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Paul AUDREN (1890-1966)

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    Les « Champs-Géraux » sont une agglomération rurale qui devait obtenir dans un passé récent son autonomie administrative ; au début du siècle, elle faisait partie de la commune et de la paroisse d’Evran (Côtes-du-Nord, diocèse de Saint-Brieuc). Depuis longtemps cet important hameau, sis en bordure de la forêt de Coëtquen, tout près de Dinan, possédait chapelle et école. Celle-ci était dirigée par M. Audren qui savait concilier bonté et fermeté, piété et science. Avec sa barbe fleurie et ses moustaches à l’impériale, il avait fière allure quand, avec son épouse, il conduisait à la chapelle, le dimanche, les trois enfants du foyer.

    Paul, né en 1890, était le vivant portrait de son papa ; il acquit rapidement auprès de lui, en plus d’une solide instruction, une éducation chrétienne qui le tenait disponible à la grâce. Vint en effet, sur cette famille à la foi sans réticence, l’épreuve de la laïcisation des écoles publiques. Le père et le fils eurent une attitude semblable : l’un préféra donner sa démission d’instituteur d’Etat ; l’autre promit de se consacrer au service de l’Eglise. La famille Audren connut alors des heures difficiles. Installés dans le vieux quartier de la Madeleine, au port de Dinan, puis à l’ombre de la Basilique Saint-Sauveur qui domine la vallée de la Rance, les parents de Paul ouvrirent un petit commerce d’épicerie ; quant à lui, il entra comme externe au Collège des Cordeliers, renommé pour la qualité de son enseignement, le sérieux de la formation religieuse et morale donnée aux élèves. L’enfant étant appliqué et courageux ; le soir, après les derniers cours, il se faisait livreur à domicile.

     

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    Les études brillamment terminées, Paul Audren entra en 1908 au grand séminaire de Saint-Brieuc. Après l’expulsion du 19 janvier 1906, le séminaire s’était vidé de ses élèves ; les cours de théologie étaient donnés à l’Hôtel Moderne, au centre de la ville ; les philosophes avaient été installés tant bien que mal à quelques kilomètres de là, au Légué, près du port de Saint-Brieuc.

    C’est du Légué que, le 30 juin 1909, Paul Audren adressa sa demande d’admission au Séminaire des Missions Etrangères, il terminait sa première année de philosophie. « Depuis ma Première Communion, écrit-il, j’ai toujours été attiré vers l’apostolat des missions ». Il pensait déjà à la rue du Bac avant d’entrer au grand séminaire. Mais il se savait impressionnable, se défiait de son imagination et avait voulu se donner un an de réflexion. Son directeur du grand séminaire lui conseilla de faire sa demande, il connaissait bien son dirigé et il connaissait aussi l’esprit de foi des parents. Paul se rend compte qu’il doit « franchir un passage assez dur », que son cœur filial sera déchiré. « Mes parents ne savent encore rien de ma détermination... Je leur en parlerai en vacances... Je ne crois pas qu’ils seront très difficiles à persuader ».

    Et, en effet, il entre à Bièvres le 6 septembre 1909, sans hésitation, mais non sans avoir subi « de violents combats intérieurs ». En 1911, il accomplit son service militaire et, à peine rentré à Bièvres, le voilà de nouveau mobilisé pour la grande guerre. Il restera sous l’uniforme jusqu’en 1919. Blessé en 1915, il gardera une balafre à la joue. Sa conduite au feu lui valut de la terminer avec les galons de capitaine. De nombreuses citations, et la croix de la Légion d’Honneur récompensent des qualités d’énergie, de courage, de sang-froid surtout : « Officier magnifique, d’une bravoure et d’un calme connus de tous ».

