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Marie-Louis AUBAZAC (1871-1919)

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    M. Marie-Louis-Félix Aubazac, né à Saugues (Haute-Loire), appartenait à une de ces familles profondément chrétiennes qui fournissent à la fois bon nombre de vaillants citoyens à la France et de dévoués serviteurs à l’Eglise catholique. Le futur missionnaire se trouva dès sa plus tendre enfance entouré d’une atmosphère toute de foi et même de piété. Dans un tel milieu, sa vocation grandit naturellement, tout comme les fleurs dans un jardin où les meilleures conditions climatériques sont encore secondées par les soins les plus assidus et les plus judicieux. L’âme du jeune Louis entendit de bonne heure l’appel divin : Egredere… et, vers l’âge de onze ans, il partit pour l’école apostolique de Baudeaux où il commença ses études secondaires. Quelques années plus tard, il entrait en quatrième au petit Séminaire de la Chartreuse où il se fit remarquer par sa bonne conduite, son application soutenue et la gravité précoce de son caractère. Il n’y reçut jamais ni punitions ni récompenses. Cependant la grâce continuait son œuvre dans cette âme paisible, et l’appel divin se faisait entendre de plus en plus fort. Il ne s’agissait plus seulement de quitter sa famille, de renoncer au monde : Egredere de cognatione tua. Il fallait aller plus avant : Veni in terram quam monstrabo tibi. A cette époque un tel appel résonnait souvent entre les vieilles murailles du petit Séminaire de la Chartreuse et poussait nombre de jeunes gens vers la rue du Bac. Le Séminaire de Paris et celui de Bièvres compteront jusqu’à plus de quarante aspirants du diocèse du Puy, dont la majeure partie sortait de la Chartreuse. Il y eut petit-être un peu d’enthousiasme et d’entraînement naturel chez plusieurs, mais ce ne fut certainement pas le cas de M. Aubazac et sa décision surprit tous ceux qui le connaissaient.

    Au Séminaire il se montra ce qu’il avait été à la Chartreuse : régulier sans rigidité, pieux sans excentricité, appliqué sans relâche. Ayant terminé ses études théologiques avant de pouvoir être ordonné, il fut envoyé à Rome en compagnie de M. Cazenave ; il en profita pour apprendre la langue italienne et les choses de Rome, ce qui lui donna une tournure très ecclésiastique dont il conserva plus ou moins l’empreinte toute sa vie. C’est à Rome qu’il reçut le sous-diaconat. Rentré à Paris, il fut ordonné diacre en juillet, prêtre en novembre et partit pour la mission de Canton où il arriva à la fin de décembre 1894.

    Mgr Chausse l’envoya d’abord à Shiouhing pour apprendre la langue en compagnie du P. Chanès, son compatriote. Doué d’une heureuse mémoire, secondée par une application soutenue, il fut vite à même de comprendre et d’être compris. Aussi Mgr Chausse le rappela-t-il bientôt au Séminaire qui venait d’être terminé et qui commençait de s’organiser sous la docte et paternelle direction de M. Fleureau. M. Aubazac accepta sans hésitation, presque avec plaisir, une place qui d’ordinaire est loin d’être enviée par les jeunes missionnaires. Mais il y était bien à sa place. Outre sa classe de latin, il fut encore chargé du chant et des cérémonies. Le Père s’acquitta de ses fonctions avec autant de goût que de savoir-faire, et les progrès de ses élèves furent sensibles.

    Mgr Chausse suivait de près ces progrès. Sans se piquer ni de belles manières, ni de la justesse de sa voix, il aimait que les cérémonies de l’Eglise fussent bien exécutées ; aussi ne put-il s’empêcher, un jour, d’adresser à M. Aubazac, un de ces compliments dont il était si avare pour l’ordinaire. C’était un soir de la Fête-Dieu ; une vingtaine d’enfants dressés par M. Aubazac avaient manœuvré  d’une manière impeccable, et ils avaient ajouté à leurs gestes la grâce que donne la conscience de ce qu’on fait. C’était la première fois que les mouvements autour du Saint Sacrement s’accomplissaient aussi bien à Canton : le vieil évêque était ému. Se tournant vers M. Aubazac, il s’écria : « Mais vous savez donc faire quelque chose, Père Aubazac ! » Pour qui a connu Mgr Chausse, ce compliment peu banal en disant long.

