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Trémeur AUDRAIN (1898-1940)

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    Nous connaissons fort peu de choses sur la jeunesse de M. Audrain. Né le 11 mai 1898 à Saint-Aignan, au diocèse de Vannes, d’une famille nombreuse et profondément chrétienne, il eut le malheur de perdre sa mère alors qu’il était très jeune. Ce fut à sa sœur aînée qu’incomba le soin de veiller sur ses frères et sœurs. Elle s’en acquitta avec un dévouement sans égal et eut toujours envers eux une sollicitude et une affection de vraie maman.

     

    Après avoir fait ses études secondaires au petit séminaire de Pontivy, le jeune Trémeur entra au grand séminaire de Vannes en 1915. L’année suivante, il fut mobilisé et envoyé en premières lignes au début de 1917. Blessé à une jambe, il fut affecté, à l’expiration de son congé, dans un dépôt à Marseille où il resta jusqu’au jour de la démobilisation, en 1919. C’est alors qu’il fut admis au séminaire de la rue du Bac. Ordonné prêtre en 1925, il reçut sa destination pour la Mission de Mandalay.

     

    Dès son arrivée, il se mit avec ardeur à l’étude de l’anglais et du tamoul. Au bout de quelques mois, il se sentit capable de remplir du ministère auprès des âmes. Le Procureur le trouva un beau matin occupé à descendre ses malles. « Où allez-vous ? » lui demanda-t-il. « A Meiktila, c’est là que son Excellence à l’intention de m’envoyer. Le moment est venu de se mettre au travail ; je pars. Quand elle rentrera de tournée, veuillez l’en avertir. » Le voilà donc à l’œuvre, comme Vicaire de M. Falière, dont il prend un coin de son immense district. Il visite sans arrêt ses nombreux chrétiens répandus le long de la ligne de chemin de fer entre Pyinmama et Myingyan. Quelques années plus tard, en 1930, son curé est appelé à prendre les rênes de la Mission et il va le remplacer à Yenangyaung. Là, tout comme à Meiktila, il s’attira très vite la confiance et l’affection de ses paroissiens.

     

    Cependant, Mgr Falière voulait tenter l’évangélisation d’une des peuplades sauvages de la Birmanie, les Chins. Mgr de Guébriant, lors de sa visite en 1932, l’encouragea fortement dans ce sens. 40 ans plus tôt, MM. Laurent, Jarre et Accarion avaient essayé de pénétrer dans cette région, mais comme ces sauvages n’étaient pas encore complètement soumis, le gouvernement refusa aux missionnaires la permission d’aller s’y installer. Maintenant le pays étant bien pacifié, une seconde tentative fut décidée, et c’est à M. Audrain, jeune, plein de santé et d’ardeur, que la tâche fut confiée.

     

    Abandonnant sa belle paroisse de Yenangyaung avec la plus grande joie à la perspective de devenir réellement missionnaire, il se mit en route le 15 décembre 1933 en compagnie d’un prêtre birman et de trois catéchistes dans la direction des montagnes chins. Son Excellence dirigeait la caravane, et pas plus que ses compagnons, elle ne savait exactement où ils allaient et quand ils arriveraient. Parvenus à Kanpetlet, le chef-lieu de ce coin, du pays chin, l’officier du Gouvernement leur conseilla de pousser 32 miles plus loin, jusqu’à Mindat, qu’il jugeait plus central et favorable pour l’entreprise. Les voilà donc poursuivant leur route. Ils parvinrent enfin au terme de leur voyage le 1er janvier 1934. Ils étaient tous fourbus, car pour faire des économies, ils avaient fait le voyage à pied.

     

    M. Audrain peu habitué à ces marches forcées était absolument exténué de fatigue. Ils furent logés dans des abris de fortune, transis de froid pendant la nuit, le jour explorant les environs et essayant de se ravitailler. Ils s’aperçurent bientôt que cette dernière ­tâche est de plus en plus difficile en pays chin. On ne peut y obtenir, pour ainsi dire, aucune provision de bouche ; les chins, en effet, ne vivent que de millet et, par paresse, ils n’en cultivent qu’à peine le nécessaire pour leur consommation personnelle ; les œufs et les volailles sont réservés pour leurs sacrifices aux esprits. Le Vicaire­ apostolique dut donc repartir, bien qu’à regret, avec l’intention de faire des arrangements pour faciliter les approvisionnements.

