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Philippe AULAGNE (1844-1895)

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    Philippe-Joseph Aulagne naquit en 1844, à Monistrol (Haute-Loire), d’une famille originaire d’Yssingeaux. Ses pieux parents n’épargnè­rent rien pour lui procurer une éducation soignée. Placé de bonne heure au petit séminaire de Monistrol, le jeune Philippe répondit aux soins de ses professeurs avec une application soutenue. Il se fit bientôt remarquer par un sérieux au-dessus de son âge. Même aux jours de congé, on le voyait se promener tenant à la main quelque auteur latin ou italien. Un accident qui lui arriva pendant une de ces promenades détermina sa vocation. Un jour qu’il lisait un roman italien sur les bords de la Loire, l’idée lui vint de prendre un bain et il s’y hasarda, bien qu’il ne sût pas nager. Malheureuse­ment l’eau était profonde en cet endroit, il fut entraîné par le courant et déjà il se sentait perdu, quand il se recommanda à la sainte Vierge. Sauvé comme par miracle, il rendit aussitôt le roman à l’Italien qui le lui avait prêté, et tourna toutes ses pensées, toutes ses affections vers la carrière sacerdotale. Sa philosophie achevée, il entra au grand séminaire du Puy. Il était déjà minoré quand, malgré les pleurs de ses parents, il demanda à être admis aux Missions-Étrangères. Pen­dant deux ans, il s’y exerça, dans le calme et la retraite, aux vertus qui font l’homme apostolique, particulièrement à l’humilité et à la mortification. « On n’est pas missionnaire, disait-il, pour faire ses quatre volontés. » Sa piété solide et simple, sa douceur et sa préve­nance lui gagnèrent l’estime de tous, spécialement de ses directeurs, qui le destinèrent à la mission de Manchourie.

    Parti de Paris le 15 février 1870, M. Aulagne rencontra à Naples Mgr Verrolles, son vicaire apostolique, qui se rendait à Rome pour le Concile. La bénédiction du vénérable évêque l’accompagna en Mand­chourie où le Provicaire l’envoya à Yang-kouan. C’est là qu’il débuta dans la carrière. Après s’être livré avec ardeur à l’étude du chinois, il fut bientôt jugé capable d’exercer le saint ministère auprès des vieux chrétiens de ce poste. Les chrétiens de Yang-kouan étaient particulièrement chers à Mgr Verrolles, attendu qu’ils avaient été les seuls à le recevoir, quand il s’était présenté au nom du Saint-Père sans l’exequatur du Portugal.

    M. Aulagne ne fit que passer dans ce poste. Le Provicaire eut besoin de lui pour fonder à l’Ouest de Pa-kia-tze à K’i-kia-ouo-­p’eung, une résidence d’où l’on pût rayonner sur tout le pays envi­ronnant. Ce district, dont M. Aulagne fut chargé, compte aujourd’hui plus de 2.000 âmes ; mais alors il fallait tout créer : il n’y avait ni écoles, ni maîtres, ni maîtresses, et les chrétiens étaient sans res­sources. Un petit appentis adossé au mur de l’oratoire lui servait à la fois de sacristie, de chambre à coucher et de salle de travail. Il se mit aussitôt à l’œuvre sans se laisser rebuter par l’insouciance avec laquelle on l’accueillit et, quand trois ans plus tard, il quitta ce poste, tout y était transformé, excepté le misérable logement du missionnaire. Des écoles étaient fondées pour filles et garçons, les sacrements étaient fréquentés, les offices de l’Eglise célébrés avec pompe, au point que les païent demandaient à y assister pour voir le suisse en habit rouge dont tout le pays s’entretenait et qui faisait la police à l’église.

    Cependant le Kei-long-kiang, province du Nord, s’ouvrait au catho­licisme. La voix puissante de M. Noirjean avait fait germer la Foi au milieu des glaces et toute la contrée demandait des missionnaires. Il fallait à tout prix envoyer du secours à M. Noirjean. Les missionnaires n’étant pas nombreux, le Provicaire fut obligé de laisser vacant pour le moment le poste de Se-kia-tze, et il envoya M. Aulagne évangéliser la partie du Kiang-si qui avoisine le Kiang-tong.

    Notre confrère choisit pour résidence un petit village à proximité de la ville d’Acheheu. Il y avait là quelques familles qui n’étaient plus guère chrétiennes que de nom. Le missionnaire travailla, pendant seize ans, sans pouvoir entamer la ville d’Acheheu. Il fut plus heu­reux à Pin-tcheou, autre ville où nous avons maintenant une belle chrétienté. Acheheu est une ancienne ville gouvernée uniquement par des Mandchoux dont l’orgueil, et la sottise dépassent toutes les bornes. Les mandarins voulurent chasser le missionnaire, aussitôt après son arrivée. M. Aulagne tint bon, paya d’audace et resta. On chercha querelle ensuite à ses chrétiens qui furent arrêtés et battus. Le Père se rendit au tribunal du Fou-tou-toung, et, grâce à son passe­port et à l’Edit impérial dont il s’était muni, ferma la bouche aux accusateurs. Ne pouvant rien contre le missionnaire ni contre ses chrétiens, les mandarins s’attaquèrent aux catéchumènes. Ils inaugu­rèrent alors un système de vexations qui, en dépit des Edits impé­riaux, dégénérèrent parfois en persécution violente. Ainsi, en 1879, M. Aulagne eut la douleur de voir expirer sous les coups un de ses chrétiens, Ouang-toung, qui ne voulut pas renier une Religion qu’il avait, disait-il, embrassée par conviction, dans la force de l’âge, et de laquelle il attendait son salut éternel. Cependant le missionnaire fai­sait démarche sur démarche en faveur de ses catéchumènes persé­cutés ; mais on lui refusait l’accès du tribunal ; on en vint même jusqu’à lui interdire l’entrée de la ville. Les pièces adressées par lui au prétoire restaient sans réponse ou, si l’on y répondait, c’était par une dépêche remplie d’injures.

