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Pierre AURIENTIS (1854-1922)

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    M. Pierre Aurientis naquit le 1er avril 1854, à Saint-Amans-de-Pellagal, dans le diocèse de Montauban. Sur sa famille et ses premières années, on possède peu de détails.

     

    Il fit ses études secondaires au collège de Moissac, tenu alors par les Frères Maristes. Dans sa classe, qui comptait pourtant des intelligences d’élite, entre autres l’Abbé Gayraud, le futur député du Finistère, l’Abbé Lury, le futur Vicaire Général de Constantine et d’autres qui ont occupé ou occupent encore des postes importants dans le diocèse de Montauban, le jeune Aurientis tenait la tête pour tout, sauf pour la littérature où Gayraud l’emportait. À la fin de ses études, se sentant la vocation apostolique, il sollicita son admission au Séminaire des Missions-Étrangères où il entra le 9 octobre 1875.

     

    Ordonné prêtre le 21 septembre 1878, parti le 30 octobre de la même année pour la Mission du Japon Méridional, arrivé à Nagasaki le jour de Noël, M. Aurientis fut envoyé à Osaka pour apprendre la langue sous la conduite de M. Cousin, chargé alors du poste de Kawaguchi. Ses progrès en japonais furent rapides. Au bout d’un an, M. Vasselon qui s’occupait des latinistes ayant été envoyé fonder un poste, M. Aurientis fut désigné pour le remplacer.

     

    Avec ses élèves, il se montra ce qu’il fut toute sa vie, vif, s’impatientant à la moindre faute, fut-elle uniquement contre la syntaxe, mais avec cela cœur d’or, allant jusqu’à dépenser pour ses élèves tout l’argent qu’il possédait. Cela dura deux ans et demi. Avec son tempérament vif et bouillant d’ardeur, le jeune missionnaire s’impatienta quelque peu à Osaka : Pour donner libre cours à son zèle, Mgr Petitjean le chargea d’aller fonder un poste à Hiroshima, grande ville située à l’est du Hondo.

     

    À cette époque, certains croyaient cette fondation presque impossible : Hiroshima était et est encore aujourd’hui une citadelle du bouddhisme ; ses habitants, bouddhistes fanatiques autant qu’hostiles aux étrangers, ne promettaient guère de consolations au jeune apôtre. En partant, M. Aurientis, conscient de sa tâche et des difficultés à surmonter, prit toutes les précautions nécessaires, consulta les missionnaires expérimentés, et emmena avec lui un brave homme, utile à beaucoup de besognes, cuisinier, catéchiste, etc. Tous les deux s’embarquèrent à destination de Hiroshima.

     

    Sur les bateaux japonais de cette époque, les passagers n’avaient dans chaque classe, 1re , 2e ou 3e , qu’une salle commune : c’est là qu’on mangeait, qu’on se couchait et qu’on causait. Bon causeur et fin diplomate, M. Aurientis eut vite lié connaissance avec ses compagnons de voyage devenus bientôt ses amis. Comme la plupart débarquaient à Hiroshima, adroitement il s’informa de l’hôtel où ils comptaient descendre, et finalement il se fit presque inviter à les suivre. À Hiroshima, le Père se mit bravement le dernier, se faisant tout petit : Le patron de l’hôtel, sur le pas de sa porte, l’échine basse, invitait les voyageurs à entrer, mais quand tous les autres furent passés, à la vue de l’Européen, sa figure se rembrunit et il hésita. Enfin, et connue à contrecœur : « Entrez, » dit simplement l’hôtelier. — « Ah ! quel soupir de soulagement j’ai poussé ! nous racontait plus tard M. Aurientis, et je me suis dit : Enfin, me voici dans la place, il s’agit maintenant d’y tenir. »

     

