chine et sa Mission pour toujours, lui qui était déterminé à ne jamais revenir en France.

     

    La traversée fut pénible ; aux environs de Singapore, il crut sa fin arrivée et demanda à un missionnaire de Malacca qui, comme lui, voguait vers la France, de lui administrer l’Extrême-Onction. Ce missionnaire voulut préalablement avoir l’avis du médecin du bord, qui lui déclara l’absence de tout danger immédiat. L’Extrême-Onction ne lui fut donc pas alors administrée

     

    À Marseille le malade écrivit une nouvelle lettre à Mgr Seguin et fut admis dans un hôpital de la ville par les soins de notre Procureur. Mais se rappelant le diagnostic du docteur de Shanghai, il se sentit pressé de partir pour Paris, afin d’y consulter un spécialiste. Profitant du passage à Marseille de M. Robert, il lui fit  part de son cas. Le premier Assistant de Mgr le Supérieur jugea urgent de l’envoyer aussitôt à la capitale ; ce qui fut fait.

     

    Depuis, nous étions sans nouvelles de notre confrère, lorsqu’au milieu du mois de mars, une lettre de Hong-kong, nous annonça sa mort à Montbeton le 26 février 1933. Ce message attrista toute la Mission où personne ne s’attendait à une fin si rapide.

     

    Notre regretté confrère qui a passé trente-trois ans de sa vie dans sa chère Mission du Kouytcheou, qu’il a tant aimée, et dans laquelle il avait tant désiré mourir, a dû être bien accueilli au seuil du Paradis par le Divin Roi des Apôtres et s’entendre dire ces paroles bien consolantes et si méritées : « Euge serve bone et fidelis, intra in gaudium Domini tui. »

     

    • Numéro : 2427
    • Pays : Chine
    • Année : 1899