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Marie Joseph AUGER (1854-1891)

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    M. Marie-Joseph-Francisque Auger naquit à Billom (Puy-de-Dôme), le 10 janvier 1854. Entré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 27 septembre 1875, il fut ordonné prêtre le 15 juin 1878, et partit pour la Cochinchine Orientale le 4 septembre suivant.

    « C’était vraiment un charmant confrère, que le Père Auger, quand il arriva en Mission, au courant d’octobre 1878. On admirait chez lui une intelligence vaste et souple, une profonde habileté à s’insinuer doucement dans l’esprit de tous, et à conduire à bonne fin les négociations les plus délicates ; un cœur ouvert, toujours prêt au dévouement, une gaieté pleine d’esprit et de naïve simplicité ; une réplique toujours prompte, originale, mordante même si la charité ne l’eût retenue ; une expression facile, brillante, et juste ; il avait toujours quelque bon mot à dire, ou quelque joyeuse histoire à raconter. Il faisait le charme des réunions et, chose rare, on ne se lassait pas de l’écouter, tant il savait mettre dans ses paroles de mesure et de variété. Ce qui valait encore mieux que tous ces talents naturels, il se distinguait par une piété d’autant plus sincère qu’elle était plus éclairée et plus discrète, une science plus qu’ordinaire de la théolo­gie, et un zèle calme comme la piété qui en était la source. En un mot, la nature et la grâce semblaient avoir travaillé de concert jour enrichir cet heureux enfant de l’Auvergne et en faire un de ces mis­sionnaires qui marquent leur passage par des œuvres nombreuses, et durables. Si, pendant sa courte existence, il n’a pas donné tout ce qu’il semblait promettre, la faute n’en fut pas à lui. Les circonstances si multiples et parfois si complexes dans lesquelles s’écoule la vie des ouvriers apostoliques, ne paralysent que trop souvent leurs qua­lités, leurs vertus et leurs efforts, de même que les variations de la température font tomber bien des fleurs du printemps et avorter plus d’un fruit de l’été.

    « L’étude de la langue annamite, si difficile pour les intelligences lentes et les mémoires ingrates, ne fut guère pour M. Auger qu’un amusement. Avec le temps et l’usage, il en saisit toutes les finesses délicates et la parla dans son originelle perfection. Il y ajouta plus tard une connaissance des caractères chinois, suffisante pour l’intel­ligence et même la lecture des pièces officielles ordinaires. Il s’était déjà exercé au saint ministère dans diverses chrétientés du Binh-Dinh, quand Mgr Galibert l’envoya au Khanh-Hoa, pour y travailler sous la direction du Père Geffroy, seul missionnaire dans cette province. C’est là que, à proprement parler, le Père Auger devait faire son éducation apostolique, chose si importante et si décisive pour l’avenir du jeune missionnaire. Il avait trouvé un maître expérimenté : mal­heureusement une nécessité aussi impérieuse qu’imprévue força Monseigneur à employer ailleurs les talents du Père Geffroy. Par suite de ce changement, deux mois à peine après son arrivée au Khanh-Hoa, le Père Auger se trouva chargé de toute la province avec un prêtre indigène déjà vieux comme auxiliaire.

    « Le fardeau était lourd pour ses jeunes épaules, dans les circons­tances où il lui était imposé.  La population chrétienne du Khanh-Hoa se composait alors en majeure partie de néophytes amenés à la foi par le zèle et les industries du Père Geffroy. Or, dit le proverbe annamite : « les canards nouveau-nés reconnaissent difficilement pour leur mère la poule qui « les appelle, même après qu’elle les a couvés. » Il est de fait que la paternité spirituelle comme celle de la nature en­gendre de part et d’autre des sentiments qui ne se transmettent pas. Le néophyte surtout n’aura jamais pour n’importe quel autre prêtre l’affection, la docilité, le dévouement qu’il a voués comme naturelle­ment à celui qui l’a converti et enfanté à Jésus-Christ par le baptême. Le Père Auger eut à subir les douloureuses conséquences de cette loi du cœur humain. Peu à peu le zèle des nouveaux chrétiens se refroidit ; plus d’un faux converti trouva l’occasion bonne pour jeter le masque et revenir ostensiblement au paganisme qu’il n’avait abjuré que de bouche. De leur côté, les mandarins et tous les païens hosti­les, jusque là tenus en respect, s’empressèrent de faire grand tapage, menaçant les uns, frappant les autres, intentant procès sur procès, dans lesquels le bon droit ne comptait plus dès qu’il était associé au titre de chrétien ou de catéchumène. Ces vexations multiformes et longtemps prolongées sans aucune répression, arrêtèrent bien vite l’élan de la population vers le catholicisme, lequel, peu auparavant, semblait devoir gagner toute la province. Impuissant, par suite de son inexpérience et de la force de ses adversaires, à résister de front à ce formidable orage, le pauvre missionnaire dut plus d’une fois se con­tenter de gémir devant Dieu, et, quand le calme fut revenu, se bor­ner, avant de défricher ailleurs, à réparer les dégâts causés dans les champs déjà ensemencés. Ces deux ou trois années d’épreuves furent particulièrement pénibles à son cœur si sensible à tout noble sentiment et surtout à celui des intérêts de Dieu et des âmes.