    Dès le lendemain, son catéchiste se mit en campagne pour trouver une maison à louer. Il en trouva tant et plus, mais dès qu’on apprenait que c’était pour un Européen, tout le monde de se récuser. Au bout d’une semaine, toujours rien ; si bien que M. Aurientis, malgré sa bonne humeur et sa confiance imperturbable commençait à douter du succès. Les choses finirent par s’arranger d’une façon tout à fait providentielle : Son catéchiste ayant trouvé une maison à louer dans une rue très fréquentée, s’informait du prix ; mais comme toujours, aussitôt qu’il eut dit que le locataire était un Européen, la maison ne fut plus à louer. Fatigué de ses multiples échecs, le catéchiste perdit patience et la discussion s’anima, ce qui fit attrouper les passants. Parmi eux, un brave homme, intrigué par quelques mots saisis au vol, demanda des détails au catéchiste qui s’empressa de les donner. « Très bien, dit le passant, cet Européen est de mes amis et je possède justement une maison à louer ; je la lui loue. » Ensemble ils se rendent à l’hôtel où se morfondait depuis une longue semaine le pauvre missionnaire. Celui-ci se voit aborder par l’inconnu comme un vieil ami. — « Pardon... qui êtes-vous donc ? » — « L’an dernier nous avons voyagé sur le même bateau, d’Osaka à Okayama, et vous m’avez offert des cigarettes ; vous avez oublié ma tête, mais moi je n’ai pas oublié la vôtre. » En un instant le marché fut conclu. La maison était loin d’être un palais, mais M. Aurientis, content comme un prince, s’y installa sans retard. Et voilà comment un paquet de cigarettes lui ouvrit les portes de Hiroshima.

     

    Pour ne pas effaroucher les gens, il se présenta d’abord comme professeur de français ; quelques élèves vinrent, surtout des officiers. Mais en secret, aidé de son catéchiste, il ne tarda pas à entrer en relation avec quelques païens : de ce nombre fut un nommé Okamoto, ancien samurai. Ce fut sa première conquête ; ce brave homme devint bon chrétien et persévéra jusqu’à sa mort, survenue trente ans après.

     

    M. Aurientis fit deux stages à Hiroshima : le premier de 1881 à 1886, et le second de 1889 à 1893. Malgré les difficultés, il réussit à y former une petite chrétienté sérieuse ; il en fonda d’autres ensuite à Matsuyama, à Uwajima, à Iwakuni et à Takamatsu. Toujours en courses apostoliques, mieux que les pilotes les plus habiles, il connaissait tous les coins, les îles et les passages difficiles de la Mer Intérieure. Il connaissait aussi non seulement les noms de tous les bateaux qui y faisaient le service, mais encore tous les équipages, depuis le capitaine jusqu’au dernier « boy ». Toujours digne et se faisant respecter, si par hasard quelque malappris ou quelque pédant s’avisait de vouloir lui en imposer, il le remettait vite à sa place. A combien de périls, de naufrages n’a-t-il pas échappé ! Une fois il perdit sa soutane qu’il avait quittée pour gagner à la nage l’île voisine. Une autre fois, ne le voyant pas venir à temps pour la retraite, on le crut perdu avec son bateau qui avait été pris dans un typhon.

     

    M. Aurientis était connu non seulement des équipages des bateaux qui le transportaient dans ses tournées apostoliques, mais encore des habitants des ports où il abordait. Il s’y était acquis la réputation d’un homme extraordinaire, pouvant discourir de omni re scibili et quibus­dam aliis. Il nous contait à ce sujet de jolies anecdotes ; je n’en citerai qu’une.

     

    Un jour qu’il venait de débarquer à Nagahama, le maire de l’endroit vint le trouver à son hôtel, accompagné de deux autres personnages importants, pour lui demander son avis sur les améliorations à apporter au port dont le sable s’obstinait à boucher l’entrée. M. Aurientis n’était pas homme à se récuser pour si peu. Les voilà tous à circuler en barque à travers le port, et notre ingénieur improvisé de donner son avis et d’exposer des plans. « Je ne m’en suis pas trop mal tiré, » disait-il -plus tard en riant. Ceci se renouvela et se répéta plus tard à Kyoto, lorsqu’il fut professeur de français au lycée supérieur et à l’Université. Dans certaines questions lorsqu’on ne s’entendait pas, les docteurs de l’endroit étaient les premiers à dire : « On demandera cela au Maître Aurientis.

     

    De 1886 à 1889, notre confrère fut chargé du poste de Tsu, fondé depuis quelque huit ans et comprenant déjà un bon noyau de chrétiens, mais malheureusement gâté par deux ou trois esprits brouillons. M. Aurientis eut vite fait de remettre l’ordre. Là, comme à Hiroshima, il ne craignait pas de se donner de la peine, il multipliait les courses apostoliques et les conférences religieuses.

