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Jean AZÉMAR (1834-1895)

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    M. Henri Azémar était, au moment de sa mort, le doyen d’âge des confrères de la Mission de Saïgon, et l’un des plus vieux colons de la Cochinchine. Né à Luc, diocèse de Rodez, le 25 janvier 1834, il était arrivé à Saïgon le 20 janvier 1861 ; il avait donc soixante et un ans d’âge et trente-quatre de résidence en Cochinchine. Sauf deux courts séjours au sanatorium de Hong-kong, en 1873 et en 1894, jamais il ne s’est éloigné de la colonie.

    À son arrivée dans la Mission, Mgr Lefebvre, son vicaire aposto­lique, l’envoya, en compagnie de M. Eveillard, au poste de Brelam, dans le nord-est de la colonie, pour assister M. Arnoux, chargé de l’évangélisation des sauvages. Depuis une quinzaine d’années, nos confrères travaillaient dans ce poste ; ils avaient beaucoup souffert, mais sans obtenir aucun résultat sérieux. M. Arnoux, désespérant d’amener les adultes au christianisme, résolut de reprendre l’œuvre par le commencement, en s’efforçant de former les jeunes sauvages, plus malléables et moins pervertis, aux pratiques de la vie chré­tienne. Sur ces entrefaites, M. Arnoux, épuisé par la fièvre des bois, revint mourir à Hong-kong, M. Éveillard fut rappelé au séminaire, et M. Azémar, dont la robuste santé semblait devoir triompher de l’in­salubrité du pays, resta seul chargé de la difficile mission des sauvages.

    Il eut d’abord à lutter contre bien des défiances et des hostilités sourdes ; il en triompha à force de charité et de patience. Il avait réussi à grouper autour de lui une quarantaine d’enfants de six à quinze ans. Déjà il songeait à marier les aînés de sa petite famille, et il se réjouissait à la pensée de voir se grouper autour de son humble case les premiers éléments d’un village de Stiengs chrétiens. Il allait bientôt expérimenter le peu de fond qu’il y avait à faire sur ces sauvages enfants de la forêt.

    En 1866, la révolte de Poucom-bo éclata au Cambodge, et, comme une traînée de poudre, l’insurrection s’alluma tout le long de la fron­tière nord de la colonie, le poste de Brelam fut menacé ; M. Azémar dut l’évacuer et se réfugier avec ses enfants dans un des villages situés à la limite de l’inspection de Thu-dau~mot.

    Ayant ainsi pourvu provisoirement au salut de sa petite colonie, le missionnaire, accompagné d’un vieux sauvage, qui voulut bien lui servir de guide, se lança à travers la « brousse » pour demander du secours à l’inspection de Thu-dau-mot, le poste français le plus rap­proché. Il y arriva après cinq jours de marche, les habits déchirés, les pieds en sang, mourant de fatigue et de faim ; car depuis un jour et demi, il n’avait rien mangé. Arrivé à Thu-dau-mot, une triste décep­tion l’attendait. Le commandant du poste ne pouvait ou ne voulait rien faire. Sans prendre le temps de se reposer, le pauvre Père emprunta des habits à son confrère de Thu-dau-mot, et continua sa route sur Saïgon. Après bien des hésitations, on se décida enfin à envoyer du secours. Il était trop tard ; quand la troupe arriva à Bre­lam, les établissements de la Mission étaient anéantis et le travail de vingt années perdu.

    Cependant grâce aux mesures prises par M Azémar, le personnel tout entier était sauf, et les enfants réunis, sous la conduite de leur sur­veillant annamite, dans un village où l’on n’avait plus rien à craindre des rebelles. Mais, dans leur fuite à travers bois, l’instinct sauvage s’était réveillé parmi ces enfants. Pendant que le Père, brisé par l’inquiétude, la fatigue et un fort accès de fièvre, était retenu à Saïgon, un complot s’organisa parmi les grands. Une nuit, le Thay annamite fut égorgé pendant son sommeil, puis les misérables, après s’être emparés de tous les objets à leur convenance, s’enfuirent dans la forêt, ne laissant derrière eux que les petits enfants trop jeunes pour les suivre. Ce fut l’anéantissement de la mission des sauvages en Basse-Cochinchine. En présence du peu de résultats obtenus et du besoin d’ouvriers apostoliques dans la colonie, Mgr Miche jugea, avec raison, qu’il fallait remettre à d’autres temps l’évangélisation de ces races abruties, et commencer par en faire des hommes avant de son­ger à en faire des chrétiens.

    Ce fut une grande douleur au cœur de M. Azémar. À plusieurs reprises, il demanda à Mgr Miche, puis à Mgr Colombert, l’autorisa­tion de reprendre la mission des sauvages. Placé à Lai-thieu, dans l’inspection de Thu-dau-mot, son premier soin avait été d’aller cher­cher les six orphelins échappés à la catastrophe, et de les établir auprès de lui. Sa pensée, qu’il put réaliser plus tard en partie, était de les élever et, quand ils auraient l’âge, de leur chercher des fem­mes sauvages et de les établir dans un des villages de la frontière, pour avoir là une base d’opérations quand on recommencerait la mission des sauvages dont il ne désespéra jamais. Malgré les souf­frances physiques et morales qu’il avait endurées au milieu des Stiengs, il aimait ces pauvres gens, et volontiers il les plaçait dans l’échelle de la moralité au-dessus de nos Annamites. Les mères, on le sait, ont de ces aveuglements et de ces prédilections inexplicables pour leurs enfants plus disgraciés de la nature, pour ceux qui les ont fait davantage souffrir.

