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Henri AUGER (1883-1916)

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    Dans le courant du mois d’avril, une nouvelle vint affliger le diocèse de Hakodaté. Le benjamin de la mission, M. Auger était tombé à son poste de combat ; un obus ennemi avait littéralement déchiqueté son corps à Montzéville, devant Verdun, le 6 mars 1916.

    Notre confrère appartenait à une de ces familles qui sont l’honneur de la France. Son père, officier du génie, avait brisé son épée pour ne point participer aux inventaires des églises. Sa mère, douce et pieuse était morte vers 1898. Ses quatre frères et ses trois sœurs habitaient Paris jusqu’au moment de la mobilisation. Quand cette heure sonna, l’ancien officier reprit son épée, sa fille aînée offrit ses services à la Croix-Rouge, et trois de ses fils s’enrôlèrent sous les drapeaux.

    M. Auger naquit à Montmédy, mais les exigences de la situation de son père lui firent habiter Belfort, Arras, Angers et Avignon. Ce fut dans cette dernière ville qu’il accomplit son service militaire. Il s’engagea au 7e régiment de génie. Lui aussi aurait aimé la carrière des armes, si un attrait venu d’En-Haut ne l’avait appelé vers les autels. C’est donc comme étudiant ecclésiastique, après deux ans passés au séminaire d’Issy, qu’il se présenta à la caserne, où il servit sous les ordres de son père.

    Son service terminé, il passa encore une année à Saint-Sulpice, et de là entra au séminaire des Missions-Etrangères. Promu au sacerdoce le 4 avril 1908, il partit de Paris le 18 novembre suivant pour la mission de Hakodaté. Il débarqua à Yokohama à la fin du mois de décembre, et quelques jours après, il arrivait à Sendaï, centre du diocèse.

    En vertu d’une coutume généralement établie au Japon, les nouveaux venus passent à l’évêché un temps plus ou moins long : une année, parfois davantage, selon les circonstances. Ils peuvent ainsi s’acclimater, étudier la langue, et s’initier aux coutumes du pays. Ils trouvent auprès de leur évêque, dans les conversations des anciens missionnaires, des facilités incontestables de se former à la vie apostolique.

    Notre jeune confrère demeura à Sendaï jusqu’au moment où Mgr Berlioz fit reconstruire sur un nouveau plan la cathédrale de Hakodaté, incendiée trois ans auparavant. Les travaux de construction furent achevés en 1910 ; mais le décor de l’église et la pose des vitraux étaient encore à faire.

    L’évêque qui avait eu, lors de l’érection de la chapelle de Kisennuma, l’occasion d’appré-cier les talents de M. Auger, l’appela auprès de lui pour lui confier, ainsi qu’à M. Mathon, l’exécution de ces travaux. Tous deux se mirent à l’œuvre, et ils le firent avec tant de goût que la cathédrale excita l’admiration des visiteurs. M. Auger ne devait rentrer à Sendaï que pour y faire ses malles, car pendant la retraite, qui eut lieu cette même année au mois de juillet, il fut envoyé à Asahigawa dans le nord du Yeso. Cette ville, qui compte maintnant 60.000 âmes, est de fondation récente. Il y a quelques vingt-cinq ans, l’emplacement qu’elle occupe était une sorte de forêt vierge. Bien que situé à l’entrée d’une plaine et à la jonction de trois rivières, cet emplacement n’avait pas attiré l’attention, quand le gouvernement japonais fit un essai de colonisation de l’île et fonda les villages de soldats-colons. Ce ne fut que plus tard, lorsque le ministère de la guerre confia à la septième division militaire la garde du Hokkaido, que l’on songea à l’utiliser. Pendant que de vastes casernes se construisaient, des équipes d’ouvriers recrutés, un peu partout déblayaient le terrain et marquaient le tracé des rues. Telle fut l’origine de cette ville qui prit en peu d’années une importance si considérable qu’il fut question d’y transporter les bureaux de l’administration centrale de l’île. Ce projet n’aboutit pas, car le climat y est fort désagréable. Étés très chauds, hivers rigoureux, au cours desquels le thermomètre descend au-dessous de 40º.

