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Jean-Baptiste AUBRY (1844-1882)

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    « Réjouissons-nous d’être de ceux que saint Pierre introduira au Ciel en disant : Hi sunt qui venerunt de tribulatione magna. » Ces paroles que M. Aubry écrivait à un de ses amis, devaient s’accomplir pour lui le 19 septembre 1882, au moment même où l’Église les récitait à l’office de saint Janvier et de ses compagnons, martyrs.

    M. Jean-Baptiste-Denis Aubry naquit à Ourscamp, au diocèse de Beauvais, le 5 octobre 1844. Il fit ses études dans son diocèse et alla les compléter à Rome, où il prit ses grades en théologie. Après son ordination qui eut lieu le 4 octobre 1868, il fut nommé directeur au grand séminaire de Beauvais et en exerça les fonctions pendant plusieurs années. Depuis longtemps il se sentait appelé à l’apostolat. Enfin ses voeux furent accomplis, et le 3 octobre 1874 le directeur de séminaire redevenait séminariste et se préparait au départ pour les Missions. Il partit, en effet, pour le Kouy-tcheou, le 23 septembre 1875.

    A son arrivée, M. Aubry alla apprendre la langue et se former à l’exercice du ministère apostolique auprès de M. Bodinier, qu’il aida quelque temps dans l’administration du district de Tsen-y-fou. Lorsque, en 1878, les missionnaires du Kouang-Si, qui desservaient le district de Hin-y-fou et Tse-hen, furent rappelés dans leur Mission, M. Aubry fut désigné pour prendre la direction de ce poste difficile. Là, comme à Tsen-y, le nouveau Missionnaire se distingua par son activité, son zèle, son énergie et son dévouement auxquels il joignait, écrit-on du Kouy-tcheou, une franchise, une charité et des con­naissances qui lui méritèrent l’estime de ses confrères et l’affection de ses chers néophytes. Dieu bénissait ses travaux, et au moment où la mort le frappa, le nombre de ses catéchumènes s’élevait à plus de 2.000.

    En partant pour les Missions, M. Aubry avait emporté le désir, sinon l’espoir du martyre.  « Quand j’entendais, écrivait-il, à Saint­-Lucien, à Beauvais, à Rome, lire dans le martyrologe : en tel lieu, un tel mis à mort pour la foi, je me disais : hélas ! ce ne sera pas pour moi ! Aujourd’hui les chances se rapprochent vraiment, j’ai espoir, et même ma nature craint que ça n’arrive. »

    En effet, la chose faillit lui arriver, et si le martyre lui a manqué, ce n’est pas lui qui a manqué au martyre. Voici à quelle occasion. Quelque temps avant qu’il ne fût chargé du district de Hin-y, les païens avaient massacré onze chrétiens, pillé et brûlé une station, et les Missionnaires durent poursuivre devant les mandarins la répara­tion de ce désastre. M. Aubry, chargé de cette importante affaire, n’échappa lui-même à la mort que comme par miracle. Lors d’un voyage qu’il fit en juin 1881, dans la partie de son district où avait éclaté la persécution, il fut accablé de coups par la population ameu­tée : «J’ai été, écrivait-il, chassé, insulté, on n’en parle pas, assommé de pierres (j’en ai peut-être reçu 300 et pas mal en plein visage). J’ai eu l’honneur de verser au front un peu de sang pour la foi ; enfin on m’a conduit hors de la ville pour me tuer et déjà à demi déshabillé ad hoc, quand j’ai pu m’échapper, vraiment je ne sais comment... »  Et dans une autre lettre : « Je ne regrette pas d’avoir échappé ; j’espère que quelque jour je pourrai encore pro nomine Jesu contu­meliam pati, d’une manière plus complète, et témoigner avec mon sang que notre foi est la seule vraie. Je suis revenu avec la réso­lution de m’y préparer mieux, car je vois depuis longtemps que Dieu est délicat dans ses choix et exige une préparation intérieure... »

    Mais Dieu devait se contenter de ses désirs. M. Aubry venait de terminer une longue et pénible administration qui avait duré presque tout l’été. Il était à peine de retour à sa résidence, lorsqu’il fut appelé à Hin-y-fou pour une affaire injuste que lui suscitait un mandarin. « Il fit, écrit M. Michel, son ami, une marche forcée et arriva très fatigué, bien tard dans la nuit. Dès le lendemain, il sentit les premières atteintes de la maladie ; mais laissons-le parler lui-même, vous verrez que la piété a toujours été son soutien: « Ce 8 septem­bre, fête de « la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, j’ai bien besoin de sa protection et surtout de la « force qu’elle sait mettre au cœur de ses enfants. Quand je suis comme aujourd’hui, fatigué « non seulement de corps, mais de cœur et d’esprit, j’éprouve encore une joie intime et « profonde à me reposer l’âme dans une pensée de piété. Tout est là et, puisque je suis prêtre « et missionnaire, je n’ai d’espoir et ne vis que pour le Ciel : toute autre chose compte pour « peu devant moi. »