     

    Nommé curé de Kyoto en 1893 pour remplacer Mgr Vasselon nommé évêque d’Osaka, M. Aurientis passa dans cette ancienne capitale du Japon la plus grande partie de sa vie, près de trente ans. Ses débuts dans ce poste furent plutôt modestes ; mais grâce à son zèle, à sa délicatesse et à sa charité apostolique, il devint bientôt le Père aimé de tous ses chrétiens. Le bon Dieu lui accorda la consolation de cueillir chaque année une bonne gerbe de baptêmes.

     

    Pour attirer et ouvrir les cœurs à la vérité, il se donna tout à tous. Il jouissait d’une excellente santé et était d’une activité extraordinaire ; aussi, tout en administrant son importante paroisse, il donnait des leçons aux japonais qui désiraient apprendre le français. Parmi ses élèves, plusieurs se firent chrétiens ; les autres, ingénieurs, médecins, professeurs de l’Université, etc., lui restèrent toujours très attachés. Ce fut à lui qu’on s’adressa quand, à l’Université d’abord et ensuite au lycée supérieur de Kyoto, on eut besoin d’un professeur de français. Avec la permission de son évêque, M. Aurientis accepta de gaîté de cœur ce surcroît de travail, car il y voyait un moyen de servir efficacement la Mission et de faire du bien à ses nombreux élèves. Notre confrère réussit admirablement dans ses nouvelles fonctions et, en quelques années, il devint l’homme le plus connu et le plus estimé de tout Kyoto.

     

    Voici le magnifique hommage que M. André d’Arçais a rendu à M. Aurientis, dans la « Revue des Deux Mondes », (nº du 15 mai 1922) ; à l’occasion de la visite du Maréchal Joffre au Japon :

     

    « Il n’y a qu’un français à Kyoto ; il connaît sa ville et l’aime avec une étrange passion : c’est le Père Aurientis, des Missions-Étrangères.

     

    Il est arrivé su Japon en 1878 : il a aujourd’hui 67 ans. Quand on lui demande s’il n’est jamais retourné à Montauban, sa ville natale, il répond : Comment pourrai-je quitter ce pays-ci ? Il est si prenant !

     

    Au physique, grand, fort, de larges épaules, une grande barbe blanche étalée sur la soutane, chauve, des yeux grands et bons derrière des lunettes d’or ; au moral, l’homme le plus cultivé, au courant de tout le monde intellectuel français, jugeant les choses, les hommes et leurs œuvres avec une étonnante indépendance. Il vit heureux et aimé au milieu de ses 500 catholiques, tous aisés, dit-il.

     

    Mais ce qui augmente encore notre respect pour cet homme de bien, c’est qu’il est ici le champion de l’influence française : C’est grâce à lui qu’à Kyoto, le titre de français donne droit au meilleur accueil que la France est connue et aimée ; il est professeur de français et de littéraire française au Collège et à l’Université Impériale ; depuis vingt ans, chaque jour il fait ses cours ; il a parfois jusqu’à six heures de leçons dans la même journée ; plusieurs milliers de Japonais ont appris notre langue sous sa direction. Tous nos compatriotes passant ici viennent le consulter et l’interroger sur ce Japon qu’il connaît si bien et aime tant ; il a été le documentateur et l’inspirateur de tous ceux qui ont écrit ou travaillé an Japon ; il fut le guide de tous les officiers venus ici pour y apprendre la langue : les généraux Le Rond, Corvisart, Duval sont ses élèves.

     

    Qu’il pardonne à l’auteur de ces lignes de parler de lui : mais comme tous ceux qui le connaissent, il regrette qu’on ait l’air d’ignorer tant de services accumulés et voudrait voir sa boutonnière fleurie du rouge ruban qui signale les bons serviteurs. »

     

    Quelques instants après la mort de M. Aurientis, l’un des derniers officiers français à qui il avait rendu service disait de lui : « Ah ! celui-là était un as ! » Et dans ce cri du cœur, on sentait bien ce qu’il y avait d’admiration et de reconnaissance.

     

    Vicaire Général de 1914 à 1917, M. Aurientis fut supérieur de la Mission d’Osaka, de mai 1917, époque de la mort de Mgr Chatron, jusqu’en janvier 1919, à l’arrivée de Mgr Castanier qui le nomma Vicaire Général honoraire.