    La chrétienté est également de fondation récente. Avant l’arrivée du premier missionnaire en 1904, on n’y trouvait que de rares familles catholiques perdues au milieu de la foule païenne.

    M. Auger demeura à Asahigawa jusqu’au mois de juillet 1913. Toutefois, son séjour n’y fut pas continu. Appelé à maintes reprises par son évêque ou par ses confrères qui désiraient mettre à profit ses connaissances en architecture, il quittait sa résidence habituelle pour aller diriger les travaux de construction des chapelles, qui s’élevaient dans les divers postes de la mission. C’est ainsi que Wakamatsu, Hachinoke et Otaru le possédèrent tour à tour. Jugeait-il que sa présence n’était plus indispensable, il s’éclipsait modestement. Rentré à Asahigawa, il se confinait dans sa chambre, mais n’en interrompait pas pour cela ses travaux ; car les clients affluaient chez un architecte toujours prêt à obliger les autres. On lui demandait des plans d’églises, d’autels, de tables de communion, voire même de stalles. Notre confrère se mettait à l’œuvre, y consacrait une grande partie de ses journées, prenait même sur son sommeil. Ses efforts n’étaient pas toujours appréciés, car il ne devinait pas tous les désirs de ses clients. Averti, il recommençait de bonne grâce, et cherchait à introduire les modifications demandées.

    Pour tout dire, les chapelles ou églises qu’il construisait n’étaient point sans défaut. Lui-même avait son apprentissage à faire, une expérience à acquérir, et puis les ouvriers japonais profitaient d’un moment d’inattention pour simplifier leur travail. Notre confrère était le premier à reconnaître les défauts qu’on lui signalait et se promettait de les éviter à l’avenir, Ces travaux étaient faits avec charité pour les confrères et par amour de Dieu, car notre regretté confrère avait une piété vive et forte.

    L’objet principal de sa dévotion était le Sacré-Cœur. Chaque premier vendredi du mois, il célébrait une messe de réparation. Dans ses conversations avec les missionnaires ou avec les chrétiens, il parlait du Sacré-Cœur avec une foi et une conviction qui sortaient de l’ordinaire.

    Envers ses chrétiens, il était également fort charitable. Un jour on le vit rentrer chez lui tout mouillé et couvert de boue ; interrogé, il raconta bien simplement qu’il avait aidé de pauvres gens à déménager leur maison en feu. Comme il était robuste, on lui avait laissé le soin d’emporter les tonnelets de saumure ; le lendemain le fait avait les honneurs de la presse locale.

    D’Asahigawa, il passa Hirosaki qui possédait une chrétienté déjà ancienne et prospère. Il s’y montra pasteur vigilant. Il y resta un peu plus d’une année. Il était très aimé de ses chrétiens qui lui donnèrent les plus touchants témoignages de leur affection, lorsque l’ordre de mobilisation le força de partir au mois d’août 1914.

    Notre confrère se rendit aussitôt à Yokohama, où il rencontra de nombreux missionnaires qui répondaient à l’appel de la patrie. Mais le navire l’Amazone sur lequel ils devaient s’embarquer étant à Mopi, ils gagnèrent cette dernière ville. Leur départ de Yokohama eut les allures d’un triomphe. Les quais de la gare étaient couverts d’une foule énorme ; Français, Anglais, Russes, Japonais, adressent avec enthousiasme à ceux qui partent leurs plus chauds souhaits de victoire.

    À Moji, ils se virent dans la nécessité d’attendre une quinzaine de jours, car des croiseurs ennemis étaient signalés dans les parages.