    « Cependant, à force de patience et de persévérante habileté, le Père avait conquis la position, et pouvait se croire à la veille de récolter dans la joie après avoir si longtemps semé dans les larmes. Ces con­solantes espérances furent encore anéanties par la sanglante catas­trophe qui, en moins de deux mois, réduisit à l’agonie la florissante Cochinchine Orientale, et la tint, pendant deux ans, entre la vie et la mort. Le sinistre complot du massacre était ourdi au Khanh-Hoa comme partout ailleurs. Des circonstances locales, parmi lesquelles il faut compter la crainte qu’inspirait aux mandarins et aux lettrés l’impassible énergie du P. Auger, l’empêchèrent seules d’éclater aussi­tôt que dans le Nord. Quoique sans nouvelles depuis plus de trois semaines, tant les routes étaient bien gardées, le Père espérait encore et tenait bon malgré les menaces, et les païens n’osaient entamer leur infernale besogne. Enfin comprenant la gravité et l’imminence du danger, comme aussi l’inutilité d’une plus grande résistance, à la prière des chrétiens eux-mêmes qui le suppliaient d’aller chercher du secours pendant qu’eux se réfugieraient sur les montagnes, il se jeta de nuit dans une barque avec son jeune compagnon, le P. Guitton, et parvint à gagner le large sans attirer l’attention. Les deux mis­sionnaires allèrent se cacher dans une petite île presque inhabitée, espérant de là apercevoir et appeler à leur secours le premier bateau qui, d’aventure, passerait en vue. En attendant, ils confièrent à une embarcation de bonne volonté ces deux mots à l’adresse de Mgr Van Camelbeke à Quinhon : « Auger et Guitton refugiés dans une île près Nha-trang ; chrétiens en « fuite sur les montagnes ; secours immédiats, sinon tout est perdu. » Sous la garde des bons anges, ce cri d’alarme parvint à destination. Un matin, le 24 août, les fugi­tifs ne se sentant plus en sûreté sur leur rocher et manquant de provisions, s’en allaient à l’aventure sur les flots, quand ils aperçurent près de la côte un grand bateau à l’ancre. Ils l’eurent bien vite abordé et se trouvèrent au milieu d’un équipage allemand. C’était en effet un vapeur de cette nationalité, affrêté par les Chinois, que, après d’inu­tiles instances auprès du commandant de la canonnière française Le Lion, Monseigneur avait loué et envoyé à la recherche des missionnaires et des chrétiens du Khanh-Hoa, Le Père Geffroy se trouvait à bord.

    « Ainsi providentiellement sauvés, les deux Pères guidèrent le ba­teau vers les plus populeuses chrétientés. Selon leur plan primitif, les chrétiens avaient fui sur les montagnes. On les fit avertir, mais un petit nombre seulement put gagner le bord. Les autres reçurent l’ordre de se réunir en un endroit désigné, où le navire reviendrait les prendre, dans une huitaine, et Le Gerda, selon ses instructions, fila sur Saïgon, en passant, sans pouvoir recueillir personne, sur la côte du Binh-Thuan. Le Père Auger revint, en effet, peu de jours après, et, plus heureux cette fois, recueillit cinq à six cents de ses chrétiens, qu’il amena à Quinhon.