     

    Doué d’une belle intelligence et d’un jugement très droit, d’un cœur d’or et d’une bonne humeur réconfortante, M. Aurientis était particulièrement aimé de ses confrères : « Allons voir le vieux » était devenu parmi eux une façon familière de parler ; on était toujours sûr de recevoir chez lui bon accueil. Avait-on des ennuis ou des questions à éclaircir, on pouvait attendre de lui les conseils les plus judicieux. Que de confrères à qui il a ouvert sa bourse pour les tirer d’une pénible situation ! Avec une délicatesse exquise, il devinait les embarras et prenait les devants pour aller au secours ; il avait parfois des boutades qui démontaient un peu ceux qui ne le connaissaient pas bien, mais ce n’était que de surface, aussi on ne pouvait pas lui faire de plus grande peine que de prendre cela au sérieux.

     

    Malgré ses soixante-sept ans sonnés, il jouissait d’une santé robuste et travaillait toujours avec ardeur ; nous espérions le conserver encore longtemps. Vers le milieu d’octobre, on apprit bien qu’il était un peu fatigué, mais personne ne crut la chose grave ; lui-même se faisait une fête de venir bientôt prendre part à la retraite qui commençait cette année le 22 octobre.

     

    Hélas ! son état s’aggrava rapidement ; Monseigneur alla le voir le 20 octobre. À ce moment les médecins espéraient encore le sauver, mais M. Aurientis dit lui-même à son évêque : « Les médecins ne me trouvent aucune maladie grave et je ne souffre pas, mais je sens que la machine est usée. Le Bon Dieu m’a gâté en me conservant jusqu’ici une santé extraordinaire, mais je crois que c’est fini ; quand même je guérirais, je ne retrouverai pas mon ancienne vigueur. D’ailleurs, il nous faut tous mourir un jour : que ce soit un peu plus tôt, un peu plus tard, peu importe. Je demande seulement que la Volonté de Dieu soit faite. » Comme on lui rappelait qu’en cas de maladie grave il était bon de se tenir prêt à toute éventualité, il répondit aussitôt : « Oui, quoi qu’en disent les médecins, il est prudent de mettre tout en ordre, de faire une bonne confession, et je vais m’y préparer. »

     

    Peu après M. Aurientis se confessa : il avait sa pleine connaissance, et s’était préparé à cette confession comme si elle devait être la dernière de sa vie ; il s’abandonna ensuite en toute confiance à la bonne Providence. Le mardi, 24 octobre, l’état du malade devenant de plus en plus alarmant, on crut prudent de lui administrer les derniers sacrements et de lui donner l’indulgence plénière à l’article de la mort ; il les reçut avec foi et garda jusqu’au bout une sérénité admirable et une résignation entière à la sainte Volonté de Dieu.

     

    Ce n’est que le soir de ce même jour que les médecins perdirent tout espoir de le sauver : des complications graves avaient surgi du côté du cœur. Toutefois le dénouement ne semblait pas encore imminent. Le 25 octobre, aussitôt après minuit un changement subit se produisit. Monseigneur Castanier, M. Birraux et un prêtre japonais récitèrent avec les assistants les prières des agonisants; elles étaient finies depuis cinq minutes à peine, et M. Aurientis venait de recevoir une dernière absolution, quand tout à coup le cœur cessa de battre. Sans secousse son âme avait quitté le corps pour paraître devant Dieu.

     

    Les missionnaires se trouvaient alors réunis pour la retraite annuelle à Osaka ; aussitôt avertis, ils purent presque tous dire la messe pour le défunt. Les funérailles eurent lieu le 27 octobre ; Kyoto n’étant qu’à une heure de chemin de fer d’Osaka, tous les confrères interrompirent les exercices de la retraite pour venir y assister. Selon la volonté expresse du défunt, les funérailles furent célébrées avec la plus grande simplicité, mais elles furent imposantes par la nombreuse assistance que l’église ne pouvait contenir.

     

    Le Maire de la ville, le Président de l’Université Impériale, le Directeur du Lycée Supérieur, de nombreux professeurs, des délégations des élèves assistèrent au service funèbre et accompagnèrent le corps jusqu’au cimetière. Sur la tombe, M. Hauchecorne, consul de France à Kobé et Osaka, représentant officiellement S. E. Monsieur l’Ambassadeur de France au Japon, rendit au défunt un dernier et touchant hommage. Ces funérailles furent la dernière prédication de M. Aurientis dans sa bonne ville de Kyoto. Defunctus adhuc loquitur.

     

     

    • Numéro : 1399
    • Pays : Japon
    • Année : 1878