    Mais oui, il savait faire quelque chose le P. Aubazac ; il savait au moins vouloir faire quelque chose et y mettait de la persévérance. Si absorbantes que fussent ses occupations de professeur, il trouva encore des moments libres pour se livrer à l’étude de la langue. Il arriva ainsi à la posséder convenablement et à savoir s’en servir de même. Au dire des indigènes, seuls bons juges en pareil cas, il passait pour un des missionnaires qui parlaient bien le Cantonais. Il ne se contenta pas de la langue parlée, il voulut connaître les caractères et, cette étude une fois commencée, il ne l’abandonna plus. C’est d’ailleurs le seul moyen de réussir, aussi réussit-il. A cette époque, aucun ouvrage en Français n’aidait les débutants dans l’étude de la langue, M. Aubazac composa un petit lexique Français-Cantonais, d’abord uniquement destiné à son usage personnel. Mais son manuscrit attira l’attention de ses supérieurs et des quelques confrères qui eurent l’occasion de le feuilleter ; on lui conseilla de le faire imprimer et voilà comment parut le premier et jusqu’à ce jour l’unique dictionnaire Français-Cantonais de la Mission de Canton. Ce premier essai lui avait coûté une somme de travail assez considérable, sa santé s’en ressentit d’autant plus qu’il avait un estomac malade. Mgr Chausse l’envoya donc à l’île de Waitchao où sans être obligé de courir, il pourrait suivre un régime et manger à ses heures.

    A Waitchao il fallait apprendre une nouvelle langue ; mais ce qui est un cauchemar pour beaucoup ne fut qu’un jeu pour M. Aubazac, il parvint vite à parler le Hakka presque aussi bien que le Pounti et continua à gribouiller ces caractères qui restent partout immuables comme la vieille Chine de Confucius. Malheureusement sa maladie continuait son cours, il aurait fallu les soins du médecin. On l’envoya à Swatow où il pourrait, tout en s’occupant de la procure, se faire soigner par des docteurs anglais, et ceux-ci jugèrent un voyage en France indispensable.

    Le Père se rendit donc à Montbeton où il séjourna assez longtemps. Quand il se crut assez bien rétabli, il retourna à Canton, et Mgr Mérel l’envoya à Pingpo, une des vieilles chrétientés du district de Shuntah. Là se trouvent groupés environ trois cents chrétiens, chez qui la foi est profondément ancrée, mais la pratique des vertus et des devoirs religieux laissait parfois à désirer, surtout parmi les hommes. M. Aubazac usa de tous les moyens humains et surnaturels pour les ramener à une pratique plus fidèle. Ce ne fut pas sa faute s’il n’y réussit pas toujours. Il eut plus de succès auprès des enfants et du sexe dévot ; la chapelle de Pingpo ressembla bientôt à une chapelle de communauté religieuse. Chaque matin, méditation en commun, prière, messe ; le soir, instruction, préparation à la méditation, chants, prière. Retraite annuelle de trois jours. Que d’efforts persévérants il a fallu au Père pour apprendre à sa communauté à chanter convenablement aux bénédictions et aux grand’messes. Il envoya plusieurs enfants au séminaire, et deux d’entre eux se trouvent aujourd’hui au Collège général de Pinang. Parmi les nombreuses vierges chinoises qu’on trouve dans les vieilles chrétientés des environs de Canton, seules celles de Pingpo savent ce que c’est qu’une méditation et plusieurs la font régulièrement. M. Aubazac a fait vraiment œuvre de prêtre durant les dix années qu’il est resté à Pingpo. Il a fait également œuvre d’apôtre en publiant toute une série d’ouvrages qui, aujourd’hui, rendent de grands services aux jeunes missionnaires.