    À Lai-thieu, vieille chrétienté qui fut, de la fin du siècle dernier à la persécution de 1833, le centre de la Mission et la résidence des Vicaires apostoliques, M. Azémar allait trouver un juste dédomma­gement de ses rudes débuts dans la carrière de l’apostolat. Au milieu de ces vieux chrétiens, d’une foi vive et d’une vertu éprouvée, il n’oubliait pourtant pas ses chers sauvages. Il employa les loisirs que lui laissait son ministère, à composer un dictionnaire de la langue stieng, et à rédiger, pour l’usage des futurs missionnaires, un caté­chisme et plusieurs livres de prières dans le dialecte des sauvages. Ceux de nos compatriotes qui commencent à explorer ces régions encore si peu connues, trouveront dans ces ouvrages bien des ren­seignements utiles sur la langue et les mœurs de ces peuplades. Jus­qu’ici le dictionnaire seul a été édité ; les autres ouvrages de M. Azémar sur les sauvages sont encore manuscrits.

    M. Azémar était un vrai montagnard du Rouergue ; il en avait la rudesse, la franchise, la foi simple et forte. Sous des dehors un peu frustes, c’était un homme d’intelligence et de sens ; il lisait beaucoup, se tenait au courant des questions du jour, et sa conversation, quand il était à l’aise avec ses interlocuteurs, était fort intéressante, pleine de traits et d’aperçus ingénieux. D’un abord un peu rude, d’une franchise un peu brutale, d’une droiture de caractère qui répu­gnait essentiellement aux habiletés et aux compromis, il disait ce qu’il pensait ; il pensait ce qu’il disait, et comme il pensait ordinai­rement juste, il parlait net, droit et sans ambages. Jamais homme n’eut moins que lui l’étoffe d’un courtisan ou d’un complaisant ; il ne savait pas transiger avec les principes ou avec ses convictions. Aussi allait-il droit son chemin sans se préoccuper du blâme ou de la contradiction ; mais, sous cette enveloppe un peu âpre, se cachait un cœur d’or. Tous ceux qui l’ont approché savent à quoi s’en tenir à cet égard.

    Sa vie intérieure avait pour caractéristique une piété d’enfant envers la très sainte Vierge. Pour la faire connaître et aimer de nos chrétiens, il traduisit et fit éditer à ses frais la « Cité mystique » de Marie d’Agréda ; au flanc de la colline sur laquelle sont bâtis l’église et le presbytère de Lai-thieu, il édifia une jolie grotte de Lourdes dans laquelle il allait chaque jour faire ses dévotions. C’est là qu’il fit creuser son caveau funèbre, voulant dormir son dernier sommeil près de Celle qu’il appelait « sa bonne Mère du Ciel. »

    Il avait aussi un très grand zèle pour la maison de Dieu. Pendant longtemps, la pauvre église de Lai-thieu fut la mieux montée de la Mission en ornements et en vases sacrés. Rien ne lui paraissait trop riche pour le service de l’autel, et bien que d’un tempérament fort peu artistique, il voulait que tout ce qui sert à l’oblation du divin sacrifice fût beau et même magnifique. Volontiers il prenait sur son très modeste budget et s’imposait des privations pour monter la sacristie. Il fallut que son vicaire apostolique, Mgr Colombert, lui imposât de se mieux traiter et d’avoir une table mieux garnie, ne fût-ce que pour les confrères qui passaient chez lui. Il obéit ; mais, dans les meilleurs jours, son ordinaire n’eût pas déparé certaine­ment la table d’un trappiste.

    En 1869, il avait élevé à Lai-thieu une chapelle très simple, qui tombe aujourd’hui en ruines ; depuis plusieurs années, le bon Père se préoccupait vivement de cette situation, et il redoublait de priva­tions pour élever un véritable monument religieux à la Mère de Dieu. Comme le Prophète-roi, il ne lui aura pas été donné de voir monter les murailles du temple ; mais, lui aussi, il laisse à son successeur des matériaux et des fonds qui suffiront probablement à l’édification de l’œuvre.