    Le caractère du P. Audren restera marqué par ces longues années de guerre : il sera toujours un peu cet officier à la démarche décidée, au commandement militaire. C’est aussi un homme aguerri qui va reprendre la vie du séminaire, et doublement par l’épreuve des combats, et par la généreuse fidélité à sa vocation. Quand, en 1919, il fut enfin libéré, il hésita à rentrer à la rue du Bac. Non pas que les propositions de beaux mariages qui furent faites au brillant officier eurent prises sur lui : « Ce ne fut même pas une tentation », confia-t-il à un ami, mais il ne se sentait plus l’ardeur d’autrefois. Il s’en ouvrit au P. Delmas, supérieur du séminaire : « Vos scrupules ne m’étonnent pas, lui répondit-il ; après ces longues années de caserne, le contraire m’eût plutôt surpris. Rentrez de suite à la rue du Bac, je vous attends ». Ce jour-là, disait le P. Audren, le P. Delmas a sauvé une vocation ».

     

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    Ordonné prêtre en 1920, il fit partie en juin d’un « bateau » d’anciens poilus. Il était destiné à la mission du Kientchang ; cette mission, érigée en 1910 et dont Mgr de Guebriant avait été le premier vicaire apostolique, est la zone extrême de la province de Setchoan. Mgr Bourgain, son successeur, accueillit avec satisfaction un homme de la trempe du P. Audren. Après l’avoir gardé auprès de lui à Ning-yuen-fou pour une première étude de la langue chinoise, il l’envoya dans l’extrême-sud de la mission, sur la frontière du Yunnan dans le Houi Li Shien. Dans cette région plus vaste que la Suisse, au relief difficile, devait s’écouler toute la vie missionnaire du P. Audren au Kientchang. Il fut d’abord chargé du nouveau district de Kieng Tchéou à l’est de Houili ; il avait environ six cents chrétiens, le plus souvent disperses par petits groupes dans des stations éloignées les unes des autres et mal reliées par de mauvaises routes. En 1922, le P. Audren envoie le premier compte rendu de sa vie apostolique : « Je dois remercier la Providence qui ne m’a pas ménagé les consolations et qui a béni mes efforts ; j’ai pu baptiser quarante-huit adultes ». Et il prépare l’ouverture de catéchisme pour instruire de nombreux catéchumènes.

     

    En 1923, Mgr Bourgain le met à la tête du district de Moulotchaikeou, à une journée au sud de Houili. Vrai désert du point de vue chrétien, au début du siècle, le district compte alors environ un millier de chrétiens, dont sept cents groupés dans un rayon de vingt kilomètres autour du centre. Le mouvement de conversions s’y continue. Le P. Audren continue là pendant quatre ans le bon travail des PP. Dugast et Sirgue, ses prédécesseurs. Il y bâtit l’église Notre-Dame de l’Assomption.

     

    Avec des ralentissements, le même mouvement de conversions se faisait sentir à Houi Li Tcheou. Cette sous-préfecture de 20 000 habitants, carrefour de routes vers Tali et la Birmanie, Yunnanfou et la capitale de la province, était plus importante, à l’époque, que Ning-yuen-fou lui-même. Dans tout ce secteur du Sud, où le P. Castanet avait poursuivi trente ans d’efforts, avant d’être tué en 1911, la population éprouvait de la sympathie pour les missionnaires catholiques ; une secte protestante, qui avait installé à Houili dispensaire et école en 1923, ne s’était pas maintenue. En 1927, Mgr Baudry, qui venait de succéder à Mgr Bourgain, confia au P. Audren la tâche de développer le secteur de Houili et de l’organiser. Il s’agissait en particulier d’y préparer l’installation des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie. Grâce a leur concours, Mgr Baudry se proposait de doubler les œuvres de charité existantes et d’établir des écoles que chrétiens et non chrétiens attendaient. Avec son allant et sa ténacité ordinaires, le P. Audren se mit à l’œuvre. Il construisit une nouvelle église, Notre-Dame du Bon Conseil, y adjoignit une résidence pour le missionnaire. En même temps que les activités du ministère, il mena à bien les diverses constructions destinées aux Sœurs et à leurs œuvres : écoles et couvent qui « servit de foyer aux œuvres les plus variées et les plus appropriées au pays ».