    Lors de sa visite au Nord en 1890, Mgr Guillon rappela M. Aulagne à Se-kia-tze, espérant qu’il pourrait travailler encore une vingtaine d’années en Mandchourie. L’an dernier, les forces de notre confrère déclinèrent visiblement sans qu’il s’en aperçût lui-même. Le Vicaire apostolique l’invita à venir passer cinq ou six mois dans le Sud, sous un climat plus doux ; mais la famine et la guerre le forcèrent à garder son poste jusqu’au moment où Mgr Guillon le nomma supérieur du petit séminaire de Pa-kia-tze. Cette nouvelle situation ne lui allait qu’à demi, habitué qu’il était à batailler depuis un quart de siècle :  « mais, disait-il, ce n’est pas à « mon âge et peut-être au moment d’aller à Dieu que je désobéirai à un ordre du Supérieur de « la Mis­sion. Que je sois capable ou non de remplir ce nouvel emploi, je n’ai pas à m’en « préoccuper, je ferai mon possible. » Laissons à ce propos la parole à Mgr Guillon. « Sachant « M. Aulagne sinon malade, du moins très fatigué, et désirant lui procurer un peu de repos « sous  l’apparence d’un travail moins pénible, mais aussi utile, je lui confiai la direction de « notre séminaire préparatoire de Pa-kia-tze. Sa régularité, son amour de l’étude, son « expérience bien connue et l’exemple vivant qu’il donnait de toutes les vertus me portaient à « lui confier cette importante fonction. De plus, son changement avait l’avantage de procurer « au groupe des districts du Centre un doyen et un conseiller de premier mérite. Dieu dont les « desseins sont insondables, on avait disposé autrement, et je fus cruellement frappé à la « nouvelle foudroyante que m’apporta bientôt après une lettre de M. Bongard, son successeur « à Se-kia-tze. » Cette nouvelle était celle de la mort de M. Aulagne.

    Avant de donner des détails sur ses derniers moments, jetons un coup d’œil sur ses admirables vertus. Nous avons parlé de sa vie édi­fiante au Séminaire ; il ne démentit jamais dans la suite les espé­rances qu’il avait dès lors fait concevoir. D’une patience et d’une douceur inaltérables, il ne se laissa rebuter par aucune difficulté. Il était d’un naturel timide, mais la pensée du devoir lui faisait aisément surmonter sa timidité. Pendant les 17 ans qu’il resta dans le poste d’Acheheu, chargé d’administrer toutes les chrétientés disséminées sur une étendue de plus de 50 lieues, son courage ne faiblit pas un instant et il ne manifesta jamais à ses supérieurs le désir de recevoir un changement. Ne rien demander, ne rien refuser, telle est la règle qu’il s’était tracée. Il ne savait pas discuter les ordres de ses supé­rieurs. La confiance toute filiale qu’il avait en eux le portait à les consulter en toute circonstance et à leur communiquer ses moindres projets. Sa responsabilité, disait-il, en était bien diminuée et sa con­science beaucoup plus en paix. D’ailleurs cette défiance de lui-même et cette modestie augmentaient encore son influence auprès des chrétiens. La simplicité avec laquelle il leur prêchait les vérités du salut, n’avait d’égale que son onction ; mais ses exemples par­laient encore plus haut que tout le reste. Dès lors, inutile de dire que ses prédications étaient efficaces. S’il est vrai que le zèle du missionnaire pour le salut des âmes se mesure au soin qu’il a de sa propre perfection, M. Aulagne fut un apôtre dans toute la force du terme. Chacune de ses actions, même la plus simple, était accom­plie avec tout le soin désirable. Fidèle à son règlement particulier comme à celui de la Société, il se maintint toujours dans l’exactitude et la ferveur « je ne dis pas d’un séminariste, mais d’un parfait reli­gieux. » Tel est le jugement de Monseigneur Guillon qui ajoute : « Nous nous souviendrons longtemps de « l’édification qu’il nous apportait au temps des retraites annuelles. »

    Veut-on savoir à quoi il employa son temps et comment il sut se soustraire aux dangers de l’oisiveté, quand des circonstances défavo­rables paralysèrent ses efforts et le condamnèrent à  l’inaction ? Pen­dant quatre ans, il s’astreignit à l’étude approfondie des classiques, et la littérature chinoise, avec ses innombrables caractères, lui devint bientôt très familière.