    « Il était à peine remis de toutes ces émotions, quand on apprit que, sur le plateau de Tay-Gia ou Phu-yen, huit ou neuf cents chré­tiens laissés à eux-mêmes par la mort du Père Chatelet, se débattaient contre les égorgeurs et appelaient aussi au secours. Les sauver n’était pas chose facile. Tay-Gia est à trois journées de Quinhon, et le pays insurgé qu’il fallait traverser était hérissé de montagnes et de défilés. Le retour surtout était périlleux avec une multitude pareille, composée en grande partie de femmes et d’enfants, de vieillards et d’infirmes. N’importe, on décida de tenter l’impossible, et l’audace et le dévouement bien connus du Père Auger le désignèrent tout de suite au choix de Monseigneur pour être à la tête de l’expédition. Il accepta de grand cœur et improvisa une compagnie de cent hommes armés tant bien que mal. Cent autres les accompagnaient pour porter les provisions à l’aller, et au retour les malades. Le soir du huit septembre, tout ce monde s’embarqua sous la protection de Marie, sur la canonnière française le Chasseur ; l’excellent commandant M. Le Gorrec (plus charitable que son confrère du Lion) avait géné­reusement consenti à les transporter jusque sur la côte du Phu-yen, à vingt-cinq milles environ de Quinhon. De là, en traversant deux ou trois vallées communiquant ensemble par des cols faciles à franchir, le bataillon sauveur parvint auprès des prisonniers, après deux nuits et un jour de marche presque continue. L’ennemi surpris n’eut que le temps de sonner l’alarme et de s’enfuir.

    « Après deux jours de repos, M. Auger donna le signal du départ. Il ne fallait pas songer à reprendre la même route, on l’eût trouvée partout fortement gardée. On choisit celle des montagnes, plus longue mais plus sûre dans la circonstance. Les lettrés ne tardèrent pas à s’en apercevoir et coururent se poster en plusieurs endroits pour ressaisir la proie qui leur échappait. Le sang-froid du général qui savait veiller à tout et payer de sa personne, l’ordre et la discipline qu’il avait établis parmi tout son monde et la confiance qu’il inspirait rendirent impuissants le nombre et les canons de l’ennemi.

    « Après cinq ou six jours de marche, libérateurs et libérés arrivèrent sains et saufs à Quinhon. Ils défilèrent devant Monseigneur et les missionnaires et les officiers de terre et de mer, dont plus d’un se disait tout bas : « Je n’aurais pas osé en faire autant. »

    « Pendant la captivité de Quinhon, le P. Auger séjourna surtout en Cochinchine française. Là, de concert avec le Père Villaume, il se dépensa tout entier au soulagement spirituel et corporel de deux à trois mille chrétiens qu’avec l’autorisation du gouvernement, on essayait d’établir à Go-Sam, pays vaste et fertile, mais fort malsain.

    « Son exil fut un des plus courts. Dès la fin de 1886, le Khanh-Hoa et le Binh.Thuan se trouvèrent à peu près pacifiés, grâce à l’intelli­gente énergie du Résident, M. Aymonier, et à la rapide expédition envoyée de Saïgon sous les ordres du Phu-Lôc. Le Père Auger se hâta d’y ramener ceux de ses chrétiens qui avaient été transportés à Saïgon, et quelques centaines d’autres réfugiés par-ci par-là. Leur nombre total atteignit à peu près un millier. Comme partout ailleurs, il ne restait que des ruines. Le vaillant missionnaire se mit brave­ment à l’œuvre pour ressusciter son district. Les nombreux services qu’il fut à même de rendre au Protectorat, et surtout sa remarquable habileté de diplomate, toujours conciliante en restant toujours digne, lui valurent de M. le Résident, qui avait su l’apprécier, une indem­nité de dix mille piastres, payée par les égorgeurs, sans compter beaucoup d’autres secours et avantages que nulle part ailleurs la Mission n’a pu obtenir.

    « Quand, plus tard, le personnel administratif s’augmenta, le Père continua d’entretenir avec chacun d’excellentes relations qui plus d’une fois tournèrent au bien général. Il charmait tout le monde par la justesse et la vivacité de son esprit et plus encore par son dévoue­ment, qui ne savait point compter avec la peine ni même avec le danger. Il en donna un jour une preuve éclatante. Il accompagnait dans une excursion chez les sauvages M. Bourrord, ingénieur; et M. Béguet, commis de Résidence. Celui-ci eut l’imprudence de tirer sur un tigre, sans s’être mis préalablement  hors de son atteinte et avoir appelé ses compagnons à son aide. L’animal blessé bondit sur son agresseur et engage avec lui une lutte corps à corps qui ne pou­vait durer longtemps. A la détonation, le Père Auger a soupçonné le drame terrible. Il accourt, saisit une arme, s’approche à quelques pas des combattants, et en quelques instants terrasse le fauve d’une balle au cœur  Le malheureux chasseur était grièvement blessé ; il put néanmoins vivre encore cinq ou six jours, recouvra toute sa connaissance et se prépara à la mort.