    Cependant les relations du Japon et de l’Allemagne se tendaient de plus en plus. Un ultimatum avait été adressé à ce dernier pays d’avoir à restituer à la Chine la colonie de Tsingtau, et le délai accordé pour la réponse finissait le 23 août. C’était la guerre, car jamais les Allemands ne consentiraient à abandonner une possession qui leur était si chère. Les croiseurs furent sans doute avertis ; ils s’éloignèrent, et le 20 août, l’Amazone levait l’ancre. Cependant, un message sans fil (signé Duplex, avec une faute d’orthographe) ne tarda pas à  arriver à bord. Il indiquait au commandant du paquebot la route qu’il pouvait suivre en toute sécurité. Le capitaine flaira un piège, et c’en était un ; l’auteur du message n’était autre que l’ennemi.

    Bientôt après, des contre-torpilleurs furent signalés ; l’un d’eux se détachant du groupe se dirigea sur l’Amazone qu’il invita à stopper. A bord grande fut l’anxiété, mais elle ne dura qu’un moment. C’étaient des Japonais qui faisaient avec vigilance leurs patrouilles. Quand ils s’éloignèrent, le vivat japonais, banzai, retentit d’un bord à l’autre.

    Le navire poursuivit sa route avec les escales ordinaires. A chaque port, une chaude réception accueillit les mobilisés ; à Saïgon, un salut ful donné à la cathédrale.

    Au delà de Singapore, pensions-nous, tout danger sérieux était évité ; mais ce fut là précisément que le navire courut le plus grand péril. L’Emden échappé de Tsingtau s’était porté dans ces parages. Il barrait la route, frappait sur tout ce qu’il rencontrait. Averti à temps, l’Amazone fit un large détour et parvint heureusement à Colombo. Dans ce port, nos confrères apprirent la victoire de la Marne.

     

    Nous complétons cette notice envoyée du diocèse de Hakodaté par les pages suivantes publiées dans La Croix et reproduites dans la Semaine religieuse de Paris ( Nº 3310, 1917, 16 juin,  p. 787.).

     

    « Un matin, dans la petite grange qui nous sert de chapelle depuis que l’ambulance de M... « a été transférée dans l’église de B..., je vis un brancardier du génie qui s’apprêtait à revêtir « les ornements sacerdotaux. C’était un grand jeune homme, maigre et pâle, aux moustaches « tombantes. A la question que je lui adressais sur sa situation ecclésiastique, il me répondit « qu’il appartenait à la Société des Missions-Etrangères, et qu’il était revenu du Japon au « moment de la mobilisation. Mais il n’eut pas besoin de me dire son nom : je l’avais déjà « deviné à sa voix extraordinairement semblable à celle de son frère, secrétaire d’un service « de notre « presse régionale », à Paris, et actuellement sergent dans un des régiments de ma « division.

    « Vous êtes le P. Henri Auger, le frère de Maurice, le fils du commandant du génie à Lorient, le cousin des Petit de Julleville. » Il souriait doucement à me voir si bien renseigné et me promit de venir passer ses heures de repos dans la chambre des aumôniers, en face de la grange : c’est un peu le cercle militaire du cantonnement. Pendant toute la semaine il y vint. Sa compagnie travaillait la nuit, dans les bois, partant du village vers la chute du jour, y rentrant à 3 heures du matin. Il l’accompagnait régulièrement, et bien que dispensé par ses fonctions le brancardier, il maniait la pioche et la pelle. « C’est pour me réchauffer », disait-il. C’était aussi pour donner le bon exemple, pour édifier ses camarades, et j’ai su qu’il y réussissait pleinement. Lui, cependant, par grande humilité, croyait ne faire aucun bien et s’en plaignait un peu dans les entretiens que nous avions ensemble, au coin du feu, avant ou après « la soupe ». Quand il avait parcouru les journaux, quelques pages d’un livre de piété, griffonné une carte postale, je cessais un moment d’écrire et nous causions.