    Dans les deux postes auxquels il a consacré ses vingt-cinq ans d’apostolat, toutes les œuvres utiles au bien des âmes étaient dirigées par lui avec le plus grand soin. « Je suis le plus « heureux des missionnaires, écrivait son successeur ; j’arrive dans un district où tout est « établi et marche à la perfection : écoles, sainte-enfance, œuvre des baptiseurs, « catéchuménats, confréries du Rosaire et de la Bonne Mort etc. Je n’ai qu’à suivre en tout les « traces de M. Aulagne. »

    Sa vigilance et son amour de l’ordre se manifestaient également dans la gestion du temporel. Ses comptes étaient exactement tenus et les secours qu’il recevait étaient soigneusement inscrits avec l’indication de l’usage qu’il en avait fait. Il n’eût pas voulu détourner d’une œuvre ne fût-ce que quelques centimes, pour en faire bénéficier une autre. Son esprit de pauvreté le portait à être dur pour lui-même. Sa table était d’ordinaire très frugale ; néan­moins, quand il recevait la visite d’un confrère, elle était abondam­ment servie.

    Il ne portait chez lui que des habits usés et rapiécés : c’est ce qui lui permettait d’avoir la main généreusement ouverte aux malheureux qui l’entouraient. « Telle était, conclut Mgr « Guillon, l’excellent collaborateur que j’ai perdu. Nous l’aimions tous ; et l’affection qu’il « témoignait à ses confrères lui était amplement rendue, ainsi que le prouvent les regrets « unanimes que nous cause sa mort. »

    M. Aulagne fut atteint du choléra, à Se-kia-tze, le 7 août, chez M. Bongard, qui l’avait invité à profiter des vacances pour passer quelques jours au milieu de ses anciens chrétiens. Il se disposait à retourner à Pa-kia-tze, quand la mort de son ancien servant et la maladie de M. Bongard, l’empêchèrent de partir. M. Bongard se trouva bientôt hors de danger, mais M. Aulagne se vit frappé à son tour.

    Du 7 au 10 août, le mal fit des progrès rapides, malgré certains remèdes qui parurent d’abord produire quelque effet. Dans l’inter­valle, M. Aulagne fut très impressionné de la mort de plusieurs chré­tiens et de la maladie de M. Déan, son voisin. M. Bongard appela un médecin chrétien. Ce dernier déclara que, par suite de complica­tions qui s’étaient produites dès le début, il n’y avait pas de guérison à attendre : « Le cher malade, dit M. Bongard, « accueillit cette nouvelle avec calme et même avec joie. Toute sa vie n’avait été qu’une « longue préparation à la mort. En présence des chrétiens qui pleuraient, il reçut en pleine « connaissance le saint-viatique, l’extrême-onction et l’indulgence de la bonne mort. Ce « spectacle fit la plus salutaire impression sur tous les assistants.

    « Aussitôt après, il fut pris de convulsions. Il me voulait toujours près de lui. Cependant à « midi, il me permit d’aller administrer une personne qui se mourait, à deux pas de l’église. « J’avais à peine fini, qu’il m’envoyait chercher en toute hâte. À partir de ce moment, il ne « cessa pas de me tenir les mains. Il ne perdit pas connaissance une minute, et fut gai jusqu’à « la fin. Entre deux actes d’amour  de Dieu, il trouvait moyen de dire une parole aimable.

    « On ne meurt qu’une fois, et c’est mon tour, disait-il. Allons, Père, aidez l’auvergnat à ne « point manquer le but ; ne me laissez pas sommeiller, aidez-moi à bien mourir. »

    « Il envoyait aussi un souvenir à sa mère et à ceux de ses parents qu’il avait encore au pays « de France. Telle fut son occupation jusque vers 10 heures du soir. À ce moment, il se leva « précipitam­ment et sans mon secours ; mais à peine fut-il debout que les forces lui « manquèrent. ll me regarda fixement, saisit la main du jeune homme qui le soutenait avec « moi et tomba dans mes bras. Je le replaçai doucement sur son lit, et je m’aperçus que sa « respiration était embarrassée. Il me comprit encore quand je lui proposai une dernière « absolution. Je lui présentai le crucifix sur lequel il colla ses lèvres. Puis la respiration devint « plus rare et cessa tout à fait, sans la moindre secousse, pendant que les chrétiens achevaient « les prières des agonisants.

    « On revêtit aussitôt le défunt des ornements sacrés et on le transporta à la sacristie, où il « resta exposé toute la journée du dimanche. Les chrétiens récitèrent l’office des Morts. Ils ne « se lassaient pas de contempler le visage du Père qui paraissait leur sourire encore. À cause « de la chaleur, l’inhumation ne put être retardée au-delà du lundi matin. Le cher M. Aulagne « repose à côté de MM. Neunkirche et Lamandé, ses prédécesseurs à Se-kia-tze, attendant en « paix le jour glorieux de la résurrection. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1049
    • Pays : Chine
    • Année : 1870