    Entre tous ses attraits surnaturels, il faut mettre au premier rang ce que le P. Faber a nommé la dévotion au Pape. Cette dévotion était chère entre toutes à son cœur, et il ne négligeait rien pour faire partager à ses paroissiens son dévouement enthousiaste au Vicaire de Jésus-Christ. Chaque année, il faisait appel à leur générosité pour le denier de Saint-Pierre, et sa parole ardente et convaincue produi­sait des effets vraiment merveilleux sur ces cœurs  bien disposés. Une année, une pauvre vieille femme de sa paroisse, qui vivait retirée chez ses enfants, honteuse et désolée de ne pouvoir disposer d’une sapèque pour offrir au Père commun des fidèles, se mit pendant plu­sieurs semaines en service chez des étrangers, et, à la fin du mois, elle apporta toute joyeuse quatre ligatures, environ trois francs de notre monnaie, pour le denier de Saint-Pierre. Ce trait héroïque, ayant été rapporté à Pie IX par un aumônier de marine qui, de pas­sage à Lai-thieu, avait été témoin de la scène, le bon Pape ne put retenir ses larmes, et il envoya une ample bénédiction à l’heureux missionnaire et à la paroisse si bien dirigée par lui.

    Pour grossir annuellement son petit trésor, le Père avait bien des industries. Lai-thieu est une paroisse de jardins qui produisent les plus belles oranges et les meilleurs fruits de la Cochinchine. Le mis­sionnaire demandait à chaque famille de sa paroisse de réserver un arbre qui devenait l’arbre du Pape. Tous les fruits en étaient vendus exclusivement au profit du denier de Saint-Pierre.

    C’est dans la même intention qu’il introduisit dans la colonie et vulgarisa parmi ses paroissiens l’élevage des dindons. Comme Lai-thieu est à proximité de Saïgon, il avait là un marché tout trouvé pour se débarrasser à un bon prix de ces intéressants bipèdes, d’au­tant plus recherchés alors qu’ils étaient plus rares sur la place. Par­fois ses confrères le plaisantaient un peu sur ses industries pastorales : mais, comme je l’ai dit, le Père était absolument inaccessible à la contradiction, qui glissait sans avoir prise sur son esprit.

    Un jour, c’était au commencement de 1875, un de nos confrères, récemment arrivé de France, avait dans son porte-monnaie quelques pièces pontificales qui venaient d’être retirées de la circulation. M. Azémar voulut en avoir une. Le confrère, voyant son ardent désir, lui tint, comme on dit, « la dragée haute ». À la fin, il céda à ses ins­tances et lui échangea une pièce de dix sous à l’effigie de Pie IX contre un bel écu de cinq francs. Il va sans dire que ce troc par trop usuraire fut immédiatement versé à la caisse du denier de Saint-Pierre.

    Grâce à toutes ces industries, le dévoué missionnaire eut, pendant plusieurs années, la joie d’envoyer au Souverain Pontife des sommes variant entre mille et douze cents francs. Pour une paroisse qui compte moins de mille chrétiens, ce n’était vraiment pas trop mal. Le Vicaire de Jésus-Christ serait à l’aise, si les trois cents millions de catholiques qu’il y a dans le monde, se montraient aussi généreux à son égard. Cela ferait un budget annuel de 400 millions pour le monde entier.

    Son dévouement passionné au Pape n’empêchait pas M. Azémar de s’occuper des misères qu’il avait sous les yeux. Il était toujours prêt à faire aux malheureux l’aumône de sa pauvreté, et comme il ne dépensait presque rien pour lui-même, il trouvait le moyen de faire du bien dans sa paroisse. C’est ainsi que le premier dans la colonie, il s’occupa de l’éducation des sourds-muets. Il envoya, à ses frais, un de ces infortunés étudier en France, pour avoir en lui un sous-­maître exercé ; il fit venir des livres, étudia les meilleures méthodes, et s’efforça de les appliquer à une vingtaine de sourds-muets qu’il réunit chez lui. Malheureusement, l’exiguité de ses ressources ne lui permit pas de donner à cet utile établissement tous les développements qu’il aurait pu désirer.

    Il y avait près de trente ans que le Père se dépensait sans compter au service de ses paroissiens, quand il vit approcher la mort. L’es­tomac ne fonctionnait plus, et l’organisme, épuisé par le climat de la Cochinchine, n’avait plus la force de réagir. Après une tentative in­fructueuse au sanatorium de Hong-kong, voyant qu’il n’y avait plus pour lui d’espoir de guérir, il voulut revenir pour mourir au milieu de ses gens dont il était vraiment le père, ayant baptisé plus des deux tiers de la paroisse.

    Comme le bon et fidèle serviteur de l’Évangile, il a vu venir la mort sans terreur et sans regrets. Il s’est endormi paisiblement dans le Seigneur, le dimanche 9 juin, à dix heures du matin.

    Le surlendemain, ses obsèques furent célébrées par le Vicaire apostolique, assisté de dix-sept missionnaires ou prêtres indigènes. L’administration de Tu-dau-mot et plusieurs Européens avaient tenu à rendre un dernier hommage au missionnaire en assistant à ses funérailles. La paroisse tout entière et de nombreux fidèles venus des chrétientés voisines se pressaient dans la vieille église devenue trop étroite. Au moment où, au chant des hymnes sacrés, le corps fut enlevé de l’église et transporté à la grotte de Lourdes, au bas de la colline, les pleurs et les cris de ces pauvres gens, en voyant em­porter la dépouille mortelle de leur Père spirituel, témoignèrent hautement de l’affection filiale que nos Annamites chrétiens ont pour leurs missionnaires et des regrets que M. Azémar laisse derrière lui.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 793
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1861