     

    Le P. Audren resta à Houili de 1927 à 1945, avec une interruption de deux années qu’il passa en France. C’est à Houili qu’il donna le meilleur de lui-même : il y a vécu, dans les conditions difficiles du labeur apostolique au Kientchang, une vie totalement missionnaire. Il n’était pas de santé très robuste ; il avoua un jour à un confrère qu’il n’avait pour ainsi dire passé aucune journée sans souffrir physiquement. Son activité ne s’en ressentit guère. Il s’était très bien assimilé la langue chinoise, et ses chrétiens aimaient beaucoup sa prédication ; dans ses moments libres, il se livrait à des travaux de traductions ; il traduisait plusieurs ouvrages de Dom Marmion. Il donna beaucoup de soins a la formation spirituelle de ses chrétiens. A cet effet, il avait lancé l’Heure Sainte prêchée, afin d’obtenir grâce aux prières de sa communauté chrétienne la conversion des païens et il attribuait à cette dévotion les résultats de son ministère ; il organisa aussi pour les laïcs les retraites fermées de trois jours.

     

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    En 1928, Mgr Baudry avait choisi le P. Audren pour être son provicaire. Ses qualités et ses travaux pouvaient le désigner pour de plus hautes responsabilités. Quand Mgr de Gorostarzu, vicaire apostolique du Yunnan, demanda à Rome de lui donner un coadjuteur, le choix du Saint-Siège se porta sur le provicaire de Kientchang. Celui-ci reçut au début de mai 1932, sa nomination d’évêque de Pomara et de coadjuteur avec future succession. Cette succession parut au P. Audren offrir des difficultés qu’il ne pouvait résoudre sur place, et il ne vit pas d’autre solution que de partir pour Rome exposer de vive voix ses vues au Pape Pie XI et lui demander des conseils. Par ailleurs, un retour en France pouvait être un bien pour sa santé. Et il estimait qu’une absence de six mois lui permettait de régler ces difficultés. Il partit donc, s’arrêta très peu de temps à Yunnanfou. A Marseille, une lettre de Mgr de Guebriant l’attendait, lui conseillant de venir d’abord à Paris discuter de ses vues. Le P. Audren préféra se rendre à Rome directement, obtint, malgré les vacances romaines – on était en juillet – une audience de S.S. le Pape Pie XI.

     

    Quelle fut cette entrevue ? Le P. Audren en a parfois raconté le déroulement et jamais révélé le secret de la conversation. Assez têtu par nature, il croyait en toute bonne foi de son devoir de mettre en lumière ses difficultés. De son côté, le Pape, sur qui pesait le poids de toutes les Eglises, n’admit-il pas qu’un pasteur qu’il avait choisi, mette des conditions à l’acceptation de ce choix ? En tout cas, il permit au P. Audren de présenter sa démission. Elle fut donnée, acceptée et publiée le 13 septembre 1932. A la fin de cet entretien, le Saint Père, qui se rendait compte de la souffrance de ce bon missionnaire, lui donna, dans un reliquaire d’or, une relique de Sainte Thérèse de Lisieux.

     

    Il vint au séminaire de la Rue du Bac. Sa santé exigeait des soins, du repos : il souffrait de migraines tenaces et ressentait une faiblesse persistante, que son âge – 43 ans – ne justifiait pas. Il n’hésita pourtant pas à accepter l’offre du Conseil Central qui lui demanda de mettre au service de la Société son dévouement et les loisirs de son congé. Il devint, sous la direction du P. Thibaud, « recruteur » en Bretagne avec comme pied-à-terre, le petit séminaire Théophane Vénard, à Beaupréau. Et durant les années 1932-1935, il rayonna dans tout l’Ouest, et même au-delà : le premier de ce service de l’Information, il utilisa l’auto pour ses déplacements : une petite deux-places, légère, qu’il baptisa la « Libellule » ; ce fut alors une innovation, voire une audace.

     

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    De Bretagne, il restait attentif aux événements qui se déroulaient en Chine et surtout dans sa mission.