    « Avant la fin de 1890, à peu près toutes les chrétientés du Khanh­Hoa étaient rétablies dans un état qui faisait presque oublier la prospérité passée. Près de 300 néophytes avaient rempli les vides faits par la persécution. Les païens se sentaient attirés de plus en plus vers le missionnaire et la religion qu’il prêchait. « C’était, écrit le Père Villaume, le moment, où, « selon toute prévision humaine, le Père Auger allait recueillir en abondance le fruit de ses « travaux. Notre-Seigneur qui, pour maintenir la charité et la défiance d’eux-mêmes parmi les « ouvriers apostoliques, se plaît à faire récolter par l’un ce que l’autre a semé, avait décrété de « ne plus lui faire goûter qu au ciel, cette joie sans pareille en ce triste monde, la joie d’avoir « contribué, au moins comme instrument, à la conversion de quelques âmes. Sans s’en douter, « le cher Père portait en lui-même un germe de mort.

    « L’inaptitude aux choses de la vie pratique est, dit-on, l’infirmité des natures impérieuses. Par ce côté encore, le Père Auger ressem­blait aux grands hommes. Toutefois c’était chez lui, comme proba­blement chez le plus grand nombre, insouciance et entraînement d’ardeur, beaucoup plus qu’inaptitude radicale. D’une constitution riche et nerveuse, il n’avait jamais éprouvé que quelques légères indispositions et croyait ses forces inépuisables. Aussi traitait-il par­fois fort mal son « socius corporel » Volontiers il lui infligeait des semaines de courses par monts et par vaux, sous le soleil et la pluie, mangeant deux ou trois fois en vingt-quatre heures, dormant encore moins et n’importe où. Il est vrai que, sous ce dernier rapport, il se compensait sans peine par des sommes de dix à quinze heures consé­cutives ; on eût dit qu’il avait le sommeil à son commandement, le repoussant ou l’appelant à son gré. Ces excès et ce manque de soins, joints aux fatigues ordinaires du ministère, minèrent sourdement sa robuste santé. Au mois de mai, il rapporta d’une visite à Lang-Sông un commencement de bronchite que la négligence et d’autres acci­dents aggravèrent peu à peu. En décembre, il n’y tenait plus. Sur l’avis d’un docteur, il se rendit à l’hôpital de Saïgon, d’où on l’ex­pédia d’urgence sur France. C’était au commencement de mars 1891. Le climat de la patrie et l’air pourtant si bon du pays natal n’ame­nèrent aucune amélioration dans son état. Dès la première consulta­tion, les docteurs constatèrent une phtysie à sa dernière période. Lui seul continua à se faire la plus complète illusion sur la gravité de sa maladie, comptant sur une guérison prochaine et espérant retourner bientôt rejoindre ses confrères et ses chrétiens dont il parlait sans cesse avec la plus vive affection.

    « Les médecins d’Auvergne n’entendent rien à mon mal, dit-il un jour, je veux aller à Paris « consulter des spécialistes qui m’auront bien vite guéri et mis en état de repartir pour ma « mission. » Et il fallut, malgré sa faiblesse, le conduire, à la gare, prendre son billet de voyage et le mettre en wagon. La Providence permit qu’à ce mo­ment il eût une défaillance. Son oncle qui l’accompagnait, en profita,, non sans peine, pour le redescendre et le rapporter dans son lit. Il était exténué. M. le Curé de sa paroisse dut lui déclarer sans détour qu’il n’était que temps de se préparer à la mort. Le cher, malade, qui gardait encore toutes ses illusions, comprit enfin, se résigna de tout cœur , se confessa et reçut l’Extrême-Onction avec beaucoup de piété, à la grande édification de tous les assistants. On.ne put lui apporter le saint Viatique, car déjà il ne pouvait plus rien avaler. Le len­demain, il rendait son âme à Dieu, vers sept heures du matin. C’était le mardi 4 août. Le 5, quinze prêtres, ses anciens condisci­ples et amis, conduisaient sa dépouille mortelle au tombeau de famille dans le cimetière de la petite ville de Billom, où il était né depuis seulement trente-sept ans.

    « Un mois environ après que la nouvelle de sa mort fut parvenue en Cochinchine Orientale, les Pères Villaume, Garnier et Dauguet célébrèrent à Nha-Trang, résidence habituelle de M. Auger, un ser­vice solennel pour le repos de son âme. Tout le personnel adminis­tratif français, M. le Résident en tête, les mandarins annamites de la province, tous les chrétiens des environs et une foule très nombreuse de païens y assistèrent avec respect et attendrissement. Chacun avait tenu à donner cette dernière marque de reconnaissant et affectueux souvenir au Français, au Missionnaire, qui avait su gagner l’estime et la sympathie de tous en se dévouant également à tous. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1384
    • Pays : Vienam
    • Année : 1878