    Le malade ressentait un feu intérieur, c’était la fièvre résultant de l’excès de ses fatigues ; toutefois, il ne se rendit pas immédiate­ment compte de la gravité de son état, il s’opposa même à ce qu’on dérangeât son Confrère, M. Michel, qui se trouvait alors à une assez grande distance ; ce ne fut que plusieurs jours après que la maladie s’était déclarée, qu’il consentit à le faire appeler. A la nou­velle du danger où se trouvait leur Confrère, MM. Roux et Michel accoururent ; mais, hélas ! ils arrivèrent trop tard, déjà le cher ma­lade avait passé à une vie meilleure. Voici les détails que M. Michel a recueillis sur les derniers instants de M. Aubry :

    « Dès le vendredi 15, notre Confrère s’était alité, et tout le temps que dura sa maladie, il demeura parfaitement calme. Il souffrait beaucoup, mais sa patience a édifié tous ceux qui l’ont approché. Il avait continuellement à la bouche des paroles de résignation. Il consolait ses chrétiens qui se lamentaient d’avoir à quitter sitôt leur excellent Père. Un de ses catéchistes, nommé Lou, s’est tenu à son chevet jusqu’à l’instant fatal, lui donnant les soins les plus assidus. C’est à lui qu’il a transmis ses dernières volontés, en lui disant : « Quand le P. Michel « sera venu, tu le prieras d’écrire à mes parents bien-aimés, à mon frère et à mon Curé. » Il lui disait encore : « Peut-être sans le vouloir, j’ai offensé mon Vicaire apostolique et mes « Confrères, tu prieras le Père de leur demander pardon en mon nom. » Il en est venu jusqu’à prier les chrétiens qui l’assistaient de lui pardonner les offenses qu’il aurait pu leur faire. Et les chrétiens répondaient : « Le Père ne nous a fait que du bien ; venu pour nous, c’est à cause « de nous qu’il meurt sitôt. »

    « Dès le dimanche soir, M. Aubry ne put plus parler, mais il conserva parfaite toute sa connaissance, répondant par signes à tout ce qu’on lui demandait, souriant quand on lui prononçait les saints noms de Jésus, Marie, Joseph ; il embrassait continuellement son crucifix, ses yeux étaient fixés avec amour vers le ciel. Le mardi de grand matin, sa respiration devenant difficile, les catéchistes et la vierge qui dirige l’école des filles, se mirent à genoux autour de son lit ; ils récitèrent les prières des agonisants. Ils l’appelaient de temps en temps, et chaque fois il répondait par un léger soupir.

    «Enfin, vers huit heures du matin, le cher malade, ayant conservé connaissance jusqu’au dernier instant, ses yeux tournés vers le ciel, la croix en main, l’habit de Marie sur le coeur, a rendu sa belle âme à Dieu, – c’était le mardi, 19 septembre. –  Ses catéchistes l’ont revêtu de ses plus beaux habits, de sa plus belle aube et de la chasuble, puis l’ont exposé dans l’endroit le plus honorable de la maison. Depuis ce moment les prières des enfants de l’orphelinat et des chrétiens accourus de tous côtés, n’ont pas discontinué. Le lendemain, le cercueil étant prêt, on le transporta à l’église ; c’est là que nous l’avons trouvé.

    « Il nous restait encore une journée de chemin à faire, quand, ar­rivés dans un marché, nous avons appris cette foudroyante nouvelle. Depuis mon séjour en Chine, je n’ai jamais éprouvé une pareille douleur. Nous étions là perdus dans cette foule païenne qui nous regardait stupidement, ne comprenant rien à notre malheur. Ah ! quel moment ! Mon Dieu, excusez-moi, j’ai presque murmuré.

    « Dès notre arrivée, notre premier acte fut de prier auprès du cercueil de notre ami. Les enfants et les chrétiens vinrent nous saluer ; leurs larmes disaient bien la perte qu’ils avaient faite ; c’était trop d’émotion : ne pouvant plus nous contenir, nous avons pleuré et pleuré longtemps.

    « L’enterrement eut lieu le samedi 23 ; la longue file des enfants et des chrétiens en deuil chantant leurs prières, s’est déroulée avec ordre dans cette grande ville ; une foule immense, mais silencieuse, stationnait le long des rues : le cercueil venait après les chrétiens. Enfin, deux Missionnaires suivaient en chaise. Ainsi le veut l’impé­rieuse coutume de Chine. Toutes les cérémonies de notre Mère la sainte Église étant accomplies, nous avons confié à la terre ce pré­cieux dépôt. Son tombeau se dressera à l’endroit désigné par lui-même, en face et à un millier de pas de celui de M. Müller, lui aussi, enfant de Beauvais.

    « Le mardi 26 du même mois, un autre Confrère, M. Thibault, étant arrivé la veille, nous avons pu chanter une messe de Requiem pour notre cher défunt. »

     

    • Numéro : 1263
    • Pays : Chine
    • Année : 1875