     

    En 1933-34, une courte mais violente persécution menace son district, de Houili en plein essor chrétien : le chef militaire se jure d’anéantir le catholicisme... En mai 1934, c’est la mort du P. Bettendorf qui lui avait succédé à la tête de son district. Les nouvelles de l’année 1935 sont inquiétantes. C’est d’abord l’invasion communiste, épisode au Kientchang de la Longue Marche des soldats de Mao-Tse-tung. En mai, une armée, commandée par le général Tchou-teh, arrive du sud, venant du Kouy-Tcheou à travers le Yunnan, passe par surprise le Fleuve Bleu, et vient assiéger Houili ; le siège se prolonge onze jours, sans succès ; et talonnés par les troupes nationalistes de Nankin, les communistes remontent vers le Nord, laissant derrière eux les suites ordinaires de pillages et de déprédations. En juillet 1935, le P. Audren apprend la mort du P. Ollivier qui avait remplacé le P. Bettendorf. « De toutes les épreuves que la Mission a subies au cours de l’année 1935, écrit Mgr Baudry, la mort du P. Ollivier aura été la plus pénible ». Et, à nouveau, en octobre, se précise une nouvelle menace d’invasion : cette fois-ci les Rouges du Nord tentent de s’établir au Kientchang : les confrères vivent deux mois sur le qui-vive. Toutes les œuvres de Ning-yuen-fou sont évacuées sur Houili. Réduite à sept missionnaires et à une dizaine de prêtres chinois, la plupart jeunes encore, la Mission de Kientchang, en cette année de misères, est dans une situation « angoissante ».

     

    Le P. Audren ne reste pas insensible à l’épreuve des siens, et son évêque n’a aucune peine, au contraire, à récupérer son missionnaire. En janvier 1936, « le P. Audren reprend sa place au milieu de nous, écrit Mgr Baudry, avec un zèle aussi ardent que par le passé dans son district de Houili » pour un nouveau bail de dix ans, jusqu’en 1945.

     

    Ces dix années seront fertiles en épreuves de toutes sortes. Les troupes communistes sont installées au nord, sur les bords du fleuve Tong-Ho, qui fait frontière avec la Mission de Tatsienlu. Puis, en 1936, le gros de l’armée communiste, cette fois par le sud, menace le Kientchang, mais finalement traverse le Yunnan, contourne le sud de la Mission, s’engage dans le chaos des montagnes qui bordent la frontière du Tibet, et, au cours de la Longue Marche, sera décliné par la famine, la fatigue et le froid.

     

    L’année 1936-1937 sera relativement calme, et le travail apostolique reprend son rythme normal. Mais, en juillet, c’est l’ultimatum du Japon à la Chine et le début des hostilités contre les troupes de Tchang-Kaï-Chek. La mission de Kientchang, trop éloignée à l’intérieur des terres, ne connut pas l’occupation japonaise, mais en subit les contre-coups : Houili deviendra une étape importante sur la fameuse route qui, de Birmanie à Chungking, permet de soutenir l’effort de guerre de la Chine. La Mission connaît de graves difficultés financières. Le P. Audren, secondé par ses deux vicaires et aidé par les Franciscaines Missionnaires de Marie et leurs oblates, n’en poursuit pas moins son labeur. En 1938, il signale « un merveilleux mouvement de conversion, inouï dans ce district ». « Plus de cinquante catéchuménats fonctionnent à plein rendement », et il s’exalte à l’idée que « sous peu les environs de la ville de Houili seront devenus chrétiens ».

     

    Mais en 1939 éclate la deuxième guerre mondiale ; en 1940, c’est la défaite militaire de la France. Privée de subsides qui venaient d’Europe, la Mission est contrainte ou de fermer les écoles de doctrine ou de les mettre au ralenti. Le coût de la vie devient exorbitant. Le P. Audren pourtant enregistre encore 192 baptêmes d’adultes en 1939. Sa santé est atteinte : il a l’estomac délabré ; une grave maladie de cœur lui rend impossible le séjour dans les hautes montagnes du Kientchang. Il se rend à Kunming pour consulter la Faculté, qui conseille un retour en France, à moins qu’il ne trouve un nouveau champ d’apostolat à plus basse altitude. Après accord avec Mgr Rouchouse, il va tenter un essai à Chengtu, qui n’est qu’à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.