    La première édition de son dictionnaire Français-Cantonais avait été épuisée ; la seconde édition, revue, corrigée et considérablement augmentée, ne tarda pas à paraître. Puis vint son dictionnaire Cantonais-Français. Ce beau volume in-octavo de XX-1.256 pages, valut à son auteur l’appréciation la plus élogieuse de la part de son évêque, Mgr Mérel, et ses félicitations les plus sincères. Au dire de Monseigneur, c’était une grande et difficile entreprise, une œuvre aussi apostolique que patriotique. Le gouverneur de l’Indo-Chine, M. Doumer, envoya également ses félicitations à l’auteur en même temps qu’une modeste rétribution pécuniaire.

    M. Aubazac travaillait toujours, sans trop s’occuper de sa santé ; les crampes d’estomac lui donnaient pourtant, de temps en temps, de terribles avertissements. Les insomnies lui faisaient trouver les nuits longues. Alors il se levait et se mettait à son bureau de travail. C’était un peu trop d’oubli de soi-même. Heureusement ses Supérieurs pensaient à lui. Mgr Mérel, appréciant justement ses travaux, le fit venir près de lui, dans une paroisse des faubourgs de Canton où il pourrait consulter le médecin et se procurer les divers aliments que réclamaient les fantaisies de son estomac délabré. Son état de santé subissait des variations, mais son travail continuait toujours de même. Il fit successivement paraître un recueil de sermons, un recueil de termes de religion, un recueil de proverbes, un recueil d’expressions nouvelles et une belle traduction des épîtres de saint Paul. Ce dernier ouvrage valut à son auteur, une lettre très encourageante de Mgr Jarlin, qui fit aussitôt une commande de quarante exemplaires pour son Séminaire de Pékin,

    L’œuvre de M. Aubazac est le fruit d’un travail patient et méthodique ; il a tout fait par lui-même, sans le secours d’aucun lettré chinois. Quelle force de volonté il lui a fallu pour s’assujettir à un travail si long et si absorbant ! Si ce n’est pas là de la vertu, on ne sait plus quel sens donner à ce mot.

    Des vertus, M. Aubazac en avait d’autres : vertus sacerdotales, résumées en une régularité irréprochable dans tous ses devoirs de prêtre, vertus de sociabilité qui font le charme du bon voisinage. Il aimait à causer ; et, comme dans toute conversation intime, on parle volontiers de ce qu’on connaît ou de ce que l’on aime, il avait toujours quelque expression nouvelle chinoise à vous apprendre. Si les longues explications qu’il donnait alors paraissaient un peu fastidieuses, il n’y avait qu’à lui demander des nouvelles de sa santé. Ordinairement il allait toujours mieux quand on allait le voir ; la conversation s’animait peu à peu, toujours intéressante, quelquefois pétillante d’esprit. Il aimait les jeux de mots et, dans l’intimité était on ne peut plus gai. Mais il n’aimait guère les grandes réunions forcément trop bruyantes. Le charme qu’on goûtait chez ce délicat était un charme de salon.

    Si j’avais à faire le portrait de M. Aubazac, ce n’est- pas sous les traits du semeur que je le représenterais, mais bien plutôt sous ceux du graveur. Il n’a pas tracé de sillon, mais il a laissé une empreinte : ce fut un infatigable burineur.

    Dans les premiers jours de mai 1919, il se sentit plus fatigué que d’habitude ; pris de syncope il tomba un jour sur sa véranda et resta pendant quelque temps sans connaissance. Cet accident ne l’inquiéta pas outre mesure et il continua à travailler comme par le passé. Il fallut que ses confrères l’obligeassent à se rendre à l’hôpital Doumer. Malheureusement les soins les plus dévoués du docteur ne purent enrayer le mal, et, le 20 juin 1919, le Père rendait paisiblement son âme à Dieu. Sa dépouille mortelle repose au cimetière catholique du Val d’Or, à trois kilomètres de la ville de Canton. Quelques confrères et un plus grand nombre de chrétiens qui lui étaient très attachés, iront de temps en temps prier sur sa tombe, ce qui sera une bénédiction pour lui et une consolation pour la famille qui le pleure.

     

     

     

    • Numéro : 2139
    • Pays : Chine
    • Année : 1894