     

    M. Audrain ne perdit pas pour cela son courage et sa belle humeur. Il se mit tout de suite à l’œuvre, se faisant tour à tour terrassier, bûcheron, et avec l’aide des catéchistes, il bâtit une hutte sommaire en bambous. En guise de repos, après ce travail pénible, il allait prendre place avec les catéchistes sur les bancs de la petite école de l’endroit pour y étudier le chin. Tout de suite il devint l’ami des bambins, et c’est par eux surtout qu’il fut vite favorablement connu dans les villages environnants. Mindat, cependant, n’était pas l’endroit favorable à l’évangélisation. Ce n’est, en effet, qu’un ancien fort du Gouvernement, admirablement situé, il est vrai, au carrefour de quatre routes, ou plutôt sentiers importants, mais presque pas d’habitants. Lorsqu’après quelques mois d’étude M. Audrain put balbutier un peu la langue, il eut la pensée d’aller s’installer dans un village pour être en contact permanent avec les Chins. Mais comment se faire accepter par eux, très méfiants par nature, et qui ne connaissaient d’Européens que quelques très rares officiers du Gouvernement ? Voudraient-ils d’un étranger chez eux ? Soucieux de s’attirer l’aide du ciel, il redoubla de ferveur et célébra une neuvaine de messes en l’honneur du Sacré-Cœur. Le dernier jour de la neuvaine, le chef du village de Kwelong, à 12 miles au nord, vint lui demander d’ouvrir une école dans son village. M. Audrain laissa son confrère birman à Mindat et partit aussitôt, mais une amère déception l’attendait au terme du voyage. Les chins de Kwelong consultèrent aussitôt les esprits, comme ils le font pour tout et pour rien, afin de savoir s’ils devaient recevoir cet étranger. Les esprits se contredirent et les villageois perplexes, certains d’entre eux effrayés même à la pensée que des esprits pourraient se venger, donnèrent au missionnaire une hutte au milieu de la brousse, à un mile environ du village. M. Audrain resta là quelques jours ; puis se rendant compte que l’endroit n’était pas sain, il pensait retourner à Mindat, lorsque le chef d’un village voisin, Luk She, l’invita chez lui et lui offrit une de ses maisons. En fait, c’était une petite hutte presqu’inhabitable où fourmillaient : poux, puces et punaises. Qu’importe, notre confrère résolu, comme les Bretons savent l’être, tiendra coûte que coûte. Il s’y installe donc, et de là se met à parcourir les bourgs voisins, à soigner les malades, à assister les pauvres et à catéchiser. Mal nourri, mal logé, il est bientôt épuisé et tombe malade. Le chef alors prend peur ; si cet étranger apportait quelques maladies contagieuses, pensait-il, il en serait tenu responsable. Promptement, il mobilise tout son monde et, quelques jours après, le missionnaire avait le plaisir d’être transporté dans une hutte neuve, propre et relativement confortable, construite un peu en dehors du village. C’est ainsi que fut fondé le poste de Luk She qui a maintenant son école et quelque 200 chrétiens. L’année suivante, il pénétra de 20 miles plus loin dans l’intérieur de ce pays montagneux, mais deux mois après il dut l’abandonner, le ravitaillement était impossible. Entre temps, M. Audrain confia Luk She à un jeune vicaire et rentra à Mindat pour y préparer la venue des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie.

     

    En 1937, il rentra en France pour y rétablir sa santé délabrée, car depuis longtemps déjà il souffrait du foie et de l’estomac. Un an après il était de retour, apparemment bien guéri, mais ses confrères s’aperçurent bientôt qu’il n’était plus aussi gai dans ses conversations, il devenait plutôt pessimiste, s’énervait facilement, toutefois sans perdre courage. Toujours actif, et zélé, il visitait sans cesse les villages et essayait d’ouvrir de nouveaux postes. Au retour de ses tournées, il était triste, causait peu. Etait-ce déception ou fatigue ? Son entourage ne le sut jamais parce qu’il me parlait à personne de ses souffrances. Au début de l’année 1940, rentrant d’un voyage à Mandalay, il eut une crise d’appendicite. Transporté d’urgence à l’hôpital de Pkkoku, il y reçut les premiers soins et de là fut dirigé sur celui de Mandalay afin d’y être opéré. Pour comble d’infortune, la grippe et la malaria compliquèrent son état, alors que le malade était à l’extrémité. Le chirurgien tenta l’opération, mais trop tard ; M. Audrain rendait son âme à Dieu après avoir beaucoup souffert.

     

    Qui pourra jamais dire au prix de quels sacrifices M. Audrain fonda cette mission des China ? Une âme moins bien trempée que­ la sienne eût vite, humainement parlant, jugé la position intenable. Les deux premières années surtout furent héroïques. Il surmonta toutes sortes de difficultés avec une abnégation parfaite ; son zèle et son dévouement étaient infatigables et sa générosité sans bornes. Lors d’une épidémie de choléra, en 1935, il passa pendant plusieurs mois jour et nuit au chevet des malades. N’état-il pas en droit d’attendre des chins un peu de reconnaissance ? la plupart du temps ils le payèrent de la plus indicible ingratitude. Plus tard cependant, ils comprirent son dévouement et revinrent de leur erreur. Quand ils ­apprirent la nouvelle de la mort de M. Audrain, tous, païens et chrétiens, le pleurèrent sincèrement. Puisse-t-il du haut du ciel continuer à veiller sur ses Chins bien-aimés et obtenir pour eux la grâce de leur conversion.

    • Numéro : 3275
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1925