     

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    Dès son arrivée, en août 1945, il fut nommé recteur de Y Tong Kiao en remplacement du P. A. Lary, emporté par le choléra, le mois précédent. A un quart d’heure de l’évêché et de l’hôpital catholique, il était assuré de recevoir rapidement tous les soins que réclamait son état de santé. L’église était en ruines depuis 1939 et le P. Audren, malgré les difficultés financières de l’heure, se mit en demeure de la reconstruire. Sur les plans d’un architecte, le P. Werner, o.s.b., professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Chengtu, elle éleva son élégant clocher dans le ciel de la capitale ; le P. Jacquemin, son auxiliaire, l’aida dans la surveillance des travaux et apporta dans l’aménagement de la nouvelle église les ressources très appréciées de son sens artistique ; les chrétiens se montrèrent aussi très généreux dans leur aide financière et leur appui moral. Le 29 juin 1948, la nouvelle église fut bénite sous le vocable du Cœur Immaculé de Marie.

     

    En juillet 1949, un missionnaire irlandais de la Congrégation de Saint-Colomban, le P. Mc Grath, vient à Chengtu pour faire connaître et établir la Légion de Marie. Le P. Poisson, vicaire capitulaire, est d’accord. Le P. Audren, soucieux de renouvellement, sera vite le « supporter » enthousiaste de ce mouvement marial, dont il apprécie l’esprit de conquête et de discipline. Le premier prœsidium de la Mission, installé dans la paroisse de Y Tong Kiao, fit boule de neige et le P. Audren fut élu chef de la première curie, qui groupait tous les prœsidia de la ville épiscopale. Le 22 août 1950, au nouvel évêque de Chengtu, Mgr Pinault, originaire comme lui de la paroisse d’Evran, il présenta une gerbe de 200 adultes préparés à recevoir le sacrement de Confirmation. De nombreux baptêmes d’adultes, obtenus grâce à la Légion, vinrent récompenser les efforts du P. Audren et des jeunes missionnaires qui travaillaient avec lui : les PP. Mabboux, Trivière, Michel et Marchand. Cependant les crises cardiaques deviennent plus nombreuses et plus douloureuses – l’alerte fut vive au début de 1950 – et le P. Audren est contraint à un régime sévère.

     

    Le Parti communiste, au pouvoir depuis quelques mois, prit ombrage des succès de la Légion de Marie. Des tracasseries administratives vinrent entraver le déroulement des réunions. Finalement, interdiction fut portée contre le mouvement, déclaré réactionnaire et anti-parti, que dirigeait le P. Audren.

     

    Le 1er février 1952, la Légion dût cesser ses activités ; les membres furent priés de se présenter à la police, sous peine de graves sanctions, pour une « confession générale ». Les défections furent rares, et certains légionnaires se montrèrent courageux jusqu’à l’audace. Le meilleur moyen de réduire les résistances parut d’arrêter le chef. Le P. Audren fut mis en prison, le 9 novembre 1951. Il ne retrouva la liberté qu’après le jugement du 2 février 1952 qui le condamnait à être expulsé : il quitta Chengtu le 6 février suivant.

     

    Avec ses compagnons de captivité, missionnaires et religieux, il fut conduit sous bonne escorte, dans des conditions pénibles, jusqu’à la frontière. La traversée du lac Tong T’ing, fut très dure à cause du froid et des intempéries. Mais le cœur tint bon et c’est sain et sauf que le P. Audren parvint à Hongkong. C’était pour lui la fin d’un cauchemar, mais aussi l’arrêt forcé d’un labeur apostolique de trente années.

     

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    En France, après une période de repos et de soins, le P. Audren reprit pendant un temps le travail d’information missionnaire dans l’ouest de la France, conduisant lui-même une vieille « 4 CV ». Mais bientôt la fatigue l’obligea à opter pour un genre de vie plus sédentaire. L’aumônerie de l’hôpital de Noyon, tenu par les Sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve, lui offrit les activités pastorales et les soins médicaux que requérait son état de santé.