     

    « Nous causions de Saint-Sulpice, où il avait passé trois ans, et de nos amis communs, de sa famille, de son frère, le sergent, qu’il espérait rencontrer bientôt. Mais le sujet favori auquel il revenait volontiers, c’était sa chère Eglise du Japon. Il nous disait ses beaux espoirs apostoliques, la ferveur de sa jeune chrétienté, la simplicité familiale de ses rapports avec ses paroissiens, son désir de les revoir bientôt, quand la France victorieuse n’aurait plus besoin de lui. Sa rude vie de terrassier, les courses nocturnes, le sommeil insuffisant l’avaient fatigué et amaigri. Nous aurions voulu qu’il prit quelque repos. « Mais non, disait-il, je vais bien. Ce qui me fait paraître plus maigre, c’est l’absence de ma belle barbe de missionnaire. Il m’a fallu la sacrifier pour pouvoir mieux fixer sur ma bouche le masque contre les gaz. Ah ! je l’ai regrettée ! Aussi, pour protester, je porte les moustaches à la chinoise. » Je voulais du moins mettre à sa disposition mes réserves de linge, de lainages, de provisions. Très discret, il n’accepta qu’une paire de chaussettes et un paquet de bougies pour lire un peu le soir. Son austérité n’était point triste ni chagrine. Malgré la fatigue accumulée pendant cette période de durs travaux, il se montrait plein de joyeux entrain et de belle confiance. « Vous savez, disait-il en riant, je ne vois aucune raison de périr à la guerre. Je compte bien échapper à MM. les Boches et revoir mes Japonais. »

    « Le dimanche 5 mars, nous organisâmes dans notre grange-chapelle, l’adoration des Quarante-Heures. Toute la journée, le Saint-Sacrement demeura exposé. Nos prêtres brancar-diers se relevaient d’heure en heure pour monter la garde auprès de l’ostensoir. Beaucoup de soldats vinrent prier, ainsi que des « civils » qui devaient être évacués quelques jours plus tard. Le P. Auger fut un des plus assidus. Je le vois encore, à la réunion du soir, émouvante par la foule qui se pressait dans l’étroit espace et par les formidables grondements des batteries voisines, échos de la grande bataille. Agenouillé à côté de l’autel, il priait de toute son âme.

    « Le matin, après sa messe, il avait présidé les funérailles d’un homme de sa compagnie, je lui avais donné une petite fiole d’eau bénite pour asperger la tombe. Il me la rapporta à demi pleine ; ce qu’il en restait devait servir pour lui le lendemain.

    « Il était parti la nuit pour le village de Montzéville, terriblement bombardé depuis quelques jours. Les sapeurs étaient chargés de démonter les baraques, dont le commandant voulait se servir un peu plus à l’arrière. Le lundi, vers l’heure où le bon missionnaire avait coutume d’entrer dans sa chambrée, un sergent de sa compagnie se présenta : « Monsieur l’Aumônier, voulez-vous faire ce soir l’enterrement d’un de nos camarades qui vient d’être tué à Montzéville ? » Comme nous demandions avec un douloureux émoi quelques détails, le nom du mort, il ajouta : « C’est le brancardier Auger, le meilleur de tous, le plus « chic », le plus dévoué... Au lieu de s’abriter il était resté avec les travailleurs. Une marmite est tombée à côté de lui et l’a tué raide. »

    « Quelques moments après, le corps était apporté sur un brancard, enveloppé d’une toile de matelas, linceul de fortune, que les sapeurs avaient pris dans une maison abandonnée. On le déposa sous la tente Tortoise de l’ambulance, en attendant que le cercueil fût préparé. Je restai à prier et à méditer auprès de lui. Pieusement, je détachais de son cou ses médailles et son crucifix à demi brisé ; de sa capote, une image du Sacré-Cœur, entourée de caractères japonais, et la barrette de sa croix de guerre (il avait déjà été cité à l’ordre de la division.)  Ces précieuses reliques seront bientôt entre les mains du vieil officier qui sut élever ses fils dans la foi chrétienne, dans le culte de l’honneur, dans le dévouement à la patrie.

    « Sur la tombe où nous avons déposé les restes mortels du missionnaire se dresse une humble croix de bois. Ses camarades y ont gravé grossièrement, avec la pointe d’un clou rougi au feu, cette simple inscription : « Henri Auger, prêtre brancardier, à la compagnie du génie. Mort pour la France. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2996
    • Pays : Japon
    • Année : 1908