     

    Les forces baissant à coup sûr, le P. Audren dut reconnaître qu’il lui fallait chercher un ministère plus léger et aussi un climat plus clément pour son cœur malade. Il quitta la froide patrie de Calvin et c’est ainsi que l’ancien capitaine de 14-18, devenu commandant dans la réserve, le rude lutteur du Kientchang et du Setchoan, fut nommé aumônier de l’ancien Carmel de Toulouse, transféré à Muret : au service des contemplatives, le P. Audren passa les dernières années de sa vie, de septembre 1962 à février 1966.

     

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    Le P. Audren avait passé normalement sa journée du samedi 19 février 1966, partagée, comme les autres, entre la prière, la lecture et une petite promenade ; une bonne partie de l’après-midi avait été consacrée à son ministère sacerdotal, dont il s’acquittait toujours avec tant d’exactitude et de zèle.

     

    Puis, brusquement, en ce dimanche 20 février, vers 7 heures, sa sonnette appela les Sœurs Tourières avec insistance. L’une d’elles, accourue aussitôt, trouva le Père à demi habillé, assis sur une chaise et respirant difficilement. Il avait eu, disait-il, deux crises d’angine de poitrine dans la nuit et se sentait bien mal. On appela le docteur. Avant qu’il arrivât, le Père se trouva plus mal encore ; sentant ses membres se paralyser et pressentant la dernière heure, il réclama un confesseur. Mais eh quelques secondes, l’agonie commençait, elle fut courte. Le docteur, qui arrivait, perçut encore quelques faibles râles. Et ce fut la mort, si simple, de ce bon missionnaire qui, toute sa vie, avait été « droit au but », selon une expression qu’il aimait.

     

    Sur son bureau, les Sœurs trouvèrent, avec émotion et consolation, ouverte à une page sur « La mort chrétienne » une petite publication qu’il recevait. Il y avait souligné quelques mots qu’il faut citer :… « Chant de l’après-midi... Le soir vient. Bonne, la clarté qui ne connaît pas de couchant... Il n’est pas de surprise pour celui qui pose constamment son regard sur Dieu avec confiance... Combien de temps encore, je ne le sais pas, et je ne m’inquiète pas de le savoir. Je me tiens prêt, toujours prêt à vivre et à mourir ».

     

    Le P. Mourgue était venu de Muret et la Révérende Mère générale des Sœurs des Missions Etrangères. Mgr l’Archevêque de Toulouse, absent toute la journée, ne put être averti, mais Mgr Brunon, son auxiliaire, vint prier auprès de la dépouille du P. Audren et organiser, avec le supérieur de Montbeton, la cérémonie des funérailles. Elle eut lieu le mardi au Carmel. La messe réunit tous ceux qui avaient pu, des alentours, venir rendre un dernier hommage de piété et de reconnaissance à ce vrai prêtre du Seigneur.

     

    Mgr Garrone, archevêque de Toulouse, était là, entouré de plusieurs de ses prêtres. Il donna l’absoute ; puis, en quelques mots, comme il en a le secret, pleins de cœur et de substance, il fit l’éloge du généreux missionnaire et, à travers lui, de toute la Société des Missions Etrangères : « Le terrible vent de tempête qui a soufflé et continue de souffler sur l’Orient, a rabattu sur notre sol, comme un grand vol d’oiseaux désemparés, quantité de vaillants serviteurs de Dieu. Toulouse en a recueilli plusieurs... Beaucoup avaient porté de lourdes responsabilités. Simplement, ils poursuivent et achèvent parmi nous l’existence dont tout semblait promettre ailleurs le déroulement et l’épanouissement. Simplement, ils continuent ici, dans la paix et la sérénité d’un cœur humainement brisé et surnaturellement intact, le don fait une fois et jamais repris, de leur vie au Seigneur Jésus »... Il n’est pas excessif d’appliquer au missionnaire de Houili et de Y Tong Kiao un éloge que sa vie ne dément pas.

     

    Le corps du P. Audren, le jour même fut emporté à Montbeton, où il repose auprès de ses confrères des Missions Etrangères.

    • Numéro : 3208
    • Pays : Chine
    • Année : 1920